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Le dilemme stratégique saoudien au Yémen: Entre Houthis et séparatistes.

Publié le 19/02/2026
6 min de lecture
Par Lucas Calmon Miranda
Asie de l'ouest et Monde arabe

«Votre puissance réside dans l’humiliation du Yémen, et votre humiliation dans la puissance du Yémen» Ces mots d’Abdel Aziz Al Saoud, rapportés par Laurent Bonnefoy dans Le Yémen : de l’Arabie heureuse à la guerre, font écho à la stratégie de l’Arabie saoudite, visant à affaiblir le Yémen afin d’asseoir son hégémonie sur le golfe arabique. Près de 90 ans plus tard, cette stratégie semble, dans un premier temps, porter ses fruits : le Yémen, affaibli par de multiples ingérences et délaissé aux mains d’un gouvernement corrompu, se fragmente à nouveau. Toutefois, cette fragmentation, loin de consolider durablement le jeu saoudien, menace désormais directement les intérêts de Riyad ainsi que la vie de dizaines de millions de Yéménites.

L’accord de Taëf de 1934 marquait le début de la politique saoudienne d’ingérence au Yémen, qui a mené, sur près d’un siècle, à son asservissement économique et politique. Paradoxalement, l’architecte de cette lente destruction, représente, aujourd’hui, le dernier rempart pour le maintien de la paix. De fait, face à l’autoritarisme inflexible des Houthis au nord, et aux ambitions sécessionnistes du Conseil de Transition du Sud (CTS), motivées par les Émirats Arabes Unis, seule l’Arabie saoudite dispose de leviers politiques, financiers et militaires suffisants pour empêcher que le conflit entre le nord et le sud ne se transforme en guerre multipolaire. Une «somalisation du Yémen», caractérisée par la fragmentation territoriale et l’émergence d’enclaves terroristes, mettrait à mal le maintien de l’aide humanitaire et les intérêts de Riyad. L’Arabie saoudite doit donc maintenir le statu quo établi en 2022, par l’usage d’une diplomatie d’équilibriste qui vise à calmer les tensions séparatistes, tout en montrant de la fermeté à l’égard de la menace houthie.

La crise sécessionniste : entre défaite militaire du STC et révolte populaire persistante

Actuellement traversée par des tensions politiques internes depuis l’intensification des mouvements séparatistes alimentés par le Conseil de Transition du Sud, l’Arabie saoudite éprouve des difficultés à retrouver l’ordre établi par l’accord de Riyad en 2022. Bien que les Émirats Arabes Unis aient officiellement retiré leurs troupes du Yémen, leur influence persiste via le soutien du CTS. Aidrous Al-Zubaidi, maintenant réfugié à Dubaï, continue d’orchestrer le séparatisme sudiste, en appelant la population à manifester contre le gouvernement reconnu. L’annonce de la dissolution du STC, le 9 janvier, et la centralisation du bras armé du gouvernement autour des forces du Bouclier National, le 10 janvier, ont marqué la fin de l’armée de milice et le début d’une unité gouvernementale. L’objectif était de stabiliser rapidement la situation en redonnant le plein pouvoir au président Rashad al-Alimi, fidèle à la famille Al-Saoud. Mais les décisions prises unilatéralement par le gouvernement reconnu et l’Arabie saoudite ont rapidement été contestées par les alliés du CTS.

Loin de clore le chapitre sécessionniste, l’échec de l’offensive militaire du CTS et son retrait forcé ont alimenté la frustration populaire dans les bastions sudistes. Motivés par les têtes pensantes affiliées au CTS, de nombreux manifestants sont sortis dans les rues des gouvernorats d’Aden, Hadramout et Al-Mahra, à partir du 23 janvier. En février, à Seiyun, des manifestations ont été réprimées par le gouvernement, menant à l’arrestation arbitraire de 25 personnes. Front Line Defenders condamne la détention injustifiée de journalistes et activistes qu’il juge comme une «violation claire du droit international».

