La Russie confrontée aux tentatives d’émancipation des voisins du sud Caucase

Rencontre officielle entre des représentants de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie, par l'intermédiaire de la Russie, à Sotchi - Wikipedia Commons - Service de Presse de la République d'Azerbaïdjan
Alors que la Russie continue de diversifier ses partenariats à l’étranger, les anciennes républiques d’URSS dans le Caucase du Sud restent une priorité de la diplomatie russe. Pourtant, si son influence reste présente, elle est tout de même mise à mal par les réorientations de politique extérieure des Etats, qui recherchent un équilibre stratégique pour mieux réduire leur dépendance à un seul partenaire. Entre l’Arménie qui opère un tournant vers l’Europe, et l’Azerbaïdjan qui s’oppose de plus en plus clairement à l’influence russe, Moscou doit aussi composer avec des gouvernements de moins en moins alignés sur ses propres intérêts.
18ème anniversaire du conflit russo-géorgien : une relation régie par le pragmatisme géopolitique
Le 8 août, la diplomatie russe a publié un communiqué de presse en hommage au conflit russo-géorgien, qui eut lieu en août 2008. Outre le récit habituel russe blâmant le régime géorgien d’alors, le communiqué a eu un commentaire intéressant quant à la mémoire de la guerre : « Moscou prend note des efforts actuels de la société géorgienne de réexaminer les événements d’août 2008 ». En effet, le parti Rêve Géorgien, au pouvoir à Tbilissi, a désavoué le gouvernement du président Saakachvili, au pouvoir en 2008, en lui faisant porter la responsabilité des événements de 2008. Celui-ci est d’ailleurs toujours emprisonné en Géorgie depuis son retour à la faveur des élections locales d’octobre 2021, une peine alourdie à 12 ans et demi de prison ferme depuis mars 2025. L’année dernière, en 2025, Shalva Papuashvili, le chef du Parlement, déclarait pour le journal Georgia Today : « En 2008, nous avions un régime fantoche […]. Le régime fantoche a agi complètement en faveur des intérêts des autres [pays], et n’a pas agi en fonction des intérêts de la Géorgie – le résultat a été la guerre d’Août ».
Il est vrai que les forces géorgiennes, en août 2008, sont celles qui avaient ouvert les hostilités par un bombardement de l’Ossétie du sud, offensive s’inscrivant dans un contexte de hautes tensions entre Moscou et Tbilissi, auxquelles le Kremlin avait néanmoins volontairement participé. Au printemps 2008, la concentration de forces russe dans le Caucase avait fortement augmenté, menant à des incidents frontaliers avec la Géorgie. Moscou avait également organisé des exercices militaires juste avant l’éclatement du conflit, en Mer Noire et dans les deux républiques autoproclamées du Caucase (Abkhazie et Ossétie du Sud). D’ailleurs, pour bon nombre d’analystes géorgiens, le fait que la Russie ait été capable de répliquer de manière massive, puis d’écraser complètement l’armée géorgienne en quelques jours, est souvent interprétée comme le signe d’une préparation antérieure.
Le 26 août, un second communiqué du ministère des Affaires étrangères russe a, quant à lui, célébré le 18ème anniversaire de la reconnaissance russe de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, en tant qu’entités indépendantes. Depuis 2008, les deux pays à la souveraineté contestée restent dans l’orbite de Moscou, comme le montrent les dernières élections en Abkhazie. A l’issue de celles-ci, le candidat pro-russe Badra Gunda, était sorti vainqueur, dans un contexte controversé de réforme fiscale à l’avantage des investisseurs russes. La Géorgie ne reconnaît cependant pas les deux républiques en question, à l’instar de la majeure partie de la communauté internationale. Les contacts entre Tbilissi et les séparatistes ossètes et abkhazes étant rompus, ne restent que les Discussions internationales de Genève, qui réunissent régulièrement les parties prenantes du conflit, ainsi que la Russie et plusieurs instances internationales (dont l’UE et l’OSCE). Au cours de la 67ème réunion de ces discussions, Moscou avait insisté, comme à son habitude, sur l’importance de la signature d’un accord de non-agression entre la Géorgie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ; mais également, sur une délimitation claire des trois territoires.
