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Sommet Jordanie-UE : Rapprochement stratégique, équilibrisme vital.

Publié le 04/03/2026
9 min de lecture
Par Boris Delaporte
Asie de l'ouest et Monde arabe
Sommet Jordanie - UE à Amman. Photo Commission européenne

Sommet Jordanie - UE à Amman. Photo Commission européenne

La capitale jordanienne a accueilli, le 8 janvier dernier, le président du Conseil européen, António Costa, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à l’occasion du premier sommet entre la Jordanie et l’Union européenne. Organisée à moins de 200 kilomètres de Gaza et de Damas, la rencontre a marqué « une étape importante dans le renforcement des relations stratégiques entre la Jordanie et l’UE », selon le ministre des Affaires étrangères Ayman Safadi.

Un partenariat fructueux issu de décennies de rapprochement continu.

Ce sommet s’inscrit dans une séquence de rapprochement continu entre Amman et Bruxelles. Si le premier accord de coopération remonte à 1977, les relations bilatérales ne sont approfondies qu’avec l’accord d’association de 2002, qui prévoyait entre autres l’instauration d’une zone de libre-échange entre l’Union et la Jordanie. Elle a franchi un cap en 2025 avec la conclusion d’un partenariat stratégique d’une valeur de 3 milliards d’euros sous forme de subventions, de prêts et d’investissements, incluant une coopération en matière de défense, de développement durable ou encore de migration, alors que le royaume fait face à un contexte économique et politique difficile.

La fin du mois de janvier a également été marquée par une table ronde de haut niveau à Bruxelles réunissant responsables européens, ministres jordaniens et acteurs économiques. L’objectif fixé était de préparer la mobilisation d’investissements pouvant atteindre 1,4 milliard d’euros, soit près de la moitié de l’aide financière prévue par le partenariat stratégique. Une conférence d’investissement euro-jordanienne doit se tenir en avril prochain, sur les rives de la mer Morte, afin de confirmer ces investissements, notamment pour la future usine de dessalement d’Aqaba, dont le coût est estimé à 3 milliards d’euros.

Aujourd’hui, l’UE est devenue le troisième partenaire commercial de la Jordanie, et compte pour 12% des importations nationales, soit 4,1 milliards d’euros, et le flux d’IDE depuis les 27 pays membres a atteint 3,4 milliards d’euros depuis 2023, soit un peu plus de 7% du PIB nominal jordanien.

Stabiliser le « stabilisateur » régional, un objectif qui s’inscrit dans la stratégie européenne visant à concurrencer les États-Unis

Lors du sommet du 8 janvier, l’Union européenne a réaffirmé que la Jordanie constituait un « acteur pivot »  de la stabilité régionale.

Géographiquement, le pays est directement frontalier avec Israël, la Cisjordanie, la Syrie, l’Irak, l’Arabie Saoudite, et la capitale Amman est elle-même à 71 km de Jérusalem, 110 km de Tel-Aviv, 176 km de Damas. Historiquement, le pays a témoigné depuis le règne du roi Hussein (1952 – 1999) d’une relative mais tout de même remarquable stabilité malgré sa faible légitimité initiale — la Jordanie ne dispose pas à son indépendance d’une identité culturelle et historique propre. Cette stabilité est directement liée au soutien américain dans le cadre de la doctrine Eisenhower et dans un contexte de Guerre Froide ou le nationalisme socialiste nassérien était vu comme une menace par les monarchies conservatrices de la région et Israël.

En 1994, le royaume est devenu le deuxième pays arabe à avoir fait la paix avec Israël, après une certaine pression américaine. Ce choix permet à la Jordanie de se rapprocher des pays occidentaux, qui voient désormais en elle un stabilisateur régional. L’actuel roi Abdallah II a continué la politique pro-occidentale de son père en faisant entrer son pays à l’OMC en 2000. La même année, il ouvre son pays aux investissements européens à travers le programme MEDA qui visait à réduire l’écart de niveau de vie entre les pays des deux rives de la Méditerranée. La Jordanie rejoint en 2008 l’Union pour la Méditerranée et en dirige depuis 2012 la présidence de la rive sud.

La stabilité est l’un des maîtres mots de la coopération UE-Jordanie. Le royaume hachémite demeure structurellement fragile, notamment sur la question des réfugiés. Le pays a en effet accueilli depuis son indépendance plusieurs millions (principalement palestiniens, syriens et irakiens), que les conflits qui déchirent régulièrement la région ont jeté sur les routes de l’exil. Ainsi, les représentants de l’UE ont rappelé le 8 janvier le rôle clé de la Jordanie dans l’accueil de ces populations. Depuis 2011, l’UE a versé 4 milliards d’euros au royaume pour l’assister dans le contexte de la crise des réfugiés syriens.

