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Conflit iranien : la Russie navigue entre gains et risques

Publié le 20/03/2026
10 min de lecture
Par Enzo PADOVAN
Russie

Le conflit en cours, au Moyen-Orient, a poussé les Etats-Unis à lever les sanctions qui pesaient sur les exportations russes de pétrole, tant que celles-ci se font par la voie maritime. Une victoire pour le Kremlin, qui va pouvoir intensifier ses exportations, notamment chez les membres de l’ASEAN. Mais dans le contexte sécuritaire actuel, la victoire paraît bien modeste. Entre la menace pesant sur ses alliés de longue date, et celle d’une course à l’armement nucléaire, il est possible que les gains de la Russie ne restent que très limité, dans le contexte actuel.

Levée temporaire des sanctions américaines sur le pétrole russe 

Le 12 mars, le Département du Trésor américain a levé, jusqu’au 11 avril, une grande partie des sanctions qu’il appliquait auparavant contre l’industrie pétrolière russe. Dans un contexte de tension extrême du secteur pétrolier mondial, expliqué par la fermeture du détroit d’Ormuz, l’administration de Donald Trump a décidé de s’appuyer davantage sur les livraisons de pétrole russe pour stabiliser la crise.

Concrètement, cela signifie que les pays important, par voie marine, des produits pétroliers russes ne seront plus inquiétés par la diplomatie américaine. Cette levée des sanctions ne s’applique, en revanche, que sur les échanges maritimes ; et seulement si l’Iran n’a pas contribué à la production du pétrole livré.

Cette décision a été accueillie avec enthousiasme par la Russie. Le 13 mars, l’agence de presse TASS citait Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, sur ce sujet : « Dans ce cas, nous voyons l’action des Etats-Unis comme une tentative de stabiliser les marchés de l’énergie. Nos intérêts convergent ». Le gouvernement russe a donc salué ce geste américain, mais il ne s’agit pas simplement d’une volonté de stabiliser le coût de l’énergie.

En effet, la Russie est un des plus grands exportateurs d’hydrocarbures au monde. Sa flotte livre son pétrole principalement en Asie (Inde, Chine, ou encore Turquie), mais les sanctions internationales, tout comme la traque de la « flotte fantôme » russe (des navires exportant clandestinement du pétrole russe), ont réduit les débouchés pour Moscou.

Une solution suffisante, pour la Russie ?

Ainsi, la levée des sanctions, même temporairement, est surtout une victoire économique pour le gouvernement russe. Les recettes fiscales du gouvernement, affaiblies par quatre ans de guerre, pourraient donc connaître un soulagement momentané.

L’adjectif « momentané » est important à retenir. La levée des sanctions ne doit, en théorie, pas se prolonger au-delà d’un mois. L’apport économique sera donc, sans nul doute, assez limité. De plus, cela ne signifie pas que les autres Etats occidentaux, appliqueront la même clémence que Washington. Déjà, Euronews rappelait que les six autres Etats du G7 (France, Royaume-Uni, Allemagne, Japon, Canada et Italie) ont condamné la décision américaine, et l’Union Européenne a promis de garder ses propres sanctions en place.

Cela ne signifie pas non plus que la flotte russe sera épargnée des attaques ennemies. Le 3 mars, un bateau transportant des hydrocarbures russe, l’Arctic-Metagaz, a été fortement endommagé par une frappe de drones. La diplomatie russe a bien entendu condamnée cette attaque dans un communiqué, et a accusé l’Ukraine, mais aucune responsabilité n’a pour l’instant été établie.

Autrement dit, il est tout à fait possible que la flotte russe, même si elle n’est plus visée par les sanctions américaines, puisse être sérieusement menacée par des attaques en haute mer ; réduisant encore davantage le bénéfice réel de la hausse des exportations pour la Russie.

Le Kremlin tente de venir en aide à Cuba

Cuba, en revanche, est toujours visée par un sévère embargo américain. La diplomatie russe avait déjà promis qu’elle continuerait les exportations de pétrole à La Havane, en dépit des demandes américaines. A la suite d’une visite du Ministre des Affaires étrangères cubain, Bruno Rodriguez Parrilla, à Moscou, le Kremlin avait exigé en février la levée totale de l’embargo qui visait La Havane, tout en demandant aux Etats-Unis de retirer ce pays de la liste des sponsors du terrorisme.

Un mois plus tard, en revanche, la situation reste tout autant volatile. Les sanctions n’ont pas disparu, et le 17 mars, le Ministère des Affaires étrangères russe a affirmé de nouveau sa solidarité avec Cuba, tout en alertant sur les conditions de vie en forte dégradation dans les dernières semaines. En effet, le Venezuela approvisionnait, auparavant, la majorité des hydrocarbures consommés à Cuba, mais l’opération américaine de janvier 2026 à Caracas a fortement perturbé ces livraisons. Ainsi, Cuba fait face à des pénuries constantes de carburant, affectant par ailleurs le fonctionnement de ses services publics et son économie.

