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L’Arménie entre dépendances structurelles et ambitions géo-économiques régionales

Publié le 24/02/2026
7 min de lecture
Par Morgan Caillet
Asie Centrale et sud-Caucase
En Arménie, JD Vance et N. Pachinian

En Arménie, JD Vance et N. Pachinian

Dans la continuité de la signature de la Déclaration de Washington en août 2025, octroyant aux États-Unis des droits exclusifs de développement du corridor dit « Route Trump pour la Paix et la prospérité internationales » – TRIPP, et de la clôture du processus de Minsk le 30 novembre dernier à minuit, JD Vance, le vice-président des États-Unis s’est rendu début février dans les deux pays sud-caucasiens, qui ont rejoint officiellement le Conseil de la Paix de Trump le 21 janvier et ont assisté ensemble à la session inaugurale le 19 février. Au programme en Arménie : vente de drones V-BAT, installation de data centers, usine d’ Intelligence artificielle, exportation de puces NVIDIA, et coopération dans le nucléaire civil, projet concurrent de celui de la Russie. Et justement, entre sanctions états-uniennes et carcan russe, l’Arménie doit la jouer fine.

Les Etats-Unis concrétisent à la place de la Russie le déblocage des échanges commerciaux régionaux

Dès le 12 janvier, un délégation menée par Carl Kress de l’Agence américaine pour le commerce et le développement (USTDA) était reçu à Bakou par Elnur Mammadov, le ministre adjoint azerbaïdjanais des Affaires étrangères, alors que dans le même temps, un troisième lot de produits pétroliers azerbaïdjanais était livrée à l’Arménie via la Géorgie. Durant son séjour avaient été évoquées des pistes de coopération en matière de « construction de data centers pour l’infrastructure ferroviaire, les télécommunications, les technologies spatiales et les technologies d’intelligence artificielle ». Deux jours plus tard, le Premier ministre arménien Nikol Pachinyan en visite aux États-Unis, et Marco Rubio, le secrétaire d’État états-unien, publiaient une déclaration conjointe relative à la publication du cadre de mise en œuvre américano-arménienne de la Route TRIPP. Le 9 février, Ilham Aliev recevait aussi une délégation de la Chambre de commerce états-unienne avec des représentants des plus grandes firmes du pays.

Le déploiement des voies de transport dans la région bénéficie également à la Russie qui fait parvenir blé et sucre à l’Arménie par rail via l’Azerbaïdjan. La Russie a annoncé seulement le début de négociations avec l’Arménie concernant la reconstruction de deux tronçons ferroviaires d’1,6km et de 12,4km, tant attendus par l’Arménie pour convaincre Turquie et Azerbaïdjan de faire transiter les marchandises par son territoire. L’Iran et l’Arménie essayent également de concrétiser un corridor nord-sud passant par leur frontière commune, une frontière qui fait l’objet d’un aménagement de « poste de douane moderne et de grande envergure […] dans le cadre de la coopération Arménie-UE ». L’Azerbaïdjan se félicite depuis le 16 janvier de commencer à « approvisionner l’Autriche et l’Allemagne en gaz azerbaïdjanais », et de fournir du gaz à 16 pays dont 10 membres de l’UE et le pays continue de développer ses partenariats en matière d’énergie renouvelable avec la Chine et l’Arabie saoudite avec, par exemple, l’ouverture officielle de la centrale éolienne « Khizi-Absheron » de 240 mégawatts le 8 janvier dernier.

La fluidification des transports, le décloisonnement des économies et la reprise des échanges commerciaux avancent à grand pas dans la région. Cette voie de règlement pacifique des conflits régionaux initialement promue par la Russie dès la signature du cessez-le-feu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020, est en train de se concrétiser avec l’impulsion des États-Unis. L’Azerbaïdjan voit enfin la possibilité d’être le point de jonction entre l’Asie centrale et la Turquie via un corridor reliant le pays à son exclave du Nakhitchevan, qui suscite l’intérêt de l’UE. Les travaux de la ligne de transport d’électricité Zanguezour viennent d’ailleurs de commencer le 29 janvier. L’Arménie voit son environnement sécuritaire s’améliorer grandement, Pachinian déclarant le 15 janvier « la situation autour de l’Arménie et l’environnement sécuritaire n’a jamais été aussi stable », et exprime d’ailleurs son souhait de voir se développer désormais la coopération avec la Turquie.

L’Arménie confrontée à de grands défis

Pour autant, les vœux de l’Arménie de devenir un hub logistique régional se confrontent à plusieurs dures réalités. Au sujet de ce corridor nord/sud hypothétique passant par la frontière entre l’Iran et l’Arménie, il faut noter les sanctions états-uniennes à l’égard de l’Iran et les droits de douanes de 25 % imposé par Trump sur le commerce irano-arménien.

Mais aussi l’extrême dépendance de l’économie arménienne vis à vis de la Russie, qui a déclaré le 20 janvier l’impossibilité d’être à la fois membre de l’UE et de l’Union économique eurasiatique, le poids de Gazprom limitant la possibilité d’exportation du gaz depuis l’Arménie vers l’Europe, et la gestion russe des rails arméniens. De plus, le projet de corridor nord/sud le plus avancé est certainement celui reliant l’Inde à la Russie en passant par l’Iran et l’Azerbaïdjan.

Enfin, il faut mentionner l’opposition politique sous la houlette du Patriarche et à laquelle le programme du gouvernement de « développement plutôt que de survie » fait face dans un contexte d’imminence des élections législatives. L’aide et la main tendue de l’UE via la facilité européenne pour la Paix est donc plus que bienvenue pour le gouvernement dans ce contexte électoral, puisque l’Arménie avait dû quitter le régime commercial préférentiel de l’UE au 1er janvier 2022 dont elle avait bénéficié depuis 2009.

Quid du traité de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?

Dans la logique actuelle, aucun traité de paix ne sera signé tant que les deux protagonistes n’auront pas trouvé un équilibre économique acceptable dans ce jeu géopolitique régional, même si la libération de quatre détenus arméniens supplémentaires le 14 janvier et les discussions entre membres de la société civile dans le cadre de la « Peace Bridge Initiative » participent de l’apaisement des relations entre les deux pays et laissent espérer une poursuite du processus de démarcation et de délimitation des frontières entamé au printemps 2024.

Quelques points de blocages subsistent. L’Azerbaïdjan voit d’un très mauvais œil la coopération franco-arménienne dans le domaine de la Défense malgré les positions officielles claires du gouvernement : « nous n’avons pas l’intention de nous engager dans une course aux armements avec aucun pays, y compris l’Azerbaïdjan, et telle est la position du gouvernement. […] Cela n’implique en aucun cas un renoncement au développement des capacités de défense du pays ». Le voisin azerbaïdjanais attend néanmoins un changement constitutionnel évacuant les revendications territoriales écrites sur le Karabakh, un chantier que le gouvernement arménien ne pourra de toute façon pas lancer avant la fin des législatives qui auront normalement lieu en juin prochain.

L’Arménie attend, elle, la libération des derniers prisonniers arméniens, notamment les anciens dirigeants du « Haut-Karabakh », treize d’entre eux ayant été condamnés à de longues peines de prison par le Tribunal militaire de Bakou le 5 février dernier.

À propos de l'auteur

Photo de Morgan Caillet

Morgan Caillet

Morgan est socio-anthropologue de formation, diplômé de l’IEP d’Aix en Provence en Management interculturel et médiation religieuse et de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques en gestion de projets internationaux. Il mène une recherche indépendante sur la résolution des conflits et la construction de la paix dans la région sud-caucasienne.

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