La déclaration conjointe a aussi confirmé la tenue, dans le courant de cette année, du premier dialogue UE – Jordanie sur la sécurité et la défense, alors que le pays a participé fin 2025 à des opérations militaires américaines contre l’organisation État islamique en Syrie, immédiatement après que cette dernière ait tué trois militaires américains stationnés dans une base en Jordanie. Cette attaque démontre le regain d’activité du groupe terroriste depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, et le vide sécuritaire laissé dans le désert de Syrie, où l’EI est présent, et au travers duquel passent plus de 250 km de frontières jordaniennes.

Dans le prolongement du sommet, le Conseil européen a validé, le 20 janvier, l’octroi d’une assistance macrofinancière supplémentaire de 500 millions d’euros, conditionnée à la poursuite de réformes politiques incluant le respect des « mécanismes démocratiques, l’État de droit et les droits de l’homme », et économiques, à savoir la poursuite de la mise en œuvre de plans d’ajustement structurel sous l’étroite surveillance du Fonds Monétaire International (FMI).

Cette politique libérale, appliquée avec diligence par le régime depuis la fin des années 1980, est devenue un moteur d’instabilité sociale : les émeutes de 1989 et 1996 dénonçaient déjà la réduction des dépenses publiques. Sous Abdallah II, les tensions se sont accentuées, les libertés d’expression et de presse se sont vues limitées. Les printemps arabes de 2011 ont été un catalyseur de ces frustrations accumulées, les revendications portant sur le coût de la vie et la corruption. Si des réformes ont été entreprises, la population demeure politisée et se mobilise régulièrement sur ces thèmes (2018, 2019, 2022). Nonobstant, le chef de la mission locale du FMI a exprimé sa satisfaction en qualifiant l’économie jordanienne d’ « exemple à suivre ».

Ce rapprochement, qui ne se limite pas à la Jordanie, vise ainsi à contrebalancer la présence américaine dans la région, accrue depuis le 11 septembre 2001, non seulement sur le plan militaire, mais aussi sur le plan économique, avec la conclusion de multiples accords bilatéraux. L’Union européenne exploite ainsi la brèche ouverte par Donald Trump : Sa volonté de couper l’aide étrangère américaine, d’imposer une hausse des tarifs douaniers dans la région et son soutien au projet israélien de déporter les palestiniens en Jordanie apparaît comme un rappel pour les pays de la région de la nécessité de diversifier les partenaires. Le sommet du 8 janvier en est une des illustrations.

Pour la Jordanie, ce partenariat ne saurait remettre en cause sa relation historique avec les États-Unis

Pour autant, le royaume hachémite ne paraît pas en mesure de se passer de son partenaire américain, malgré les tensions récentes. Plusieurs fois, le régime a dû sa survie aux États-Unis, face à des adversaires intérieurs et extérieurs, dont Israël que seul Washington semble pouvoir contenir. À cette dépendance diplomatique s’ajoute une dépendance économique, qui s’est illustrée en 1991. Le roi Hussein, proche de son homonyme irakien, s’est opposé à l’intervention armée des États-Unis, qui ont immédiatement rétorqué en coupant leur aide financière. La crise économique qui en a résulté a contraint la Jordanie à conclure la paix de 1994 avec Israël.

Il apparaît donc logique qu’Amman ait choisi de rejoindre le 22 janvier le « Conseil de la paix » lancé par Donald Trump. Une déclaration conjointe de pays arabes et musulmans — incluant la Jordanie — le présente ainsi comme une administration transitoire destinée à mettre fin au conflit à Gaza. Il reste toutefois peu probable que cette initiative, conditionnée à un engagement financier d’un milliard de dollars, convainque une opinion publique jordanienne qui manifeste son opposition à Israël et ses soutiens dans sa violente guerre à Gaza par le biais de mobilisations hebdomadaires médiatisées.

Le régime s’était d’autant plus attiré les foudres de l’opinion publique après avoir ouvert son espace aérien aux États-Unis et à Israël en octobre 2024 pour intercepter les missiles tirés par l’Iran en direction de l’État hébreu. Peu avant le début de l’opération « Epic Fury » qui a abouti à l’assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei le 28 février, le régime a tenté de sauver la face : Lors d’un échange avec son homologue iranien, le ministre des Affaires étrangères a assuré que la Jordanie ne servirait pas de « rampe de lancement » à une action militaire contre Téhéran. Cette déclaration suit celles des monarchies du Golfe qui avaient elles aussi exprimé des réticences. Le risque diplomatique pour la Jordanie semblait mineur.

Entre soutien européen renforcé et dépendance sécuritaire persistante envers Washington, la Jordanie approfondit sa stratégie d’équilibrisme. Le sommet du 8 janvier n’inaugure pas une nouvelle orientation stratégique, mais confirme un modèle fondé sur la recherche constante de garanties extérieures pour compenser une fragilité intérieure structurelle. Face aux tensions régionales, au poids démographique des réfugiés et aux contraintes économiques structurelles, l’équilibrisme, loin d’être un choix, constitue la condition même de survie du régime. Reste à savoir jusqu’où il pourra être maintenu si les rivalités entre grandes puissances s’intensifient et si les pressions internes continuent de croître.

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