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Rencontres Russie-ASEAN : le jeu d’échecs russe en Asie du Sud-Est

Publié le 12/08/2026
12 min de lecture
Par Enzo PADOVAN
Russie
Photo de la rencontre entre les membres de l'ASEAN et la Russie, à Kazan. https://asean.org/secretary-general-of-asean-participates-in-the-asean-russia-commemorative-summit-to-mark-35-years-of-dialogue-relations/ 18 juin 2026, Russie.

Photo de la rencontre entre les membres de l'ASEAN et la Russie, à Kazan. https://asean.org/secretary-general-of-asean-participates-in-the-asean-russia-commemorative-summit-to-mark-35-years-of-dialogue-relations/ 18 juin 2026, Russie.

Le 22 juillet, la Russie et les membres de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du Sud-Est) se sont rencontrés à Manille. A l’occasion du 35ème anniversaire du partenariat entre Moscou et l’ASEAN, cet échange est l’occasion de se pencher sur la stratégie russe en Asie du Sud-Est, et sa vision de l’ASEAN comme d’un partenaire vital pour assurer sa propre influence à l’étranger.

Le contexte : commerce international et crise énergétique asiatique

L’Asie du Sud-Est est surveillée de très près par les diplomates du Kremlin, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le simple intérêt économique ; la région, représentée par des pays tels que l’Indonésie, le Viêtnam ou encore la Thaïlande, selon les données de l’ASEAN, exportait l’équivalent de 983,1 milliards de dollars de marchandises, en 2024. La Russie souhaite donc conserver de bonnes relations avec ce bloc si stratégique, à l’échelle du commerce mondial. Par conséquent, Moscou souhaite équilibrer l’influence chinoise et occidentale dans la région.

Comme expliqué dans une précédente veille, Moscou investit de manière croissante dans les pays d’Asie du Sud-Est, cherchant des partenariats pour contourner les sanctions occidentales, tout en évitant de dépendre trop fortement de la Chine. Mais les membres de l’ASEAN ont également intérêt à échanger avec la Russie. Comme rapporté par le World Economic Forum, le blocus du Détroit d’Hormuz et le conflit au Moyen-Orient ont fortement pénalisé les économies en développement d’Asie du Sud-Est (Laos, Cambodge ou encore Myanmar), qui dépendent des hydrocarbures en provenance du monde arabo-musulman. Forcés d’acheter ces hydrocarbures à prix d’or, ces Etats se tournent ainsi vers la Russie comme une potentielle alternative.

C’est donc dans ce contexte que, le 18 juin 2026, les 11 partenaires de l’ASEAN ont été invités pour un sommet dans la capitale du Tatarstan, Kazan.

Juin 2026 : sommet de Kazan, sous fond d’accord énergétique

Les Etats ayant participé au sommet ont publié, à l’issue de celui-ci, une Déclaration ; avant tout une déclaration de principe célébrant le 35ème anniversaire de l’établissement des relations entre Moscou et l’organisation. Plus intéressant, en revanche, les participants du sommet ont approuvé un Plan Global pour le partenariat entre la Russie et l’ASEAN. D’une durée de 5 ans (2026-2030), ce plan est divisé en 5 parties, regroupant des provisions en matière de coopération politique, économique, ou encore culturelle.

Ainsi, la Russie s’est engagée à soutenir divers projets menés par ses partenaires en Asie du Sud-Est, tel que le gazoduc Trans-ASEAN (TAGP). Ce dernier cherche à améliorer l’interconnexion des principaux centres de consommation de gaz naturel liquéfié en Asie du Sud-Est, notamment en Thaïlande, ou encore en Malaisie et en Indonésie. La Russie surveille justement de près cette initiative, souhaitant trouver de nouveaux clients pour ses exportations de GNL, alors que de nouvelles sanctions européennes ont été approuvées pour l’année 2027.

D’après la plateforme European Gas Hub, l’ouverture progressive de la route maritime du nord, à travers l’Océan Arctique, permettrait à la Russie d’intensifier ses exportations maritimes à destination de l’Asie, et donc de compenser pour la perte d’hydrocarbures entraînée par la guerre au Moyen-Orient. En définitive, la Russie cherche de nouveaux mécanismes de coopération pour légitimer sa présence en Asie du Sud-Est, et lui donner un caractère plus institutionnel. Profitant de la crise énergétique mondiale et d’une demande toujours plus grande des puissances émergentes, le Kremlin a montré, à travers ses engagements à Kazan, qu’il traitait cette région comme une priorité stratégique ; une priorité qui ressort également des rencontres de juillet.

