Pétrole kazakh : une sécurité d’exportation qui se décide sans Astana

Terminal pétrolier sur la Mer Noire. Pexels, Nothingahead. https://www.pexels.com/fr-fr/photo/petrolier-accoste-au-port-industriel-38602132/
Le terminal maritime du Caspian Pipeline Consortium (CPC), par lequel transite l’essentiel du pétrole kazakh, a suspendu ses chargements à trois reprises au cours du mois de juillet 2026, après des attaques de drones attribuées à l’Ukraine. Les frappes ont cessé depuis le 30 juillet, Kiev s’étant engagé le lendemain auprès de Washington à épargner les installations du consortium, au cours d’une négociation à laquelle Astana n’a pas été conviée.
Une seule route d’exportation, sous juridiction russe
Plus vaste État enclavé du monde, bordant une mer fermée, le Kazakhstan ne peut acheminer ses hydrocarbures vers les marchés mondiaux qu’en traversant le territoire d’États tiers. Le CPC, société de droit russe, exploite l’oléoduc qui relie les champs de Tengiz au terminal de Ioujnaïa Ozereïevka, près de Novorossiïsk, sur environ 1 500 kilomètres, dont l’essentiel en territoire russe. Le Kazakhstan n’y détient qu’une part minoritaire de 20,75% du capital (Interfax), aux côtés de la Fédération de Russie, de Chevron, d’ExxonMobil, de Lukoil et d’une coentreprise associant Rosneft et Shell. Cette répartition gouverne les décisions d’exploitation, non la protection physique de l’infrastructure, incombant aux autorités du territoire traversé.
Les frappes de juillet 2026 ont provoqué trois interruptions successives des chargements. Le 20 juillet, après quatre pétroliers touchés en quatre jours, le consortium a suspendu ses chargements puis cessé de recevoir du brut kazakh, ses réservoirs étant saturés. Le 22 juillet, la production kazakhe est tombée à 1,63 million de barils par jour contre une moyenne mensuelle de 2,07 millions, celle de Tengiz reculant de 56%. Le lendemain, le ministère de l’Énergie a présenté cette chute comme « un ajustement contrôlé des niveaux de production quotidiens », présentant ainsi comme une décision d’exploitation souveraine un arrêt décidé par le consortium à Novorossiïsk.
Le 26 juillet, la production de Tengiz, de Kachagan et de Karatchaganak a été réduite de 70 à 90% par rapport à juin, les chargements ne reprenant que le 27, avant une troisième suspension le 30. En une semaine, la production des trois principaux gisements du pays a été déterminée par l’état d’une installation portuaire située à 1 500 kilomètres, hors de la juridiction kazakhe. Entre l’arrêt des chargements et la saturation des réservoirs, le délai s’élève à moins de 48 heures au débit habituel du pipeline, trop bref pour permettre la réorientation des flux (Tech Times).
La Russie ne possède pas d’intérêt majeur à protéger le CPC. Seuls 10% du brut acheminé proviennent en effet des gisements russes du plateau caspien, quand l’oléoduc transporte plus de 80% des exportations pétrolières kazakhes (Interfax). Ainsi, un arrêt prolongé coûterait à Moscou des recettes de transit marginales, tout en amputant Astana de l’essentiel de ses capacités d’exportation.
Se passer des routes d’exportation russes n’est pas davantage à la portée d’Astana. La seule route vers l’Ouest évitant le territoire russe n’est pas un oléoduc mais une succession de transferts. Le brut doit être déchargé au port kazakh d’Aktaou, traverser la mer Caspienne par bateau, puis être rechargé à Sangatchal, sur la côte azerbaïdjanaise, où démarre l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan. La traversée dépend d’une flotte que le Kazakhstan ne possède pas : sa marine marchande compte 17 navires, dont 10 pétroliers.
L’étoffer suppose de construire sur place ou de faire transiter davantage de navires par le canal Volga-Don, seul accès maritime à la Caspienne, entièrement situé en Russie. La Russie détient les moyens de protéger l’ouvrage sans en avoir la nécessité, le Kazakhstan la nécessité sans les moyens. Ce qui maintient le corridor ouvert se décide donc ailleurs.
Des décisions qui échappent à Astana
L’accès du pétrole kazakh aux marchés internationaux ne dépend pas d’Astana, mais repose sur une décision géopolitique américaine et sur l’inemploi d’un moyen de pression russe. La première est une exemption de sanctions. Exporté par une société de droit russe depuis un port russe, ce brut relèverait des sanctions frappant le pétrole russe s’il n’en avait été expressément exempté, au motif que le Kazakhstan n’est pas partie prenante au conflit en Ukraine. Cette exemption a été reconduite par le Trésor américain en novembre 2025 par une licence couvrant les transactions avec Lukoil et Rosneft au titre du consortium. Astana n’a rien concédé en échange et rien n’indique qu’elle ait sollicité Washington sur ce sujet.
