Le corridor d’énergie verte mer Caspienne-mer Noire-Europe : les habits neufs de la dépendance énergétique ?

Lignes à haute tension au crépuscule - Energie verte - Cristina Tarantino Pexels
Réunis à Bakou le 8 juillet pour la douzième réunion ministérielle du corridor d’énergie verte mer Caspienne-mer Noire-Europe, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Roumanie et la Hongrie ont acté l’entrée de celui-ci en phase de développement, avec la promesse d’un affranchissement énergétique vis-à-vis de la Russie. Les montages financiers qui portent le projet, les flux électriques et gaziers russes qui persistent malgré ce corridor, et les rapports de force qui en dictent le calendrier racontent cependant une histoire plus ambivalente, où l’indépendance affichée se heurte à des dépendances qui se déplacent plutôt qu’elles ne disparaissent.
Une infrastructure entre convergence d’intérêts et fragilités politiques
Le projet vise à acheminer vers l’Europe une électricité d’origine renouvelable produite dans le Caucase du Sud et en Asie centrale. Il repose sur deux câbles sous-marins distincts, portés par des montages financiers et des calendriers propres. Le premier, dont l’étude de faisabilité vient de s’achever, relierait l’Azerbaïdjan et la Roumanie via la Géorgie, avant de rejoindre le réseau électrique européen continental. Le second relierait l’Ouzbékistan et le Kazakhstan à l’Azerbaïdjan via la mer Caspienne, et demeure à un stade bien moins avancé, son étude de faisabilité n’étant attendue que pour mai 2027 selon l’opérateur kazakh KEGOC. L’ensemble viserait, une fois les deux volets réalisés, une capacité intégrée de cinq gigawatts d’ici 2030.
Le corridor répond à une conjonction d’intérêts propres à chacun des partenaires. La Géorgie y voit un triple bénéfice : plus de production renouvelable, une sécurité énergétique renforcée et de nouveaux débouchés à l’exportation. L’Azerbaïdjan, présent dans toutes les structures du projet, y trouve un moyen de prolonger la transformation de son économie, amorcée dès 2010 en raison du déclin de sa production pétrolière. Après s’être imposé comme fournisseur gazier de l’Europe via le corridor gazier méridional, il transpose cette même logique de pays-carrefour à l’électron. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan misent quant à eux sur une capacité renouvelable en forte expansion comme nouveau débouché à l’exportation.
Du côté européen, le projet s’inscrit dans la diversification des approvisionnements engagée depuis 2022. Ursula von der Leyen le présentait, dès la signature de l’accord fondateur, comme un moyen de renforcer les interconnexions nécessaires aux énergies renouvelables, par nature intermittentes, et d’acter le rejet des hydrocarbures russes. Cette convergence n’a pourtant pas toujours été homogène. Jusqu’à la défaite électorale de Viktor Orbán face à Péter Magyar, le 12 avril 2026, la Hongrie en restait le partenaire le plus ambigu. C’était le gouvernement de l’Union le plus réticent aux sanctions contre Moscou, et le plus proche du Kremlin. La formation du nouveau gouvernement le 9 mai a mis fin à l’ambiguïté politique vis-à-vis de Bruxelles. Elle n’a cependant pas entraîné, pour l’instant, de découplage énergétique vis-à-vis de la Russie : les travaux de la centrale nucléaire Paks II, toujours confiée à Rosatom, se poursuivent sous le nouveau gouvernement, qui n’a demandé qu’un réexamen des coûts du contrat plutôt que sa remise en cause.
Le corridor d’énergie verte, un chantier sans capital régional
Le corridor ne dispose, à ce jour, d’aucun moyen financier régional propre. Le volet mer Noire, dont le coût total est estimé à 3,5 milliards d’euros, s’appuie sur un engagement de 2,3 milliards d’euros de la Commission européenne, complété par un prêt de la Banque mondiale, tandis que son étude de faisabilité a été confiée au cabinet d’ingénierie italien CESI. Il a obtenu, en avril 2026, le statut de projet d’intérêt mutuel de l’Union, qui lui ouvre l’accès à des subventions européennes et à des autorisations accélérées. Le volet caspien, lui, est porté depuis juillet 2025 par la coentreprise Green Corridor Alliance, qui réunit à parts égales les opérateurs de réseau azerbaïdjanais, kazakh et ouzbek, avec l’appui de la Banque asiatique de développement et de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures.
