Troisième cycle de négociations États-Unis–Iran.
Un troisième cycle de négociations nucléaires, sous médiation omanaise, a débuté jeudi à Genève entre les États-Unis et l’Iran dans un contexte de tensions exacerbées. Les deux parties abordent ces discussions avec des attentes profondément divergentes, sur fond de risque d’escalade pouvant se traduire par un durcissement des sanctions, voire par des frappes ciblées. Une guerre ouverte, quant à elle, entraînerait très probablement un débordement régional aux conséquences difficilement maîtrisables.
Des exigences inconciliables :
Du côté américain, toute perspective d’accord nucléaire devrait être assortie de garanties durables, voire indéfinies, avec l’objectif affiché d’empêcher définitivement Téhéran d’accéder à l’arme nucléaire. Au-delà du seul dossier nucléaire, les exigences de Washington incluent des restrictions sur le programme balistique iranien ainsi que sur le soutien de Téhéran à ses alliés régionaux, notamment les groupes armés qu’il soutient en Irak, au Liban et au Yémen, communément regroupés sous l’expression « axe de la résistance ». Ces deux dernières exigences constituent à ce jour des lignes rouges infranchissables pour le gouvernement iranien, qui les considère comme relevant strictement de sa souveraineté nationale et de sa doctrine de défense.
De son côté, l’Iran se dit prêt à négocier sur le nucléaire si ces restrictions font l’objet d’un accord équilibré et entraînent immédiatement la levée des sanctions qui affectent durement tous les secteurs de son économie. Téhéran a cependant maintes fois fait savoir qu’il ne renoncera pas à son droit de posséder une technologie nucléaire à des fins pacifiques, réaffirmant son absence d’intention de se doter de l’arme nucléaire, et invoquant notamment la fatwa du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, interdisant les armes de destruction massive, ainsi que son droit à développer une énergie nucléaire civile sous contrôle de l’AIEA, en vertu de l’accord sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) que l’Iran a ratifié en 1970. L’Iran se fait également fort de rappeler sa constante conformité aux obligations vis-à-vis de l’AIEA dans le cadre de l’accord de 2015 (JCPOA), et rappelle que ce sont les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, qui se sont unilatéralement retirés de l’accord en 2018. Ce retrait a depuis conduit à une escalade majeure, l’Iran augmentant progressivement son niveau d’enrichissement d’uranium à plus de 60%. Ce seuil demeure inférieur au niveau d’environ 90 % généralement associé à une capacité militaire, mais il dépasse largement les besoins requis pour un programme nucléaire civil destiné à la production d’énergie.
Ce décalage dans leurs exigences respectives conduit les deux parties à s’engager de manière récurrente dans des discussions fondées sur des priorités difficilement conciliables, transformant les négociations en un simple mécanisme de gestion de crise plutôt qu’en un véritable processus de règlement du conflit. Dans ce contexte, et au-delà d’une absence profonde de confiance mutuelle, les deux parties utilisent également leur confrontation en interne pour, du côté américain, envoyer des signaux de fermeté à son électorat ; du côté iranien elle contribue à justifier les tensions économiques internes et le renforcement des dispositifs sécuritaires : pour les deux parties, la persistance d’un adversaire extérieur clairement identifié est un levier politique utile, permettant de détourner l’attention des fragilités et des contestations internes.
La centralité de la question balistique :
Cette divergence stratégique ne se limite toutefois pas au seul dossier nucléaire et s’étend à la question balistique, devenue centrale dans l’équation sécuritaire régionale. Les frappes pourraient provenir des États-Unis, mais également d’Israël seul, si son gouvernement estimait que l’accord conclu maintenait une menace qu’il considère comme existentielle, par exemple un accord ne supprimant pas pleinement la menace balistique qu’il considère autant structurelle que la menace nucléaire elle-même. Il suffit de se rappeler en effet que, malgré l’un des systèmes antimissiles les plus performants au monde, les frappes iraniennes ont réussi, par un effet de saturation, à percer partiellement les défenses israéliennes durant la guerre des douze jours en juin 2025.