Une seconde décision, russe celle-là, a montré en 2022 que la même route pouvait se refermer par une simple procédure administrative. Le 6 juillet 2022, un tribunal de Novorossiïsk a ordonné la suspension pour 30 jours des opérations du consortium, au titre d’irrégularités documentaires relatives au plan de lutte contre les déversements d’hydrocarbures, 19 jours après le refus de Kassym-Jomart Tokaïev de reconnaître les « républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg.
La décision a été annulée en appel cinq jours plus tard et remplacée par une amende de 200 000 roubles, soit environ 3 300 dollars (Astana Times). L’écart entre la sanction d’abord décidée et celle finalement appliquée indiquerait que la procédure ne visait pas la réparation d’un manquement environnemental, Moscou ayant pour sa part constamment défendu le bien-fondé écologique de la suspension. Dès le lendemain, le 7 juillet, le gouvernement kazakh a érigé la diversification des routes d’exportation en priorité nationale. Depuis lors, la part du CPC dans les exportations kazakhes est demeurée stable, et rien n’empêche Moscou de rouvrir une procédure du même ordre.
Ces deux décisions ont maintenu le corridor ouvert jusqu’à ce que les frappes visent l’installation elle-même. La station de pompage de Kropotkinskaïa, en territoire russe, a été mise hors service le 17 février 2025. Le point d’amarrage SPM-2 du terminal a été endommagé le 29 novembre 2025 et deux pétroliers en attente de chargement ont été touchés le 13 janvier 2026, au moins huit autres au cours du mois de juillet. Le consortium et le ministère russe des Affaires étrangères les attribuent à l’Ukraine, qui répond ne viser ni le Kazakhstan ni des tiers, tandis qu’Astana se refuse à nommer tout responsable.
Les démarches engagées par le Kazakhstan afin de protéger le corridor n’ont produit aucun effet. Après la frappe de novembre 2025, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Aibek Smadiarov, a dénoncé le troisième « acte d’agression contre une installation exclusivement civile dont le fonctionnement est protégé par les normes du droit international » et attendu de la partie ukrainienne des mesures de prévention, mais sans jamais lui imputer la frappe. Le 14 janvier 2026, au lendemain des frappes sur les deux pétroliers dont l’un était affrété par Chevron, le ministère des Affaires étrangères a appelé les États-Unis et les gouvernements européens à contribuer à la protection du transport pétrolier international, appel resté sans réponse.
Après les frappes de juillet 2026, il a annoncé une demande de réparation intégrale des dommages, sans préciser à qui elle serait adressée. Nommer Kiev reviendrait à se déclarer partie prenante au conflit, ce que la neutralité affichée d’Astana lui interdit, cette neutralité fondant précisément l’exemption américaine de sanctions. Le silence sur l’auteur des frappes a donc un prix : demander à un gouvernement d’agir sans engager sa responsabilité revient à solliciter une faveur et non à exiger une réparation.
La pression est finalement venue de Washington. Après les quatre frappes de juillet, l’administration américaine a averti Kiev de l’inadmissibilité d’attaques contre des navires n’appartenant pas à la Russie (Kyiv Post), qualifiant le CPC de corridor essentiel à l’acheminement d’énergie non russe vers l’Europe, où le port de Trieste, première destination mondiale du brut du consortium, alimente les raffineries autrichiennes, tchèques et allemandes. Mike Wirth, président-directeur général de Chevron, avait exposé le 24 juillet 2026 à des responsables de l’administration le risque encouru par ses activités kazakhes. La major détient 15% du consortium et 50% de Tengizchevroil.
D’après le rapport annuel 2025 de Chevron, l’essentiel du brut produit par cette coentreprise en 2025 a été exporté via le CPC, le gisement de Tengiz représentant environ 12% de la production mondiale du groupe.
L’arrangement a été conclu une semaine plus tard, au cours d’un entretien téléphonique tenu le 31 juillet 2026 entre le vice-président américain James David Vance et Volodymyr Zelensky, que le Financial Times a révélé le 12 août. Kiev s’y est engagé à épargner les installations du consortium ainsi que les navires venant y charger, sous réserve qu’ils ne soient ni russes, ni porteurs de cargaisons russes, ni sanctionnés par Kiev, engagement dont un responsable américain avait confirmé la teneur à Bloomberg dès le 8 août. Un responsable ukrainien a rapporté au quotidien britannique que l’Ukraine y avait consenti dans l’espoir de voir aboutir une licence de production d’intercepteurs Patriot.