La contribution des États caucasiens et centrasiatiques, se limitant au territoire ainsi qu’au potentiel éolien et solaire, ne leur assure la maîtrise directe d’aucun des leviers financiers ou techniques dont dépend la décision finale de construction : l’expertise technique est italienne, les capitaux européens et asiatiques, et la réglementation relève du réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport. Cette dépendance n’est cependant pas absolue. La propriété de la ressource reste la leur, et rien n’empêche en théorie ces États de renégocier les termes contractuels dans le temps. Le fait même d’être sollicités par plusieurs tracés concurrents leur donne d’ailleurs un levier de négociation réel, la Géorgie et l’Azerbaïdjan pouvant arbitrer entre plusieurs partenaires plutôt que dépendre d’un seul. Néanmoins, ce levier ne leur confère pas la maîtrise du projet, les capitaux et l’expertise leur échappant en grande partie. Peu d’infrastructures énergétiques stratégiques échappent d’ailleurs à ce type de montage international, des câbles de données aux gazoducs. Le bon étalon pour juger de la maîtrise que ces États détiennent sur le projet n’est donc pas une souveraineté absolue théorique, qui n’existe nulle part, mais l’écart entre le discours de contrôle qu’ils affichent et les leviers qu’ils exercent réellement.
Les énergies renouvelables ne suppriment pas la dépendance à la Russie
Le Kazakhstan présente le corridor comme l’instrument de son affranchissement à l’égard du réseau électrique russe. Un rapport S&P Global publié en mars 2026 relève pourtant l’effet inverse. La croissance de sa demande intérieure et l’essor de ses propres capacités renouvelables imposent un besoin croissant de capacités flexibles pour équilibrer le réseau. Faute d’en disposer suffisamment en interne, le Kazakhstan comble cet écart par des importations depuis la Russie, avec laquelle son réseau électrique reste interconnecté depuis l’ère soviétique. Le pays qui entend exporter son électricité verte en contournant Moscou en importe ainsi, dans le même temps, pour stabiliser son propre réseau. Ces deux mouvements, l’importation actuelle depuis la Russie et l’exportation à venir vers l’Europe, ne relèvent cependant pas du même horizon temporel : le premier répond à un besoin immédiat, le second reste un projet encore hypothétique.
La Géorgie n’échappe pas au même paradoxe. Sur le plan électrique, le pays a longtemps exporté ses excédents hydroélectriques avant de devenir importateur net dès 2012, sa production hydraulique ne suffisant plus à couvrir une demande intérieure en croissance continue. Ses importations d’électricité russe ont été multipliées par vingt-deux au premier trimestre 2026, atteignant 12,9 millions de dollars, un record sur dix ans. Sur le plan gazier, en revanche, la hausse des importations russes révélée en janvier 2026 par la fuite d’un décret gouvernemental ne relève pas d’une contrainte technique comparable. Le gouvernement s’est retrouvé en position délicate et les services de sécurité ont qualifié la fuite de cyberattaque, alors que Gazprom annonçait de son côté une hausse de 40 % de ses livraisons à la Géorgie en 2025 par rapport à 2024. Depuis sa guerre de 2008 contre la Russie, la Géorgie s’était pourtant employée à diversifier ses approvisionnements vers l’Azerbaïdjan. Ce dernier en reste le premier fournisseur, avec 87 % du gaz importé prévu pour 2026, mais sa part recule chaque année face aux volumes russes : sur l’ensemble de l’année 2025, la part russe a déjà atteint 27,9 % de la consommation gazière géorgienne, plus du double des 12 % prévus par le bilan officiel pour 2026.