Ainsi, en 2025, la Géorgie hébergeait un exercice militaire de l’OTAN, Agile Spirit 2025, avec la participation de douze armées nationales différentes dans un contexte particulièrement tendu. En effet, quelques mois plus tôt, le parti Rêve Géorgien avait à nouveau repoussé les négociations d’adhésion à l’Union Européenne jusqu’en 2028 et les Etats-Unis avaient suspendu leur Partenariat Stratégique avec Tbilissi, le 30 novembre 2024. Les raisons derrière cette politique conciliatrice, de la part du pouvoir géorgien, correspondent à différents éléments, tant du côté russe que de celui de Tbilissi.
Tout d’abord, la situation géostratégique géorgienne fait de sa relation avec Moscou une priorité. En dépit d’une population géorgienne majoritairement pro-UE, le conflit de 2008, dans lequel les puissances occidentales ne sont que très peu intervenues, a fait peser le doute à Tbilissi quant aux garanties de sécurité promises par l’OTAN, des doutes confirmés par la situation enlisée en Ukraine, depuis quatre ans. Par ailleurs, la Géorgie dépend de la Russie pour son économie, notamment du point de vue énergétique. En 2025, les importations de gaz russe en Géorgie avaient augmenté de 40,4%, à un prix plus élevé qu’aux années précédentes. Enfin, le gouvernement actuel est idéologiquement aligné sur une partie des décisions russes. Son décret « sur l’Enregistrement des Agents de l’Etranger », adopté en 2025, est directement inspiré de législations similaires en Russie. Du côté de la Russie qui dispose de moyens de pressions (soutien aux républiques sécessionistes, et partenariat économique), les bonnes relations avec la Géorgie rassurent le Kremlin contre une potentielle expansion de l’OTAN, ou de l’UE, dans le Caucase.
L’émancipation arménienne en butte aux pressions de la Russie
En février 2024, l’Arménie avait gelé sa participation à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC). Bien qu’elle reste membre de l’Union Economique Eurasiatique (EEU), l’évolution politique du pays a pris un tournant de plus en plus éloigné des aspirations russes. Mais plus encore, le 4 mai 2026, l’Arménie a hébergé le 8ème Sommet de la Communauté politique européenne, un forum diplomatique créé à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’organisation de ce forum dans un pays caucasien, une première pour ce format, n’a pas manqué de faire réagir la diplomatie russe. « Tout ceci est une façade criarde que Bruxelles, Paris, et autres officiels de l’UE essaient de vendre en préparation de la campagne électorale en Arménie. […] A la lecture de la déclaration finale adopté au ‘sommet’ Arménie-UE, il devient clair que la république [d’Arménie] […] est progressivement poussée à accepter des standards et mécanismes euro-atlantistes inadaptés et agressifs » commentait la porte-parole du MAE russe Maria Zakharova
Un mois plus tard, le parti gouvernemental Contrat Civil remportait les élections législatives arméniennes. Ce parti, dirigé par le Premier ministre Nikol Pachinian, avait fait campagne sur une politique d’équilibre géopolitique. Le parti Contrat Civil souhaite normaliser ses relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, tout en conservant de bonnes relations tant avec Moscou qu’avec Bruxelles. Les résultats de l’élection ont été tièdement commentés par la diplomatie russe: « Il y a une demande claire et extensive, au sein de la société arménienne, pour un développement continu des relations russo-arméniennes», notait Maria Zakharova le 8 juin, au lendemain de l’élection. Dans le même temps, la diplomatie russe a dénoncé une «atmosphère de représailles brutales de la part des autorités arméniennes contre les partis et mouvements d’opposition », faisant ici référence au parti Forte Arménie, dirigé par l’homme d’affaires russo-arménien Samvel Karapetian, qui a obtenu environ 23% des voix au scrutin. La veille de celui-ci, plusieurs figures de ce Parti, candidats aux législatives, avaient été arrêtées, en raison de leurs liens avec la Russie. Samvel Karapetian lui-même avait été assigné à résidence cette année, pour des accusations de trafic d’armes, et de collusions avec le régime russe. Dans ce contexte, les Russes reprochent à l’Arménie une certaine « ingratitude », préférant l’Occident et ses promesses à la vieille alliance avec Moscou.