Mohammed Ben Salmane se trouve face à un dilemme : la répression alimente la propagande émiratie, tandis que le dialogue légitimerait l’insurrection de décembre. En refusant toute négociation, Riyad laisse les Émirats monopoliser la parole sudiste à mesure que l’autoritarisme et l’oppression croissent. Le 14 janvier, Hans Grundberg, envoyé spécial de l’ONU, a rappelé lors du Conseil de sécurité que l’avenir du Sud «ne peut être déterminé par aucun parti unique ou imposé par la force.»

La menace houthie : une offensive en préparation dans un Sud fragilisé

En tant que proxy iranien, les Houthis représentent le maillon yéménite d’une chaîne de tensions régionales qui pourrait s’emballer en cas d’escalade entre Washington et Téhéran. L’unité gouvernementale au Sud revêt donc une importance stratégique capitale, ainsi un gouvernement fragmenté serait une cible d’autant plus vulnérable à une offensive houthie opportuniste.

Selon Hans Grunberg, depuis plusieurs mois, les Houthis ont massé leurs troupes sur les fronts d’Al-Dhale’a, Lahj et Shabwa. En outre, des combats entre les Houthis et les forces du sud du Yémen ont été récemment recensés dans ces gouvernorats, confirmant le renforcement des positions houthies autour des territoires du gouvernement reconnu. Le média « South 24 » fait état de plusieurs affrontements entre les forces du sud et Ansar Allah, depuis janvier. 

Plus inquiétant encore, à Aden, le 21 janvier, une voiture piégée a tué 6 membres des forces gouvernementales, dont le brigadier général Hamdi Shukri, des «Brigades des Géants du Sud». Ce serait le premier attentat ciblé dans la capitale depuis 2022.

La famine comme conséquence : quand l’instrumentalisation politique détruit l’aide humanitaire

En 2025, l’ONU avait temporairement suspendu ses opérations dans l’ensemble des zones contrôlées par les Houthis à la suite de l’enlèvement de 73 de ses employés. La situation n’ayant pas évolué, les Nations Unies ont pris la décision de mettre définitivement fin aux opérations du Programme Alimentaire Mondial (PAM) dans ces régions, licenciant ses 365 membres du personnel d’ici fin mars. Une décision aux conséquences dramatiques : 70% des besoins humanitaires yéménites se concentrent précisément dans ces zones. Face à cette situation, l‘ONU recentre ses opérations au sud du Yémen pour maintenir son aide humanitaire dans le pays sans mettre en péril ses employés. La stabilité du Sud yéménite devient ainsi une condition sine qua non du maintien de l’aide humanitaire dans le pays. Selon le Bulletin de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) de décembre 2025, 18.1 millions de Yéménites se trouvent en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Le 12 février 2026, UN News rappelle que les nécessiteux d’une aide humanitaire au Yémen s’élèvent à 22.3 millions, soit une augmentation de 3 millions par rapport à l’année précédente.

La situation est sensible, elle n’est toutefois pas sans issue, à condition que Riyad rompe avec ses erreurs historiques. Mohammed Ben Salmane a échoué par les armes en 2015, là où ses prédécesseurs avaient échoué en finançant pendant 33 ans l’homme fort qu’était Ali Abdallah Saleh. Face aux Houthis, ni la force ni la complaisance ne suffisent : seule une diplomatie d’équilibriste, ferme sur les lignes rouges humanitaires et patiente sur le règlement politique, peut éviter que le Yémen ne devienne le tombeau des ambitions saoudiennes. Un choix pragmatique qui constitue, a minima, la seule chance de préserver le fragile cordon humanitaire au Yémen.

À propos de l'auteur

Photo de Lucas Calmon Miranda

Lucas Calmon Miranda

Étudiant passionné par la géopolitique du monde arabe, je décrypte les dynamiques régionales à travers le conflit au Yémen. Je m’oriente vers le journalisme d’investigation et l'analyse des relations internationales. Je vous propose ici mes analyses d’une région marginalisée par les médias, mais centrale pour comprendre l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient.

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