Le Kazakhstan ne décide pas davantage de sa propre production. En avril 2025, le pays ne tenait pas ses quotas au sein de l’OPEP+ et le ministre de l’Énergie, Yerlan Akkenjenov, a expliqué qu’il ne pouvait pas réduire l’extraction des trois gisements assurant 70% de la production nationale, cette décision relevant des opérateurs qui les exploitent. En janvier 2026, après un incendie sur la centrale électrique alimentant Tengiz, Tengizchevroil a arrêté la production puis déclaré la force majeure sur ses livraisons, Astana se limitant à diligenter une commission d’enquête. Cette délégation de l’exploitation est néanmoins contractuelle et assumée, l’État conservant la possibilité théorique de la reprendre.
La sécurité du corridor relève d’une autre nature : elle n’a jamais appartenu au Kazakhstan, qui ne peut donc ni la déléguer ni la reprendre, seulement en bénéficier ou en être privé. Encore faudrait-il, pour s’en dispenser, disposer d’itinéraires alternatifs, annoncés par le pays depuis 2022, mais jamais réellement mis en place.
Des itinéraires de substitution plafonnés à 16 millions de tonnes
L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan constitue la seule voie occidentale non russe ouverte au brut kazakh. L’accord signé entre KazMunayGaz et SOCAR en novembre 2022 porte sur 1,5 million de tonnes annuelles. Un protocole distinct, évoqué par Yerlan Akkenjenov le 2 juin 2026 au Forum énergétique de Bakou, porte l’ambition jusqu’à 2,2 millions. L’oléoduc a acheminé 1,4 million de tonnes de brut kazakh en 2024, 1,3 million en 2025 et 704 000 tonnes au premier semestre 2026, soit moins de 2% des exportations pétrolières du pays.
Cet écart entre l’ambition affichée et les volumes acheminés ne tient pas à un manque de capacité. Le débit du Bakou-Tbilissi-Ceyhan atteint 1,2 million de barils par jour et l’ouvrage a délivré 27 millions de tonnes à Ceyhan en 2025, soit un peu moins de la moitié de sa capacité totale. Les trois postes pétroliers d’Aktaou, d’une capacité annuelle de 7,5 millions de tonnes, n’en chargent pas la moitié. Portés à saturation, ils ne représenteraient qu’un huitième des 63 millions de tonnes de brut kazakh acheminées par le CPC en 2025 (Astana Times).
Astana attribue l’écart à un obstacle tarifaire : Yerlan Akkenjenov a déclaré le 1er juin 2026, au Forum énergétique de Bakou, que le pays pouvait augmenter ces volumes en très peu de temps, mais que SOCAR et KazMunayGaz devaient d’abord engager des négociations sur la réduction des composantes tarifaires facturées à chaque segment du parcours. Ces négociations n’étaient donc toujours pas ouvertes quatre ans après la signature de l’accord de transit.
Cette route n’offre pas non plus au Kazakhstan la maîtrise de ses propres flux. Après la détection de teneurs excessives en chlorures organiques dans du brut azerbaïdjanais, l’exploitant de l’oléoduc a déclaré la force majeure le 29 juillet 2025 (S&P Global) et l’a maintenue pour les producteurs kazakhs jusqu’en novembre. Un incident survenu dans le brut d’un tiers a ainsi fermé trois mois durant la seule voie occidentale non russe, sans que le Kazakhstan puisse intervenir.
Le recours à ces routes en urgence a confirmé l’absence de diversification réelle. Après la destruction du point d’amarrage SPM-2 en novembre 2025, l’opérateur public KazTransOil a redirigé en décembre 232 000 tonnes par l’oléoduc Atyraou-Samara, qui rejoint le réseau russe, 72 000 vers la Chine et 58 000 seulement vers Aktaou et le corridor caucasien. Près des deux tiers du détournement ont donc emprunté une seconde route traversant la Russie, soumise aux mêmes autorités et donc aux mêmes aléas que la première.
En témoigne la décision du ministère russe de l’Énergie d’arrêter, à compter du 1er mai 2026, le transit de brut kazakh par le tronçon nord de Droujba, troisième voie russe empruntée par ce brut, en invoquant des contraintes techniques dont ni la nature ni la durée n’ont été précisées.
