Troisième réunion trilatérale Iran–Arabie saoudite–Chine.

Continuité diplomatique et portée limitée
La troisième réunion trilatérale conjointe entre l’Iran, l’Arabie saoudite et la Chine s’est tenue le 9 décembre à Téhéran. À cette occasion, l’Iran et l’Arabie saoudite ont réaffirmé leur engagement envers les dispositions de l’accord de Pékin le 10 mars 2023, qui, sous médiation chinoise, avait mis fin à sept années de rupture des relations diplomatiques depuis 2016 ; depuis la reprise des relations, des milliers de pèlerins iraniens ont notamment pu accomplir le Hajj en toute sécurité. Les deux anciens rivaux se sont engagés à poursuivre leurs efforts dans le respect de la Charte des Nations Unies, de la Charte de l’Organisation de la coopération islamique et du droit international.
Au cours de cette réunion, les trois pays ont publié une déclaration commune appelant à un arrêt immédiat de l’agression israélienne en Palestine, au Liban et en Syrie et ont insisté sur le respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale, du principe de non-ingérence, du dialogue régional, ainsi que sur la promotion de la stabilité et de la coopération économique.
Si les médias ayant couvert cette troisième réunion trilatérale (la première s’étant tenue en décembre 2023 à Pékin et la deuxième en novembre 2024 à Riyad), en ont souligné l’importance, notamment en termes de désescalade, de maintien des canaux de communication, et de consolidation du rôle diplomatique de la Chine au Moyen-Orient, cette initiative ne saurait toutefois modifier en profondeur les tensions régionales, et ses effets demeurent, à ce stade, limités.
Une normalisation irano-saoudienne aux effets encore mitigés
La signature de l’accord de normalisation en mars 2023 entre les deux pays a certes été suivie de plusieurs initiatives attestant d’un réchauffement progressif de leurs relations. Parmi celles-ci figurent notamment la visite clé du chef d’état-major saoudien, Fayyad Al-Ruwaili, à Téhéran en novembre 2024, au cours de laquelle il a évoqué avec son homologue iranien Mohammad Bagheri le renforcement de la coopération militaire et de la diplomatie de défense, ainsi que les exercices navals IMEX 2024 dans l’océan Indien, où l’Arabie saoudite participait en tant qu’observateur aux côtés d’autres États régionaux. Ces initiatives, dans un domaine longtemps marqué par la rivalité, signalent une ouverture sans précédent et illustrent la consolidation progressive d’un rapprochement militaire et sécuritaire entre les deux pays après des années de tensions et de confrontations indirectes.
Pour autant, la relation irano-saoudienne demeure fragile en raison de points de friction régionaux persistants, en particulier au Yémen, en Syrie, en Irak, au Liban, ainsi que sur la question de la normalisation avec Israël, toute avancée saoudo-israélienne étant perçue par Téhéran comme une menace existentielle. L’appel conjoint de l’Arabie saoudite, de l’Iran et de la Chine, lors de la réunion trilatérale, en faveur d’une solution politique au Yémen sous l’égide des Nations Unies intervient d’ailleurs au moment où le STC (Conseil de transition du Sud), mouvement séparatiste soutenu par les Émirats arabes unis (EAU) et pourtant membre du gouvernement internationalement reconnu (lui-même soutenu par l’Arabie saoudite et les EAU) s’est emparé, début décembre, de territoires stratégiques, notamment pétrolifères, dans le gouvernorat de Hadramaout à l’est du pays, jusqu’à la frontière saoudienne. Cette avancée bouleverse l’équilibre déjà précaire du camp gouvernemental face aux rebelles houthis, soutenus par l’Iran, qui pourraient bénéficier largement de l’affaiblissement de leurs adversaires.
Le rôle de la Chine dans le rapprochement irano-saoudien
Lors de cette réunion trilatérale, la Chine a réaffirmé son soutien au processus de normalisation et sa volonté d’encourager la coopération entre les deux anciens adversaires. Toutefois, sans nier son rôle croissant de médiatrice au Moyen-Orient, il convient de souligner que Pékin demeure prudent et s’en tient à un engagement essentiellement pragmatique, centré sur ses propres intérêts économiques. Le succès diplomatique souvent attribué à la Chine dans le rapprochement irano-saoudien doit ainsi être relativisé : ce sont avant tout les besoins stratégiques et les calculs géopolitiques de Riyad et de Téhéran qui ont rendu possible l’accord de 2023.
Pour l’Iran, trois facteurs ont en effet été déterminants : l’intégration économique croissante de l’Arabie saoudite contrastant avec son propre isolement ; le resserrement rapide des relations sino-saoudiennes, perçu comme un signal inquiétant ; et les manifestations massives de 2022 après la mort de Mahsa Amini, accompagnées d’accusations d’ingérence saoudienne, et qui ont renforcé le sentiment de vulnérabilité du régime ; Téhéran a considéré la détente comme un moyen d’éviter un affrontement direct avec Riyad. Pour l’Arabie saoudite, la désescalade s’inscrivait dans la volonté de stabiliser son environnement régional afin de soutenir son ambitieux programme « Vision 2030 » et d’accompagner sa montée en puissance économique, militaire et diplomatique, la présence de la Chine apportant une garantie supplémentaire quant au respect de l’accord par l’Iran.