Manille : promotion d’un ordre multipolaire

Le 22 juillet 2026, un mois après Kazan, l’ASEAN et la Russie (représentée par Sergueï Lavrov) se sont de nouveau rencontrées dans le cadre de leur réunion ministérielle annuelle. Cette réunion se déroulant en marge de divers événements liés à la coopération politique en Asie du Sud-Est, le Ministre Lavrov a également participé à d’autres discussions le 23 juillet.

La diplomatie russe a donc eu l’occasion de présenter ses priorités pour la région, qu’elle définit comme tel : «l’engagement que nos chefs ont exprimé pour construire un ordre mondial plus juste et durable, renforcer une architecture de sécurité équilibrée dans l’Asie-Pacifique, tout en solidifiant l’interaction globale sur notre vaste continent eurasiatique». Equilibre et interaction sont les concepts les plus importants de cette définition, qui ne propose pas un alignement clair sur Moscou. Cet objectif est très révélateur de la position russe dans la région, et sera expliqué plus tard.

Cette vision s’est également traduite dans le cadre du Forum Régional de l’ASEAN sur la sécurité, auquel Sergueï Lavrov a participé. Dans un communiqué de presse, la Russie insistait sur l’importance de la coopération entre les différentes organisations de coopération en Eurasie, y compris l’ASEAN, mais aussi l’Organisation de Coopération de Shanghai et l’Union Economique Eurasiatique. Si la diplomatie russe parle surtout au nom de l’intérêt national, elle porte également un message promouvant une plus grande coopération à l’échelle eurasiatique, avec une connexion plus solide entre les institutions orientées vers l’espace post-soviétique, et la zone Indopacifique.

Présenter la Russie comme un pivot, et non comme une puissance hégémonique

De prime abord, l’analyse du discours russe révèle une certaine modestie. En dépit d’une coopération accrue avec ses partenaires de l’ASEAN, et d’investissements plus importants, Moscou ne se présente pas comme un allié vital de l’Asie du Sud-Est. Concrètement, le Kremlin veut se donner l’image d’un pivot pour la région, mais pas d’une puissance capable de rivaliser directement avec la Chine ou l’Occident.

En effet, cela serait tout simplement impossible. Le poids économique de Pékin, ajouté à l’éloignement géographique de la Russie, limite considérablement les perspectives de l’influence russe en Asie du Sud-Est. Dans d’autres cas, comme pour les Philippines ou Singapour, les pays concernés entretiennent d’étroits liens avec les Etats-Unis et l’OTAN, notamment dans le domaine de la défense (East Asia Forum) mais aussi en matière d’économie. Singapour est d’ailleurs le seul pays de l’ASEAN à avoir adopté des sanctions contre la Russie, en 2022.

A la place, le discours de Moscou s’articule autour d’un rôle de pivot, d’ouverture mutuelle entre l’Eurasie et l’Asie du Sud-Est. D’ailleurs, cela n’est pas la première fois que la Russie adopte un tel rôle. Le 26 septembre, l’Union Economique Eurasiatique et l’ASEAN ont défini un programme de coopération pour la période 2026-2030, promettant de futurs efforts communs en matière de libre-échange et de coopération énergétique.

Quelques mois plus tard, en décembre 2025, l’Indonésie a signé un premier accord de libre-échange avec l’UEE. Selon le média Reuters, la Russie a en grande partie impulsé cet accord, souhaitant rapprocher l’Indonésie (membre des BRICS+ depuis 2025) de sa sphère d’influence économique. La stratégie russe est donc bien en place, et progresse peu à peu vers des liens plus étroits entre la sphère d’influence russe et ses partenaires du sud-est asiatique.

Un avantage économique mutuel

Comme dit précédemment, la Russie ne peut espérer à elle seule contrebalancer le poids économique de ses rivaux, en Asie du Sud-Est. Cependant, avoir recours à l’UEE et valoriser celle-ci auprès de l’ASEAN a d’autres avantages ; ouvrir le marché sud-est asiatique aux pays d’Asie Centrale (avec en tête, le Kazakhstan), et assurer des lignes d’approvisionnement alternatives, moins menacées par les tensions géopolitiques. Outre l’Océan Indien et le Golfe Persique actuellement en crise, il est important de rappeler que l’Indopacifique reste un point de tension fort, à travers la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis et le contentieux taïwanais.

La Russie joue donc la carte d’intermédiaire entre l’ASEAN et ses partenaires eurasiatiques, tout en conservant ses options ouvertes. Dans un contexte où la guerre en Iran menace le projet de Corridor Nord-Sud imaginé par Moscou, solidifier ses relations avec d’autres partenaires moins à risque est une priorité. La Russie a des avantages à présenter en matière énergétique, et en tant que passerelle entre deux parties de l’Asie séparée par les géants indiens et chinois. Voilà le chemin qu’a choisi Moscou pour se rapprocher de ses partenaires, sans confronter directement l’influence occidentale et chinoise dans la région.

