La rhétorique de l’ingérence étrangère comme outil politique en Asie centrale et Sud-Caucase

Bichkek, région de Tchouï, Kirghizistan (Arseniy Kotov, Pexels)
En amont des élections législatives de juin 2026 en Arménie, le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan a régulièrement accusé les membres de l’opposition d’être des “agents étrangers”. Ce registre, ici mobilisé par un gouvernement pro-démocratique issu d’une révolution civique, témoigne de sa prévalence dans la région. Entre 2022 et 2025, six pays du Caucase du Sud et d’Asie centrale ont ainsi adopté ou sérieusement envisagé des dispositifs législatifs portant cette rhétorique.
Bien qu’elle ne soit pas nouvelle, sa forme actuelle, institutionnalisée et instrumentalisée électoralement dans plusieurs pays simultanément, l’est. Inspirés du même socle sémantique hérité du modèle russe de 2012, ils partagent une origine commune, mais se déploient selon des trajectoires et des intensités différentes qui varient profondément d’un pays à l’autre. Ces dispositifs semblent moins révéler une stratégie coordonnée qu’un répertoire rhétorique commun, mobilisé par des régimes confrontés au même défi structurel: celui de l’intensification des influences concurrentes dans un espace post-soviétique en reconstruction.
L’intensification structurelle des régimes fermés
Pour les pays à l’espace civique historiquement fermé (Azerbaïdjan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan), les régimes utilisent la rhétorique anti-ingérence non pas comme une nouveauté, mais comme une intensification structurelle de contrôles déjà anciens. L’emploi de la rhétorique de la protection de la souveraineté servirait alors à légitimer la répression qui s’exerce par des voies administratives, financières ou pénales pré-existantes.
En Azerbaïdjan, par exemple, bien avant la vague régionale actuelle mais dans la continuité de la loi russe de 2012, le gouvernement a durci ses lois sur les ONG et les subventions dès 2013-2014, rendant l’enregistrement des fonds étrangers dépendant du ministère de la Justice. Depuis 2024, en revanche, la société civile est visée par une campagne de répression sans précédent, avec 357 prisonniers politiques en 2025. Ces mesures sont justifiées par des accusations systématique de “traîtres” ou d’”espions” à la solde de l’Occident et relayées par les médias d’État.
L’Ouzbékistan présente un cas plus nuancé. Le Président Mirziyoyev, au pouvoir depuis 2016 après 25 ans de régime autoritaire, a bâti sa légitimité sur une rhétorique réformiste, en déclarant devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU en février 2021 avoir l’intention de “bâtir un nouvel Ouzbékistan grâce aux réformes démocratiques”. Une loi frontalement répressive représenterait alors un coût diplomatique trop élevé. D’où une approche moins radicale, avec l’adoption d’un décret de juin 2022 imposant aux ONG recevant des fonds étrangers d’intégrer dans leurs activités des “partenaires nationaux” désignés par le ministère de la Justice.
La rupture des pays historiquement ouverts
Pour les pays à trajectoires historiquement ouvertes ou ambiguës (Géorgie, Kirghizstan, Arménie, Kazakhstan) la dynamique est différente. Il ne s’agit pas d’une intensification, mais d’une rupture ou d’une bascule en cours, d’autant plus significative qu’elle intervient dans des contextes où la société civile avait acquis une réelle autonomie.
La Géorgie est le cas le plus représentatif. Après un premier projet retiré sous pression en 2023, la loi sur la transparence de l’influence étrangère est adoptée en mai 2024 malgré la plus grande mobilisation civique de l’histoire du pays. Son successeur, GEOFARA, entre en vigueur en juin 2025 avec des sanctions pénales pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison et une obligation d’approbation gouvernementale préalable pour toute subvention étrangère, faisant chuter le pays de 58 places en trois ans dans le classement RSF.
En Arménie, l’absence de loi formelle ne signifie pas l’absence du phénomène, mais elle pourrait en signaler la phase préparatoire. Le Premier ministre Pashinyan, issu d’une révolution civique en 2018, multiplie les arrestations d’opposants et qualifie publiquement ses adversaires d’”agents étrangers”, faisant chuter le pays de 16 places au classement RSF de 2025 à 2026.
Ces trajectoires divergentes convergent pourtant vers un même résultat: un rétrécissement documenté de l’espace civique à travers toute la région.
Dernière mutation des registres de légitimation politique en Asie centrale et au Sud-Caucase
Dès 1991-1992, les élites post-soviétiques ont hérité d’un appareil idéologique où la menace extérieure était un outil de mobilisation et de légitimation qui n’a jamais vraiment disparu. En Azerbaïdjan, Heydar Aliyev mobilisait déjà dans les années 1990 l’argument des agents étrangers pour justifier des arrestations d’opposants. En Asie centrale, Karimov en Ouzbékistan et Niyazov au Turkménistan ont érigé la souveraineté nationale contre l’ingérence occidentale en doctrine d’État permanente. Au Kazakhstan, Nazarbaïev a entretenu pendant trente ans un équilibre entre ouverture aux investisseurs étrangers et dénonciation des ONG comme vecteurs de déstabilisation.
Ce lexique s’impose aussi parce qu’il est efficace. En empruntant aux normes internationales de souveraineté, d’ingérence et de transparence, il permet de neutraliser toute critique avant qu’elle ne soit émise. En effet, ces lois sont aussi des réponses, certes disproportionnées, à un contexte réel d’influences concurrentes. La question centrale ne serait alors pas de savoir si l’ingérence étrangère existe dans la région, (elle existe, documentée des deux côtés), mais de savoir à quel moment la réponse législative dépasse la protection légitime de la souveraineté pour devenir un instrument de contrôle politique interne.
Au fond, ces dispositifs sembleraient moins relever d’une stratégie coordonnée que d’un symptôme partagé. Les régimes de la région puisent dans le même réservoir de légitimation post-soviétique, dont la rhétorique anti-ingérence constituerait la dernière expression et offre une légitimité de substitution adaptée au contexte des années 2020. En traduisant un contexte réel de rivalités géopolitiques en un arsenal juridique permanent, ces États amorcent le passage d’une sécurité nationale réactive à un souverainisme répressif. À l’échéance 2026, l’enjeu ne porterait plus tant sur la réalité des ingérences que sur l’éventuelle consécration de ce modèle, qui tendrait à devenir un nouveau standard de survie politique dans la région.
À propos de l'auteur
Lou Terzian
Titulaire d’un Master en Relations internationales et diplomatie, Lou Terzian est spécialisée en communication institutionnelle et stratégique en contexte international. Elle a travaillé au sein d’organisations humanitaires et multilatérales, notamment en Arménie et aux Nations Unies à Genève. Elle s’intéresse aux dynamiques d’influence et de lutte informationnelle, ainsi qu’aux politiques de coopération européenne dans le Sud-Caucase et en Asie centrale.