Quelques mois après l’élection, le 27 août, le gouvernement arménien a publié son programme pour la période 2026-2031. Dans son volet international, Erevan mentionne ainsi un certain nombre de priorités : normalisation des relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, ou encore développement des relations avec différents partenaires stratégiques : la France, la Géorgie, les Etats-Unis, ou encore l’Union Européenne. Toutefois, la Russie ne figure pas parmi lesdits alliés stratégiques. « Le dialogue visant une coopération multisectorielle mutuellement bénéfique avec la Fédération de Russie se poursuivra», explique ainsi le programme, «en vue de transformer, développer et améliorer les relations dans le nouveau contexte d’une politique étrangère équilibrée ». Sergueï Lavrov ironisait le lendemain : « je pars du principe qu’il y a de bons économistes en Arménie ». Interrogé sur une éventuelle répétition du scénario ukrainien à Erevan, avec une rupture progressive des relations russo-arméniennes, le ministre russe a rappelé discrètement les moyens de pression dont il disposait : les différents avantages économiques dont bénéficiait l’Arménie grâce à l’UEE mais surtout sa maîtrise des chemins de fer russe dans le contexte de recherche arménienne de désenclavement : « tout problème important pour nos homologues arméniens peuvent faire l’objet d’une discussion, y compris la situation relative au Chemin de fer du Caucase du Sud, qui est géré par [l’entreprise des] Chemins de fer russe sous un accord de concession ».
Quelques semaines plus tôt, effectivement, la Radio publique arménienne avait attiré l’attention sur cette question du Chemin de fer du Caucase du Sud. Depuis 2008, la compagnie des Chemins de fer russe (Российские железные дороги, abrégée RJD) s’occupe de la gestion des voies ferrées arméniennes, une situation fort controversée à Erevan. Le Premier ministre Arménien cherche à récupérer le contrôle de ces chemins de fer, garantissant une rupture avec le partenaire russe. Celle-ci pourrait d’ailleurs s’effectuer par le recours légal : Nikol Pachinian menaçait justement d’attaquer RJD en justice, et de demander un dédommagement de 2 milliards de dollars par an.
La question de la dépendance arménienne au gaz russe, toutefois, reste une épée de Damoclès au-dessus d’Erevan. 85% du gaz importé par l’Arménie provient de la Russie ; le second plus grand importateur étant l’Iran, actuellement en difficulté face au blocus américain, Nikol Pachinian ne peut se permettre une rupture trop stricte avec Moscou. Le Kremlin utilise justement le prix réduit appliqué à son allié arménien (177,50 dollars pour mille mètres cube de gaz, contre 633 dollars pour les Etats européens achetant toujours du gaz russe) pour accuser l’Arménie de malhonnêteté, tout en faisant pression pour la garder dans son propre giron.
Le Caucase du sud : un espace « post-soviétique » dominé par la politique des « petits Etats »
Le terme « Etat post-soviétique » renvoie, le plus souvent, à une simple définition historico-géographique : cet espace regroupe les quinze anciennes républiques de l’Union Soviétique, reconnues comme indépendantes par la communauté internationale. Et ce, en dépit des différences parfois énormes de régimes, de cultures et de langues que ces Etats exhibent entre eux. En dehors d’un bref passé commun, les liens culturels entre des pays comme le Tadjikistan et la Lettonie restent fins ; un constat qui s’applique également au sein d’Etats pourtant géographiquement proches, tels que l’Arménie, et la Géorgie.
Pourtant, tous sont considérés comme faisant partie d’un espace commun. Cela fait d’ailleurs le jeu de la diplomatie russe, qui traite toujours son ancien empire comme une extension d’elle-même. Cette compréhension d’espace post-soviétique, ou de sa forme plus russophone, « l’étranger proche », a ainsi justifié la politique russe dans des régions comme le Caucase du Sud, teintée d’une rhétorique considérant ces espaces comme « quasi-russes » ; et donc comme un pré carré, à protéger des influences extérieures.
