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Les combattants étrangers originaires d’Asie centrale dans le conflit russo-ukrainien

Publié le 20/05/2026
9 min de lecture
Par Maya Neel
Asie Centrale et sud-Caucase
Hommes en uniforme - Filip Andrejevic

Hommes en uniforme - Filip Andrejevic

La participation de combattants étrangers originaires d’Asie centrale dans la guerre d’invasion russe contre l’Ukraine ne résulte pas d’un engagement officiel des États de la région. Elle s’inscrit plutôt dans une réalité complexe, liée aux dynamiques migratoires, aux héritages de l’espace post-soviétique et à la forte dépendance économique et sécuritaire des pays centrasiatiques vis-à-vis de la Russie.

Depuis le début du conflit, les États d’Asie centrale ont adopté une position de neutralité prudente afin d’éviter toute implication directe. Pourtant, leurs ressortissants se retrouvent impliqués dans les combats, principalement du côté russe.

Les Centrasiatiques en Russie : un vivier de recrutement

Cette situation s’explique en grande partie par la présence massive de travailleurs migrants centrasiatiques en Russie. Beaucoup d’entre eux ont acquis la citoyenneté russe ou sont en voie de l’obtenir, ce qui les rend éligibles à la mobilisation militaire. D’autres s’engagent volontairement, attirés par des rémunérations importantes, la promesse d’une naturalisation accélérée ou simplement l’absence d’alternatives économiques.

Au moment de l’invasion, plus de 4 millions de migrants originaires d’Asie centrale vivaient en Russie. Beaucoup travaillaient sans statut légal stable et étaient exposés à la corruption, aux violences policières, au racisme et à la précarité économique. Les autorités russes ont donc spécifiquement ciblé cette population : descentes de police dans les foyers, chantiers et mosquées, arrestations arbitraires, menaces d’expulsion, confiscation de passeports, violences physiques et pressions pour signer un contrat militaire.

Du côté ukrainien, la présence de combattants centrasiatiques reste plus limitée. Il s’agit généralement de volontaires engagés pour des raisons politiques ou idéologiques, souvent opposés au pouvoir russe ou vivant en exil. Ces individus rejoignent parfois des unités internationales aux côtés des forces ukrainiennes, dans une logique d’engagement personnel plutôt que dans le cadre d’un mouvement structuré.

L’organisme ukrainien « Хочу жить » (« Je veux vivre »), qui aide les soldats russes souhaitant déserter, aurait identifié plus de 3 000 ressortissants originaires du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, de l’Ouzbékistan et du Turkménistan enrôlés dans l’armée russe avant janvier. Selon d’autres sources ouvertes, il pourrait en réalité s’agir de plus de 10 000 recrues originaires d’Asie centrale ayant rejoint les forces armées russes.

Les chiffres réels seraient probablement bien supérieurs. Le rapport « Combattants, mercenaires ou victimes de la traite des êtres humains ? L’exploitation des combattants étrangers par la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine » estime qu’au moins 27 000 ressortissants étrangers issus de plus de 130 pays ont été recrutés par la Russie depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022.

Un enrôlement parfois sous pression

Dans le contexte de la guerre et de la mobilisation partielle annoncée en 2022, la Russie a cherché à renforcer ses effectifs militaires en se tournant vers les migrants originaires d’Asie centrale, notamment du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan.

Ces travailleurs, déjà très présents sur le territoire russe, occupent souvent des emplois peu qualifiés et dépendent fortement de leurs revenus pour faire vivre leurs familles restées au pays. Dans certains cas, des témoignages font état de pressions exercées sur ces populations vulnérables, notamment dans des contextes précaires ou carcéraux, ce qui soulève des préoccupations éthiques et juridiques importantes. Des travailleurs migrants ouzbeks, tadjiks ou kirghiz seraient victimes de « montages » impliquant de fausses affaires de drogue. Des migrants employés comme livreurs, chauffeurs ou coursiers affirment avoir transporté des colis contenant des stupéfiants à leur insu avant d’être arrêtés par la police russe puis condamnés à de lourdes peines de prison. Une fois emprisonnés, ces détenus se verraient proposer ou imposer des contrats militaires pour partir combattre en Ukraine en échange d’une libération anticipée. Des familles racontent que les prisonniers subissent des pressions psychologiques, des privations de nourriture ou des menaces afin de signer ces contrats. Certains détenus préféreraient même envisager le suicide plutôt que partir au front.

Face aux difficultés rencontrées sur le front, les autorités russes considèrent cette population comme une réserve de recrutement relativement accessible. Cette stratégie permet également d’éviter une mobilisation plus large parmi les citoyens russes, notamment dans les grandes villes où celle-ci pourrait être impopulaire.

Pour attirer ces migrants, la Russie propose plusieurs avantages : des primes financières élevées, des contrats militaires et surtout l’obtention accélérée de la citoyenneté russe en échange d’un engagement militaire, généralement d’environ un an. Cette promesse peut représenter une opportunité importante pour certains migrants, compte tenu de la complexité habituelle des démarches de naturalisation.