La diplomatie des corridors de l’Azerbaïdjan face à l’attentisme russe
L’Azerbaïdjan participe aujourd’hui à au moins trois corridors distincts : le corridor d’énergie verte, le corridor TRIPP et le corridor AGTB. TRIPP relie l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan via le sud de l’Arménie. Cette structure inclut, outre le rail et la route, une ligne de transmission électrique à haute tension déjà en construction, que Bakou prévoit de prolonger jusqu’en Turquie, mais rien n’indique qu’elle vise à transporter une électricité renouvelable comme le fait le corridor d’énergie verte. Son cadre de mise en œuvre, publié en janvier 2026, n’a pourtant été signé qu’entre Washington et Erevan. AGTB, en revanche, ne concurrence pas le corridor vert puisqu’il vise le même marché, la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie, avec la même électricité verte caucasienne. L’Azerbaïdjan l’a d’ailleurs co-fondé avec la Bulgarie en 2024, avant d’y associer la Géorgie et la Turquie par un mémorandum signé à Bakou en avril 2025. Réunis à Istanbul le 22 mai 2026, les quatre pays ne sont convenus que d’une feuille de route. Ce sont les autorités bulgares, et non azerbaïdjanaises, qui ont ensuite annoncé que les travaux techniques ne débuteraient que plus tard dans l’année. Bakou n’est en réalité ni aux commandes de TRIPP ni à celles d’AGTB, Washington dictant le tempo du premier, Sofia celui du second. Cette double présence ne traduit donc pas un alignement avec l’un plutôt qu’avec l’autre. Elle relève d’une maîtrise d’un autre ordre que celle du calendrier. Il ne s’agit pas de peser sur chaque projet, mais de participer à tous, pour ne dépendre exclusivement d’aucun.
Le silence de la Russie sur ce dossier tient d’abord à ses propres intérêts dans la région. Associée à Bakou sur le corridor international Nord-Sud, elle n’a guère intérêt à s’opposer frontalement à une diplomatie des corridors dont elle profite également. L’état d’avancement du projet réduit en outre la pression. Le volet caspien du corridor d’énergie verte n’en est encore qu’à l’étude de faisabilité, quand TRIPP dispose déjà d’un cadre signé. Rien n’oblige donc Moscou à réagir maintenant. La trajectoire récente de la Géorgie limite enfin l’urgence pour le Kremlin. Le pays s’éloigne du processus d’intégration européenne depuis le durcissement autoritaire du Rêve géorgien et les tensions avec Washington et Londres. Un corridor qui devait couper la Géorgie de la Russie compte donc moins, pour Moscou, si la Géorgie elle-même s’éloigne de l’Europe. La Russie garde malgré tout un levier juridique en réserve. La Convention-cadre de Téhéran de 2003 sur la protection de l’environnement marin, distincte de la Convention d’Aktaou de 2018 qui règle le statut général de la Caspienne, a déjà été invoquée par Moscou pour exiger l’accord de tous les États riverains sur le projet de gazoduc transcaspien entre le Turkménistan et l’Azerbaïdjan, ravivant un blocage russo-iranien plus ancien fondé jusque-là sur le statut juridique non résolu de la mer Caspienne. La Russie pourrait s’en saisir pour freiner à son tour le volet caspien du corridor d’énergie verte.
Ainsi, le corridor d’énergie verte mer Caspienne-mer Noire-Europe se présenterait moins comme l’instrument d’une souveraineté énergétique reconquise que comme le vecteur d’une recomposition des dépendances, en raison des capitaux et de l’expertise étrangers sur le plan financier, de la persistance des flux électriques et gaziers russes malgré la diversification affichée sur le plan énergétique, et des calendriers fixés par Washington et Sofia sur le plan diplomatique. Cette dispersion entre plusieurs parrains offrirait aux États producteurs une marge de négociation réelle, mais étroite.
À propos de l'auteur
Grégoire Loux
Biographie non renseignée