Ainsi, si la Chine a joué un rôle visible dans le processus, l’impulsion décisive provenait avant tout des deux parties, d’autant que leur rapprochement avait d’ailleurs commencé avant l’intervention de Pékin. L’avenir de l’accord reste néanmoins incertain dans un contexte de rivalités persistantes, malgré une volonté affichée de désescalade. Une quatrième rencontre trilatérale entre l’Iran, l’Arabie saoudite et la Chine est d’ailleurs prévue prochainement à Pékin.
L’Iran et le nouveau régionalisme
Ces derniers mois, l’Iran a accéléré ses activités diplomatiques avec ses voisins, comme en témoignent les récentes visites de responsables turcs et saoudiens à Téhéran, perçues comme une tentative des deux alliés des États-Unis de faciliter une gestion diplomatique des tensions régionales. Face à la politique américaine d’isolement, voire d’endiguement, la République islamique mise plus que jamais sur la Chine, qui considère l’Iran comme un allié clé et un fournisseur fiable de pétrole et de gaz, et qui demeure son premier partenaire commercial depuis une décennie. L’Iran occupe par ailleurs une position stratégique majeure dans l’initiative chinoise des « Nouvelles Routes de la Soie » (BRI), en reliant l’Asie du Sud, l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe, et en offrant un accès privilégié au golfe Persique, au golfe d’Oman et à la mer Caspienne. L’accord de coopération de 25 ans signé en 2021, dans le cadre de leur partenariat stratégique global, témoigne de la solidité de cette relation, fondée sur une confiance politique et des liens économiques denses.
La coopération bilatérale de l’Iran avec la Chine, ainsi que son intégration croissante dans des structures politiques et économiques, initiées à l’origine par la Chine et la Russie, telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), perçues en Occident comme antagonistes à l’ordre international mené par les États-Unis, illustrent la montée en importance du «nouveau régionalisme» dans la stratégie iranienne de contournement des sanctions et de sortie de l’isolement diplomatique, économique et politique. Cet isolement a conduit Téhéran à se rapprocher des puissances orientales, et à opérer un glissement doctrinal : d’une politique de non-alignement (« ni Est ni Ouest » / « neither East nor West ») vers une « Asianisation », une « dé-occidentalisation » (« De-Westernization») et une politique étrangère tournée vers l’Est (« Look to the East »), renforçant ses liens avec la Chine et la Russie au cours des deux dernières décennies.
Ce nouveau régionalisme, dans lequel l’Iran s’est pleinement engagé, se distingue du régionalisme classique par sa flexibilité, son caractère multidimensionnel et moins institutionnalisé, ainsi que par l’intégration d’éléments informels et identitaires, loin des modèles plus rigides tels que l’UE ou l’OTAN. Des organisations telles que les BRICS ou l’OCS illustrent ce régionalisme renouvelé : elles sont diversifiées, fondées sur la coopération plutôt que sur des structures supranationales contraignantes, et attachées à la souveraineté nationale, à l’autonomie des États et, dans certains cas, à la protection mutuelle des régimes en place. Ce modèle correspond à ce que Söderbaum et Spandler qualifient de « régionalisme orienté vers l’autonomie » (“autonomy-orientated regionalism”), susceptible selon eux de servir également à contester les hégémonies régionales et les influences extérieures.
Plus récemment, le 9 décembre 2025, la Chine a lancé le Groupe des Amis de la Gouvernance Mondiale (Group of Friends of Global Governance), une plateforme internationale établie au siège des Nations Unies visant à renforcer la coopération et les échanges sur les grandes questions de gouvernance mondiale. Cette initiative affirme notamment un attachement au multilatéralisme, au rôle central de l’ONU, au respect de la souveraineté des États, au principe de non-ingérence et au droit international. Le groupe compte 43 membres fondateurs, majoritairement issus du Sud global qui ont participé à la réunion inaugurale ; l’Iran en fait partie, contrairement à l’Arabie saoudite.
À propos de l'auteur
Carole Massalsky
Après une carrière dans l’audit financier et la finance d’entreprise, Carole a récemment obtenu un Master en Relations internationales et diplomatie auprès de l’UNITAR (Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche). Elle est actuellement doctorante en géostratégie et géopolitique à l’Académie de géopolitique de Paris, où elle consacre sa recherche aux relations entre l’Iran et l’Irak. Elle est également chercheuse associée à l’EISMENA (European Institute for Studies on the Middle East and North Africa). Son intérêt pour les relations internationales et la géopolitique se concentre principalement sur l’Asie de l’Ouest et le monde arabe, avec une attention particulière aux interactions entre la politique intérieure et la politique extérieure de l’Irak et de l’Iran, ainsi qu’à leurs implications régionales.



