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La Russie et sa présence militaire en Afrique : une stratégie viable ?

Publié le 18/05/2026
11 min de lecture
Par Enzo PADOVAN
Russie
Photo de Clinton Nyapara Mogesa, citoyen kenyan recruté par la Russie, mort sur le front ukrainien, en uniforme. Site de la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien, 31 janvier 2026, Ukraine.

Photo de Clinton Nyapara Mogesa, citoyen kenyan recruté par la Russie, mort sur le front ukrainien, en uniforme. Site de la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien, 31 janvier 2026, Ukraine.

Au départ considérée comme le remplacement des forces occidentales, les troupes de l’Africa Corps, affiliées à la Russie, sont désormais en difficulté. L’avancée islamiste au Mali, couplée à des alliances nuancées en Libye, rebattent les cartes de la présence militaire russe en Afrique. De plus, tel qu’illustré par le Kenya, certains pays africains voient d’un très mauvais œil l’envoi de leurs citoyens sur le front ukrainien par l’armée russe.

Rencontre russo-kenyane et accord secret

Le 16 mars, Sergueï Lavrov s’est entretenu avec des diplomates kenyans, dans le cadre de «discussions en profondeur sur l’état actuel et les perspectives […] des relations russo-kenyanes traditionnellement amicales», telles que décrites par la diplomatie russe. A l’issue de cette rencontre, les deux parties ont signé un accord établissant une commission bilatérale en matière de Coopération Economique ; à la lecture du communiqué de Moscou, la rencontre a donc portée principalement sur des enjeux économiques et politiques, davantage que sur la question sécuritaire.

Mais la rencontre, d’après le propre aveu de la partie kenyane, avait pourtant un autre objectif. D’après le média Deutsche Welle, près d’un millier de citoyens kenyans auraient été engagés de manière semi-légale dans l’armée russe. Ces Kenyans, appâtés par des contrats de travail, ou des programmes d’entraînement militaire (qui ne devaient pas contenir une partie de combat réel), ont ensuite été déployés sur le front ukrainien en tant que fantassins.

Cette situation a contraint le Kenya à ouvrir des négociations, à ce propos, avec la Russie. En réalité, les discussions du 16 mars se sont conclues sur un accord tacite : la fin des enrôlements de Kenyans dans l’armée russe, en échange de la poursuite des échanges cordiaux entre les deux pays.

Un système touchant un grand nombre de ressortissants africains

Le 31 janvier, le gouvernement ukrainien a révélé la mort de Clinton Nyapara Mogesa, un ressortissant kenyan, alors qu’il participait à un assaut russe dans la région de Donetsk. D’après les informations du gouvernement ukrainien, Clinton Mogesa travaillait avant au Qatar, mais fut recruté dans des circonstances troubles dans l’armée russe.

Son cas, malgré les zones d’ombre qui subsistent autour de son recrutement, n’est pas isolé. En janvier 2026, d’après la BBC, 18 ressortissants kenyans avaient été capturés sur le front par l’armée ukrainienne depuis le début du conflit, et rapatriés dans leur pays. Le nombre total de citoyens africains engagés sur la ligne de front russe, début 2026, était estimé à 1 400 personnes, dont un septième de Kenyans.

Ce phénomène était donc un réel enjeu dans la relation entre Nairobi et Moscou, justifiant donc la signature d’un accord pour mettre fin à un tel phénomène. Néanmoins, ce n’est pas la première fois que de tels recrutements provoquent des scandales en Afrique. En automne dernier, Duduzila Zuma-Sambudla, députée sud-africaine et fille de l’ancien président du pays, avait été contrainte à démissionner de ses fonctions, après avoir été impliquée dans une affaire de recrutement illégal de citoyens sud-africains dans l’armée russe.

Le système de recrutement vise précisément les populations africaines, surtout les jeunes adultes, leur promettant une certaine sécurité financière en échange d’un emploi. Celui-ci s’avère très souvent fictif, et résulte par l’envoi des recrues directement sur le front, après un entraînement rapide.