Paradoxalement, cette compréhension a aussi justifié une vision plus « fukuyamienne » des anciennes républiques soviétiques en Occident. A rebours de la position russe, les idéologues occidentaux ont parfois une vision de ces Etats comme de terres à libérer de l’influence russe. L’échec du modèle soviétique représentant le triomphe de la démocratie libérale à l’occidentale, il conviendrait ainsi d’exporter ce modèle, ou du moins ses valeurs constitutives, auprès des républiques nouvellement créées. Le cas ukrainien est d’ailleurs, à bien des égards, un excellent exemple de l’opposition entre un Occident se voulant libérateur, et une Russie voulant protéger ce qu’elle considère comme les restes de son empire.
Ces grilles de lecture ne permettent cependant pas de comprendre la politique de la Géorgie et de l’Arménie, ancien glacis chrétien pro-russe constitué progressivement en nations durant la période de russification. La politique multi-vectorielle des pays du sud-Caucase ne peut se comprendre que comme des « politiques de petits Etats » animées par une recherche de la survie et caractérisées par des orientations de politique étrangère à géométrie variable étroitement déterminées par des contextes mouvants.
Derrière les discours, la Russie est consciente que sa politique d’influence dans le Caucase se heurte à la souveraineté des Etats, qui ne souhaitent plus dépendre entièrement de Moscou pour leur propre survie. Cela force la diplomatie russe à revoir ses priorités et ses partenariats, dans ce qui était pourtant une de ses principales zones d’influence voilà quelques années.
L’allié russe en recul, contraint à chercher de nouveaux partenariats
En juillet 2026, la ville azérie de Chouchi a accueilli une conférence intitulée « Diversité Culturelle et Ethnique : Leçons de l’Histoire, Défis Contemporains ». A l’issue de cette conférence, auxquels ont participé des pays tels que la France, les Etats-Unis, ou encore la Turquie et la Géorgie, une déclaration a été adoptée. Visant directement la Russie, ladite déclaration exigeait de Moscou un arrêt du déploiement forcé de minorités ethniques sur le front ukrainien. De plus, la déclaration demandait à la Russie de reconnaître le génocide circassien, qui eut lieu au XIXème siècle, à la fin de la conquête russe du Caucase.
Cette conférence n’a pas manqué de faire réagir, côté russe. Dans les semaines qui ont suivi la réunion, des arrestations de personnalités influentes de la diaspora azérie en Russie (tels que Bakhtiyar Gasanov) ont eu lieu. Ces arrestations s’apparentent à une campagne de représailles de la part du Kremlin, en réponse à un gouvernement azéri de plus en plus affranchi de l’influence russe, au profit notamment de la Turquie.
Ces événements ne sont pas à prendre à la légère, et dessinent un tableau d’une Russie en perte de crédibilité auprès de ses partenaires caucasiens, et drainée de ses forces par la guerre en Ukraine. Ainsi, un réalignement de la diplomatie russe s’opère également dans la région ; plutôt que de mettre en avant, de manière directe, son influence dans la région, Moscou préfère passer par la voie économique (dépendance aux exportations russes, pour l’Arménie et la Géorgie), ou par une place de médiateur dans les conflits locaux.
C’est pourquoi le Kremlin tient particulièrement à valoriser des formats tels que celui du 3+3, une initiative regroupant les Etats du Caucase du Sud ainsi que leurs trois principaux voisins, la Russie, la Turquie et l’Iran. Plateforme apparue à la suite de la reprise des hostilités au Haut-Karabagh, en 2020, celle-ci répond à une stratégie d’équilibre pour la Russie, qui cherche à éviter une trop grande influence turque dans la région. Ceci explique également pourquoi une normalisation des relations entre Erevan et Bakou, par le biais de la Turquie seule ou d’avec l’aide de l’Occident, serait une sérieuse défaite pour Moscou.
En parallèle, la diplomatie russe cherche également à diversifier ses partenariats à l’étranger, et à se bâtir une nouvelle zone d’influence hors de son rayonnement traditionnel. Ses récentes discussions avec les membres de l’ASEAN, ou la prochaine édition du forum Russie-Afrique en octobre, en attestent. Ces actions dressent le portrait d’une Russie de plus en plus préoccupée par la création de nouveaux partenariats, lui permettant d’éviter l’isolement diplomatique qu’une partie de l’Occident tente de lui imposer. Si Moscou ne peut rester maître de sa zone traditionnelle, alors peut-être peut-elle trouver de nouveaux alliés en-dehors de l’espace eurasiatique.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