Rapporté à l’année entière, l’ensemble des routes alternatives, y compris les deux itinéraires russes, a acheminé un peu moins de 16 millions de tonnes en 2025, quand le CPC en emportait 63 millions. Le ministère de l’Énergie évaluait en 2023 à 16,5 millions de tonnes le maximum réalisable hors du CPC. Les volumes acheminés en 2025 s’en approchent à moins d’un million de tonnes, et aucune capacité nouvelle n’a depuis été mise en service.
Parmi ces itinéraires alternatifs, l’axe chinois est le seul à éviter à la fois la rupture de charge et le territoire russe, ce qui en fait la route de substitution la plus immédiatement mobilisable en théorie. L’oléoduc Atasu-Alachankou dispose d’une capacité effective de 17,5 millions de tonnes par an, dont KazMunayGaz évaluait en 2023 à 10 millions de tonnes le transit de brut russe l’empruntant sous contrat, contre un à deux millions pour le brut kazakh (Interfax).
La capacité inutilisée ne profite pourtant pas à Astana, les champs pétrolifères de l’ouest du pays demeurant reliés à ce pipeline par des tronçons sous-dimensionnés, un objectif de 20 millions de tonnes déjà fixé par KazMunayGaz et CNPC pour 2015 étant resté sans suite. Le groupe de travail que KazMunayGaz avait constitué en 2025 pour étudier les investissements d’infrastructure ne mentionnait d’ailleurs, parmi ses pistes, aucun projet sur cet axe, seulement des corridors vers l’ouest. La relance de l’élargissement, annoncée le 5 août 2026, en reste à l’étude de faisabilité.
L’ouvrage qui supprimerait la rupture de charge est identifié depuis 18 ans et se heurte à un obstacle qui n’est ni technique ni financier. KazMunayGaz et SOCAR ont signé un accord le 14 novembre 2008 pour développer le Trans-Caspian Oil Transport System, qui associerait un tube terrestre à un tube sous-marin et relierait l’ouest du Kazakhstan à Bakou. La convention d’Aktaou sur le statut juridique de la Caspienne, signée le 12 août 2018, autorise la pose de conduites sous-marines, mais la subordonne aux exigences environnementales de la convention de Téhéran de 2003 et de ses protocoles.
L’un d’eux, relatif à l’évaluation de l’impact environnemental en contexte transfrontière, est entré en vigueur le 18 novembre 2025 et permet à tout riverain d’exiger une telle évaluation pour un ouvrage conduit par un autre riverain. Moscou et Téhéran soutiennent de longue date qu’un tube transcaspien requiert l’accord des cinq États riverains, argument déjà opposé au projet gazier turkméno-azerbaïdjanais et susceptible de peser dans les mêmes termes sur les corridors électriques. Se doter d’une route affranchie du territoire russe supposerait ainsi l’accord de la Russie.
Astana éloignée des intérêts américains et ukrainiens
Trois constats se dégagent. La protection dont bénéficie le corridor depuis le 30 juillet 2026 a été décidée entre Washington et Kiev, sur deux motifs qui ne sont pas kazakhs : l’intérêt américain au maintien d’un acheminement d’énergie non russe vers l’Europe, et l’espoir ukrainien d’une licence de production d’intercepteurs Patriot qui n’a pas été accordée. Aucun engagement n’a été pris envers Astana, dont la sécurité d’exportation dépend donc de la persistance de motifs qui lui sont étrangers.
L’accès du brut kazakh aux marchés repose de même sur une exemption américaine reconductible et sur le choix russe de ne pas rouvrir la voie judiciaire empruntée en 2022, ni l’une ni l’autre n’ayant été négociées par le Kazakhstan. Les voies de substitution plafonnent enfin à 20% des exportations, et la seule voie occidentale affranchie du territoire russe n’en porte pas 2%, faute d’un accord tarifaire dont les négociations n’ont pas débuté. Le Kazakhstan ne dispose que d’une route, dont la sécurité, le statut juridique et le coût se décident ailleurs.
Le motif invoqué par Washington pour la protéger désigne ceux qui en dépendent au bout de la chaîne : pour les raffineurs européens, la question ne serait plus celle de la fiabilité d’un fournisseur, mais celle de la durée d’un arrangement conclu sans eux et gagé sur une licence de production d’intercepteurs Patriot dont la mise en œuvre reste, à ce jour, bloquée.
À propos de l'auteur
Grégoire Loux
Diplômé d'un mastère en intelligence économique à l'École de Guerre Économique et actuellement étudiant en géoéconomie à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques, Grégoire évolue dans la filière nucléaire. Ses travaux portent sur les questions énergétiques et la gestion des ressources naturelles en Asie centrale et dans le Caucase du Sud.



