Défense
Ouzbékistan
Sécurité

L’évolution doctrinale et le renforcement des capacités de défense de l’Ouzbékistan

Publié le 08/04/2026
6 min de lecture
Par Maya Néel
Asie Centrale et sud-Caucase

Le président ouzbek Chavkat Mirziyoyev a ordonné en janvier 2026 une révision complète de la Doctrine de défense du pays ainsi que du Concept de sécurité nationale, estimant que les anciennes versions ne répondent plus aux réalités d’aujourd’hui. L’évolution récente de la doctrine de défense de l’Ouzbékistan marque une rupture importante avec l’approche adoptée en 2018, en réponse à un environnement stratégique jugé beaucoup plus instable.

Une nouvelle doctrine de défense

Cette nouvelle doctrine repose d’abord sur une continuité stratégique : la neutralité. L’Ouzbékistan maintient son refus d’adhérer à des alliances militaires (comme l’OTSC) et privilégie une diplomatie multilatérale équilibrée, afin d’éviter toute dépendance sécuritaire. Toutefois, cette neutralité devient plus « active » puisqu’il ne s’agit plus seulement de rester en dehors des blocs, mais de gérer les risques régionaux de manière anticipative, notamment ceux venant de l’Afghanistan. Le changement le plus important concerne la nature même des menaces prises en compte. La doctrine évolue vers une vision élargie de la guerre, intégrant pleinement les conflits hybrides (cyberattaques, pressions économiques, opérations informationnelles et actions de groupes armés non étatiques).

Une augmentation et accélération des capacités de défense

Tout d’abord, le budget de l’armée répond à cette nécessité stratégique puisqu’il s’agit du plus élevé de l’Asie centrale avec une estimation à 2,8 milliards en 2025. L’armée peut aussi mobiliser 70 000 soldats sans compter les réservistes (200 à 300 000) ou les personnes en âge de combattre (estimées à 7 à 8 millions).

En conséquence, l’Ouzbékistan a donc nettement accéléré le renforcement de ses capacités de défense dans un contexte régional marqué par de fortes tensions, notamment liées au conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan. Les autorités ouzbèkes ont engagé une modernisation progressive mais soutenue de leur appareil militaire, en mettant l’accent sur la transformation technologique des forces armées. Cela se traduit par l’amélioration des centres d’entraînement, le développement des forces spéciales et l’intégration de nouveaux équipements, comme des drones et des systèmes de commandement numériques, afin de rendre l’armée plus mobile, réactive et adaptée aux conflits contemporains.

Cette évolution s’accompagne d’une réflexion stratégique plus large sur la nature des guerres modernes. Le président Chavkat Mirziyoyev a souligné début 2026 que les conflits actuels reposent de plus en plus sur des technologies avancées, telles que l’intelligence artificielle, les drones et les capacités cyber. Dans cette optique, les priorités fixées en 2026 incluent la digitalisation du commandement militaire, le renforcement de la cybersécurité et l’amélioration de la coordination entre les différentes branches de l’armée. Début mars 2026, il a également appelé à accroître la préparation opérationnelle des forces armées et à moderniser les infrastructures de défense, signe d’un passage à une posture plus vigilante face aux risques régionaux.

Parallèlement, l’Ouzbékistan poursuit une stratégie d’ouverture en matière de coopération militaire. Le pays renforce ses partenariats avec des acteurs comme la Russie et la Turquie, tout en évitant de s’inscrire dans des alliances contraignantes, afin de préserver son autonomie stratégique. Cette approche équilibrée lui permet de diversifier ses sources de formation, d’équipement et d’expertise, sans dépendre d’une seule puissance. Ainsi, le renforcement des capacités de défense ouzbèkes en 2026 s’inscrit dans une logique à la fois défensive, technologique et pragmatique, visant à garantir la stabilité du pays dans un environnement régional de plus en plus incertain.

Un contexte régional marqué par une instabilité

Le conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan a basculé dans une « guerre ouverte », déclenchée fin février 2026 par des frappes aériennes pakistanaises contre des bases supposées de groupes armés, en réponse à des attentats attribués aux talibans pakistanais (TTP). Depuis, les deux pays échangent frappes, tirs d’artillerie et attaques de drones, avec des combats réguliers le long de la frontière et une escalade marquée malgré de brèves trêves après l’Aïd. Les violences ont atteint un niveau critique avec des frappes sur des zones urbaines, dont celle du 16 mars 2026 à Kaboul qui a fait plus de 400 morts selon les autorités afghanes, illustrant la gravité humanitaire du conflit. Cette guerre, alimentée par des accusations mutuelles de soutien à des groupes militants et par une frontière historiquement contestée, a déjà causé des milliers de victimes et déplacé des dizaines de milliers de personnes. Pour l’Ouzbékistan, les impacts sont surtout indirects mais stratégiques entre risque d’instabilité régionale accrue, pression sécuritaire à la frontière sud, possibles flux de réfugiés et renforcement des menaces transnationales (groupes armés, trafics), ce qui pousse Tachkent à renforcer sa défense tout en évitant toute implication directe.

Le conflit en Iran n’a pas tant d’implications pour l’Ouzbékistan, ces dernières sont davantage indirectes. Les tensions régionales obligent Tachkent à surveiller l’évolution des alliances, des risques de montée des tensions dans les corridors régionaux et des rivalités entre puissances extérieures. Cette situation renforce la logique de neutralité de l’Ouzbékistan et à garantir sa propre sécurité.

Une dimension économique non négligeable

Cette modernisation doit également être liée à la dimension économique. Elle constitue un signal de crédibilité adressé aux partenaires étrangers, en particulier à la Chine, très impliquée dans le développement d’infrastructures en Asie centrale via son projet des Routes de la soie. La sécurisation des routes commerciales et des investissements est une condition essentielle pour attirer des capitaux et développer des projets d’envergure. La stabilité et la sécurité de l’Ouzbékistan sont des éléments décisifs.

C’est notamment le cas du projet de corridor ferroviaire transafghan, qui vise à relier l’Ouzbékistan aux ports du Pakistan. Ce type d’infrastructure stratégique, pour faire du pays un hub logistique régional, dépend fortement de la stabilité et de la sécurité des territoires traversés. La capacité de l’Ouzbékistan à assurer la protection de ses infrastructures et à maîtriser les risques constitue un élément déterminant pour rassurer les investisseurs. En revanche, le pays n’est pas responsable de la sécurité du territoire afghan, ce qui constitue aussi une limite dans l’aboutissement du projet.

Ainsi, l’évolution de la doctrine et des capacités de défense ouzbèkes ne se limitent pas à une réponse aux menaces sécuritaires. Cela s’inscrit également dans une stratégie plus large de développement économique et d’attractivité, cohérente avec la logique de neutralité active adoptée par le pays.

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