Le principal risque : la question de la défense

Cela nous ramène alors aux déclarations de Sergueï Lavrov, le 22 juillet, au cours d’une conférence de presse donnée à Manille. Interrogé sur la présence de l’OTAN dans l’Indopacifique, le chef de la diplomatie russe a déclaré «nous avons attiré l’attention [de nos partenaires] sur ce sujet». Selon le récit officiel russe, les efforts de l’OTAN dans l’Indopacifique sont avant tout une tentative, de la part de l’Occident, de «contenir la Chine et d’isoler la Russie». Pour Sergueï Lavrov, l’ASEAN doit éviter d’adopter toute logique de bloc, où ses membres devraient prendre position pour l’Occident ou pour ses rivaux russes et chinois.

Mais au-delà de la confrontation idéologique, ces propos reflètent une inquiétude bien réelle de la diplomatie russe en Asie du Sud-Est ; à savoir son obsolescence programmée dans le domaine de la défense.

Historiquement, la Russie a toujours eu une implication majeure dans les exportations d’armes à destination de l’Asie du Sud-Est. Entre 1999 et 2019, Moscou était le premier exportateur d’armes de la région, dont 61% des exportations uniquement pour le Viêtnam, qui entretient une relation particulière avec le Kremlin depuis la Guerre Froide (Observer Research Foundation). D’autres pays ne sont pas en reste, comme l’Indonésie. Antara, l’agence de presse officielle du gouvernement indonésie, indiquait qu’une partie de l’arsenal du pays compte des systèmes russes (notamment des avions de chasse Sukhoi Su-27 et Su-30).

La Russie est donc considérée comme un partenaire de choix pour ses équipements militaires. Mais en raison des sanctions qui la visent, et d’une politique de réorientation de la part des Etats d’Asie du Sud-Est, cette position est fortement menacée.

Vers une diversification des partenariats de défense, voire une militarisation de l’Indopacifique

En novembre 2021, les Philippines ont passé un accord d’achat d’hélicoptères militaires avec la Russie. Or, d’après le Warsaw Institute, cet accord fut ensuite annulé en juillet 2022, et le matériel jamais livré. Les Philippines, qui se basent plutôt sur du matériel américain pour leur défense, ont justement cité des inquiétudes quant aux sanctions contre Moscou pour annuler l’accord. La peur de s’aliéner Washington était plus grande que l’utilité d’obtenir des appareils russes.

De même, plusieurs membres de l’ASEAN ont adopté dans les récentes années une stratégie de diversification de leurs approvisionnements en armement. Si la Russie reste le principal fournisseur du Viêtnam, celui-ci achète désormais une grande partie de son matériel à Israël. D’après Asia News, Hanoï aurait fait l’acquisition de deux satellites de surveillance israélien pour la somme de 680 millions de dollars, en 2024.

En définitive, la Russie devient de moins en moins incontournable, pour la défense des pays d’Asie du Sud-Est, tandis que les nations alignées sur l’Occident peuvent compter sur de nouveaux fournisseurs. Le risque est donc bien réel, pour Moscou : moins d’exportations d’armes signifie également moins d’influence sur la région, qui sera gagnée par ses adversaires directs. Alors que la Russie cherche elle aussi à diversifier ses partenariats pour éviter la dépendance chinoise, un tel scénario la pousserait au contraire à se rapprocher encore davantage de Pékin.

Une stratégie en définitive fragile

Les accusations russes portées envers la stratégie Indopacifique de l’OTAN ne sont donc pas que de la rhétorique, mais expriment au contraire des peurs bien fondées : celles de voir ses partenaires s’axer définitivement sur ses adversaires, et perdre certains de ses marchés les plus précieux.

Ceci explique alors la promotion d’une posture équilibrée en Asie du Sud-Est, et l’utilisation d’organisations telles que l’UEE pour développer de nouveaux partenariats. Moscou souhaite conserver des liens avec l’ASEAN en lui proposant une meilleure sécurité d’approvisionnement, l’accès aux marchés eurasiatiques, et une troisième alternative entre les fournisseurs d’armes chinois ou occidentaux.

Si cette stratégie a permis à l’ASEAN de signer de nouveaux accords, soit avec la Russie, soit avec les organisations eurasiatiques, elle révèle néanmoins une certaine position de faiblesse russe. Le « pivot vers l’est » opéré par le Kremlin depuis la guerre en Ukraine, pour contrer la perte des marchés européens et compenser les sanctions, se heurte au pouvoir économique de la Chine, et à la concurrence de modèles américains ou israéliens redoutables. Les prochaines années confirmeront si ce pivot peut réellement sauver la diplomatie russe, ou la condamner à accepter la diminution de son influence à l’international.

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