Cependant, cette politique suscite de nombreuses inquiétudes. Plusieurs témoignages montrent que certains migrants ne mesuraient pas pleinement les risques liés à leur engagement, tandis que d’autres auraient subi des formes de pression directe ou indirecte afin de signer un contrat militaire. Des organisations de défense des droits humains évoquent ainsi des pratiques ambiguës, parfois coercitives, qui alimentent un climat de peur au sein des communautés migrantes centrasiatiques en Russie. En conséquence, certains choisissent désormais de quitter la Russie afin d’éviter un possible enrôlement.

Plus largement, cette stratégie révèle un enjeu politique et social important, en s’appuyant sur des populations étrangères et vulnérables, la Russie limite l’impact humain de la guerre sur sa propre population tout en transférant une partie du coût du conflit vers des groupes déjà marginalisés.

Témoignages et accusations de coercition

Un citoyen tadjik aurait notamment témoigné pour le projet ukrainien « Je veux vivre ». Il raconte avoir été enrôlé de force dans l’armée russe alors qu’il travaillait comme migrant en Russie. Selon son récit, après l’expiration de son permis de travail, il aurait été arrêté par la police, battu puis contraint de signer un contrat militaire. Il affirme avoir été trompé sur les conditions de son engagement : les autorités lui auraient promis un poste éloigné du front ainsi qu’un accès rapide à la citoyenneté russe. En réalité, il aurait été envoyé dans une unité d’assaut dans la région de Donetsk, en première ligne. Pendant sa formation et son déploiement, il décrit des humiliations, des discriminations liées à sa religion musulmane ainsi que des violences liées à son origine centrasiatique. Sur le terrain, il raconte avoir passé plusieurs jours dans des conditions extrêmes, sans nourriture ni eau suffisantes, entouré de soldats morts, avant de finalement se rendre aux forces ukrainiennes. Il affirme préférer rester prisonnier plutôt que retourner dans l’armée russe, craignant d’être renvoyé immédiatement au combat.

Le rapport souligne également que les combattants originaires d’Asie centrale sont fréquemment envoyés dans les unités d’assaut les plus dangereuses, parfois qualifiées de « meat assaults ». Les pertes citées dans le rapport incluent au moins 481 Ouzbeks, 446 Tadjiks, 270 Kazakhs et 143 Kirghiz. L’entraînement militaire est souvent minimal, beaucoup de recrues n’ont aucune expérience du combat et certains sont envoyés au front après seulement quelques jours de préparation.

Ces pratiques soulèvent d’importantes questions juridiques et humanitaires et pourraient, dans certains cas, relever du trafic d’êtres humains, du travail forcé voire de formes de servitude.

Un retour au pays souvent problématique

Face à cette situation, les gouvernements d’Asie centrale ont adopté des positions relativement fermes. La plupart interdisent à leurs citoyens de participer à des conflits étrangers et menacent de poursuites pénales ceux qui reviendraient après avoir combattu. Cette posture vise à préserver la stabilité intérieure, éviter des répercussions sécuritaires et ne pas encourager les départs vers la Russie dans un cadre militaire.

Dans plusieurs pays d’Asie centrale, participer à un conflit étranger peut être assimilé à du mercenariat et puni de lourdes peines de prison. En Ouzbékistan, les autorités ont officiellement averti leurs citoyens que participer à des combats à l’étranger constitue une infraction pénale assimilable au mercenariat. Malgré cela, des témoignages indiquent que certains migrants ouzbeks rejoignent l’armée russe pour des raisons économiques, attirés par un salaire élevé, un logement ou la possibilité d’obtenir la citoyenneté russe. Les gouvernements du Kazakhstan, du Kirghizistan et de l’Ouzbékistan ont donc officiellement interdit à leurs citoyens de participer à la guerre. Toutefois, ces mesures restent largement inefficaces et que les flux de combattants continuent d’augmenter.

Les autorités craignent également que le retour de combattants expérimentés puisse alimenter des tensions sécuritaires, favoriser certaines formes de radicalisation ou créer de nouveaux réseaux armés.

La présence de combattants centrasiatiques sur le front ukrainien illustre les rapports de dépendance persistants entre la Russie et les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. Depuis 2022, le conflit russo-ukrainien dépasse largement les frontières des deux États et implique également des populations issues de régions officiellement non belligérantes. Cette situation met en lumière les fragilités socio-économiques des migrants centrasiatiques, les fortes pressions géopolitiques exercées par Moscou ainsi que les inégalités face au coût humain de la guerre. Plusieurs rapports accusent la Russie d’exploiter délibérément la vulnérabilité économique et juridique des migrants d’Asie centrale. Certaines pratiques décrites pourraient relever d’un système de coercition institutionnalisé, voire de formes de trafic humain tolérées ou organisées par l’État.

Enfin, l’Asie centrale n’est pas la seule région concernée. La Russie recrute également activement des combattants étrangers sur le continent africain afin de compenser ses pertes humaines sur le front ukrainien.

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