En raison de la précarité des populations visées, et aussi des moyens limités de nombre de pays africains, pour l’accompagnement de leurs ressortissants, les recrues sont des cibles parfaites pour l’armée russe. Ainsi, si le Kenya est parvenu à faire entendre son mécontentement à Moscou, le Kremlin ne compte pas pour autant fermer cette valve d’approvisionnement en soldats. Symptomatique d’une Russie qui prétend traiter d’égal à égal avec l’Afrique, mais n’hésite pas à se servir de leurs citoyens pour accomplir ses propres objectifs militaires, ce phénomène illustre bien la vision pragmatique de Moscou vis-à-vis des puissances africaines.

Rapide dégradation de la situation politique et militaire au Sahel

Au Sahel, les troupes mercenaires de l’Africa Corps, affiliées à la Russie, ont progressivement remplacé les forces occidentales pour faire face aux insurrections islamiques. Le discours russe a ouvertement présenté ces mercenaires comme des soutiens aux juntes sahéliennes, plus respectueuses des intérêts africains et de leurs politiques.

Néanmoins, les récents événements au Mali ont soulevé de fortes inquiétudes, pour la stabilité de la région. Le 25 avril, une coalition de groupes djihadistes sont passées à l’attaque dans tout le nord du Mali, tuant le ministre de la Défense et s’emparant de plusieurs villes-clés. D’après France24, la ville de Kidal (nord du pays) est tombée dans les mains des djihadistes, et Kati, une autre place forte située à quelques kilomètres de Bamako, est la cible de nombreuses attaques.

«La Russie est profondément inquiétée par ces développements», a commenté la diplomatie russe dans un communiqué. «Cette activité pose une menace directe pour la stabilité du Mali ami, et pourrait avoir les conséquences les plus graves sur la région entière». L’inquiétude de Moscou vis-à-vis de la menace terroriste au Sahel reste tout à fait fondée, au vu des risques qui pèsent effectivement sur la junte à Bamako.

Le Kremlin s’est néanmoins emparé des rumeurs, selon lesquelles les troupes djihadistes auraient été entraînées par les Occidentaux ; un nouveau chapitre dans une guerre informationnelle, qui vise les puissances européennes en les accusant d’avoir causée la situation actuelle au Sahel. Mais sur le terrain, cette guerre informationnelle sonne creuse ; les troupes russes ont été incapables d’empêcher l’attaque djihadiste, et ne disposent plus que d’un champ d’action limité.

La place de l’Africa Corps au Sahel remise en question

La situation au Mali est, à la mi-mai, stable mais précaire. Les rebelles tiennent toujours Kidal, mais la sécurité de Bamako n’est pas particulièrement menacée. En revanche, la place de l’Africa Corps dans le conflit est remise en question par cette offensive.

En novembre 2023, l’action décisive des mercenaires Wagner (l’ancêtre de l’Africa Corps) avait permis à l’armée malienne de reprendre Kidal. L’abandon de la ville aux terroristes transparaît alors comme l’aveu des limites pour la milice privée.

D’abord du point de vue logistique, la Russie a de moins en moins de moyens pour approvisionner ses soldats déployés en Afrique, faute de bases aériennes entre la Russie et le Sahel depuis lesquelles acheminer du matériel. De plus, la priorité donnée au front ukrainien, et les pertes subies sur celui-ci, réduisent la capacité d’action de l’Africa Corps.

Cependant, la stratégie du groupe armé en elle-même pose des difficultés. D’après l’African Defence Forum, les maigres moyens des héritiers de Wagner (tant humains que matériels) les forcent à se concentrer sur la protection du régime avant tout. Leur objectif réside avant tout dans la sauvegarde de Bamako et des lieux d’exploitation de ressources ; ainsi, la défaite des groupes djihadistes et séparatistes, au nord, passe au second plan.

Dans les récentes années, l’Africa Corps a abandonné certaines de ses bases dans le centre et le nord du Mali. Ses exactions contre les civils ont, en réalité, incité ceux-ci à rejoindre les groupes rebelles, rendant la tâche du maintien de l’ordre dans le pays encore plus difficile. La récente offensive a prouvé qu’en quatre ans de présence au Sahel, les Russes n’étaient pas capables de réellement empêcher la montée des djihadistes, se contentant de laisser le régime malien sous perfusion.