En effet, l’Iran dispose d’un important arsenal de missiles balistiques, probablement l’un des plus significatifs de la région, capable d’atteindre Israël ainsi que les bases américaines déployées dans la région. Il s’agit principalement de missiles de courte portée (jusqu’à environ 1 000 kilomètres) et de moyenne portée (jusqu’à 2 000 kilomètres, seuil que l’Iran s’est officiellement imposé) couvrant l’ensemble des cibles régionales stratégiques, et notamment le territoire israélien.
Ce programme s’est développé malgré, et en partie en raison de, plusieurs décennies de sanctions. Historiquement, l’Iran a bénéficié d’assistances technologiques extérieures, notamment de la Corée du Nord dans les années 1990, ainsi que de certains transferts de savoir-faire et de composants en provenance de Chine. En revanche, les coopérations avec la Russie ont principalement concerné les domaines spatial et nucléaire civil sans preuve publique concluante d’un transfert direct de systèmes balistiques russes vers l’Iran. L’embargo sur les armes conventionnelles lourdes et l’incapacité à moderniser significativement son aviation ont conduit le régime à investir massivement dans les missiles balistiques comme principal outil de dissuasion conventionnelle.
Les sanctions ont ainsi renforcé une stratégie asymétrique reposant sur la production nationale des missiles balistiques, en complément des missiles de croisière, des drones et des réseaux de proxys régionaux. A ce jour, l’arsenal balistique de l’Iran est la pierre angulaire de la doctrine de défense iranienne et un élément central de la protection du régime, et dans ces conditions, un démantèlement ou un renoncement total à ces capacités serait perçu à Téhéran comme une remise en cause existentielle.
Coercition, résilience et risque d’escalade :
Les menaces récurrentes du Président Trump d’attaquer l’Iran, accompagnées du déploiement d’un important dispositif militaire dans la région visant à encercler et accroître la pression stratégique, ne conduiront pas nécessairement le pays à capituler à la table des négociations. Une pression américaine sur l’Iran explicitement orientée vers une capitulation iranienne et une victoire américaine spectaculaire a peu de chances d’aboutir face à un régime iranien qui a démontré sa résilience. Le président Trump est pressé d’obtenir un « deal » susceptible d’être présenté comme une victoire majeure, et ne semble pas saisir le fait que les Iraniens se soucient davantage des moindres détails techniques, comme en témoigne l’équipe d’experts et conseillers techniques dépêchée pour ce troisième cycle de discussions.
Même si la puissance américaine est sans équivalent face à l’Iran, d’autant plus affaibli depuis le 7 octobre 2023 et les évolutions régionales qui ont suivi, Téhéran conserve d’importantes capacités de riposte asymétrique : frappes contre les bases américaines dans la région, mobilisation de milices affiliées, attaques contre Israël, perturbation des routes maritimes stratégiques et des infrastructures énergétiques du Golfe. Une escalade pourrait provoquer une hausse mondiale des prix du pétrole et avoir un coût politique significatif pour Donald Trump, d’autant que l’opinion publique américaine reste majoritairement opposée à une intervention militaire en Iran. Il ne faut pas non plus sous-estimer la capacité de nuisance iranienne et le risque d’enlisement, alors même que des pressions internes poussent le président américain vers une posture plus dure, potentiellement contradictoire avec sa promesse de mettre fin aux conflits prolongés ; une contradiction qui pourrait devenir particulièrement sensible à l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis, prévues début novembre.
À propos de l'auteur
Carole Massalsky
Doctorante en géostratégie et géopolitique à l’Académie de Géopolitique de Paris, chercheuse associée sur le Moyen-Orient et référente Irak à l’EISMENA, coordinatrice de la veille « Asie de l’Ouest et monde arabe » et membre du comité de rédaction d’EurasiaPeace.