En réalité, le Mali est à l’image de la stratégie russe en Afrique. La présence des mercenaires, ou de l’armée russe, n’y est que lacunaire, se contentant de sécuriser ses intérêts et ceux de ses alliés. En revanche, les efforts de construction de la paix (déjà gérés de manière lacunaires par les puissances occidentales) passent au second plan, alimentant des conflits cycliques, dans lesquels le Kremlin ne peut qu’agir à petite échelle.

L’importance de la Libye pour la Russie

Le 21 avril, une délégation du Gouvernement de l’Union Nationale de Libye s’est rendue à Moscou pour une visite de travail. Pour rappel, la Libye est divisée depuis plus d’une décennie entre plusieurs factions rivales. Les deux principales sont ainsi le Gouvernement de l’Union Nationale, basé à Tripoli et soutenu officiellement par les Nations Unies ; et l’Armée Nationale Libyenne (basée à Benghazi), qui déclare s’appuyer sur la légitimité de la Chambre des Représentants du pays, comme le rappelle le think tank Stimson Center.

La Russie est traditionnellement proche du régime de Benghazi. D’après l’Atlantic Council, c’est cette faction de la guerre civile libyenne qui a accepté de confier des bases aériennes à Moscou, pour ravitailler ses troupes en Afrique. Pourtant, selon le média Agenzia Nova, les Russes ont progressivement retiré leurs troupes de la ville de Syrte, sur la côte du pays, pour se concentrer davantage dans le sud de celui-ci.

Entre la réception d’une délégation de Tripoli, et le retrait des forces russes de Syrte à quelques jours d’intervalle, un ajustement géostratégique semble s’opérer en Libye.

Des alliances fluides et en pleine évolution

Comme expliqué dans une précédente veille, la mort d’un des fils de Kadhafi en février, qui dirigeait une faction rebelle affiliée à l’ANL, a contribué à une réorientation stratégique de celle-ci. Saddam Haftar, le fils du leader de l’ANL et un de ses principaux généraux, prône une diversification des relations de son gouvernement afin de protéger celui-ci.

De fait, mi-avril 2026, les deux parties de la guerre civile libyenne ont participé à un exercice militaire inédit, dirigé par les Etats-Unis. Cet exercice, d’après le Deutsche Welle, s’est justement tenu à Syrte ; expliquant le retrait précédent des troupes russes. Dans un effort de contrer l’influence de Moscou, la diplomatie américaine a visé à réunir les différentes parties du conflit, et à détourner temporairement l’ANL du Kremlin.

La visite du 21 avril à Moscou prend donc tout son sens. Face à la perspective de peut-être perdre sa relation privilégiée avec Benghazi, la Russie flirte avec Tripoli. Soit pour pousser son vieil allié à surveiller ses fréquentations et à se réaligner sur le Kremlin, soit pour s’assurer d’une relation de confiance avec Tripoli au cas où ses bases aériennes seraient menacées. Voire, plus probable, une combinaison des deux facteurs.

Il est difficile, pour l’instant, de prévoir la suite des opérations russes. En tous cas, la perte de la Libye rendrait encore plus difficile l’approvisionnement de l’Africa Corps, tant en Centrafrique qu’au Sahel. Les événements du printemps 2026, sur le continent africain, rappelle que la stratégie russe de disruption, et de « diviser pour mieux régner » peut atteindre certaines limites.

Quoi qu’il en soit, les troupes russes en Afrique pourraient rapidement connaître un redéploiement stratégique ou une modification de leur stratégie. De plus, le recrutement agressif de citoyens africains sur le front ukrainien pourrait également, à terme, pousser d’autres Etats africains à se montrer plus fermes vis-à-vis de Moscou. Au Kremlin de voir comment peut-il modifier son approche, pour rester un partenaire viable sur ce continent.

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