La Russie cherche donc à braver l’embargo américain, pour venir en aide à son allié. D’après le Moscow Times, un navire russe, le Sea Horse, aurait secrètement ravitaillé l’île en carburant, début mars, les premières livraisons de pétrole depuis janvier. Un autre navire, nommé Anatoly Kolodkin, serait également en route pour l’île. L’approvisionnement en carburant, apparaît donc comme la priorité russe dans l’aide qu’elle a promis, à son allié caribéen.

Cette tactique n’est cependant pas sans risque. Si les Américains ont bel et bien adouci les sanctions contre les pétroliers russes, l’embargo contre Cuba reste en vigueur. Tout navire essayant de leur livrer du carburant sera donc surveillé étroitement, voire bloqué en mer. Pour l’instant, l’approvisionnement cubain reste donc très précaire, et risque de ne pas pouvoir être assuré efficacement.

La question cubaine pourrait donc être un nouveau point de confrontation entre les Etats-Unis et la Russie ; si Washington se montre trop ferme sur l’embargo, ou si la Russie insiste sur ses livraisons, il est possible que les sanctions visant le pétrole russe soient réinstaurées prématurément. Pour l’instant, la question reste en suspens, l’administration Trump priorisant la situation au Moyen-Orient.

L’importance du corridor arctique, pour les livraisons russes dans l’Indopacifique

Le 3 mars, Erywan Yusof, le Ministre des Affaires étrangères du Brunei, s’est rendu à Moscou pour une visite d’affaires. La diplomatie russe a salué cette visite, et a prévu l’instauration d’un plan de consultation entre les deux pays. Ce plan s’est concentré principalement sur la question du tourisme (Brunei souhaiterait devenir une destination balnéaire pour les voyageurs russes), et surtout la coopération énergétique, avec les pays membres de l’ASEAN.

Selon le media Maritime Professional, Brunei a commencé à importer du pétrole russe, en petites quantités, après le début de la guerre en Ukraine, en 2022. En septembre 2025, pour la première fois, ces cargaisons de pétrole russe ont rejoint le Brunei à travers la route maritime du nord ; une route à travers les mers arctiques, qui évitent donc aux pétroliers russes de se soumettre à la traversée de l’Atlantique, ou du Canal de Suez, pour leurs livraisons dans le Pacifique.

Avec la levée temporaire des sanctions américaines, cette route et la coopération avec les Etats de l’ASEAN prend une importance toute particulière. L’Indonésie a justement mentionné, le 17 mars (rapporté par Reuters), qu’elle était intéressée par l’achat de pétrole russe, temporairement moins cher. La route maritime du nord représente, alors, une voie hautement stratégique pour Moscou, qui comporte moins de risques d’attaques de l’Ukraine (ou en soutien à celle-ci), et permet de conclure davantage de partenariats avec les membres de l’ASEAN.

Si la visite des diplomates brunéiens est antérieure à la levée momentanée des sanctions, celles-ci ne feront qu’accélérer le processus de coopération énergétique avec Moscou. En définitive, le Kremlin voit de nouvelles opportunités s’ouvrir pour sa propre économie, grâce à la guerre au Moyen-Orient. Si les risques d’un affaiblissement de l’Iran, pour la diplomatie russe, ont déjà été évoqués, il est intéressant de constater qu’il existe également de potentiels gains à court terme, à travers ce conflit.

Mais des tensions nucléaires en forte hausse

Le 4 mars, le Ministère des Affaires étrangères russe a publié un communiqué alarmiste, en réaction aux annonces, quelques jours auparavant, d’un agrandissement des arsenaux nucléaires français et britannique. « Nous constatons également que la décision de Londres et de Paris […] est envisagée en dehors de limitations internationales, ce qui s’inscrit dans la continuité de la politique menée de longue date par Londres et Paris consistant à se soustraire à tout régime de contrôle des armements nucléaires », affirme ainsi la Russie.

Quelques jours plus tard, le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, s’est rendu à Moscou pour une visite diplomatique. Le Kremlin a attiré l’attention de l’AIEA sur les attaques américano-israéliennes sur les installations nucléaires iraniennes, montrant son inquiétude sur une potentielle escalade du conflit dans la région. Le journal Reuters a également rapporté les propos de Sergueï Lavrov ; ce dernier ayant déclaré que l’intervention américaine pourrait, justement, pousser l’Iran ou les Etats arabes à se doter de l’arme nucléaire, afin de se protéger d’éventuelles invasions.

Le discours russe est compréhensible, mais non sans ironie. Le gouvernement de Vladimir Poutine a, à plusieurs reprises, brandi la menace atomique contre les pays occidentaux, si ceux-ci offraient un soutien trop avancé à l’Ukraine, ou armaient celle-ci avec des équipements nucléaires. Désormais, alors que la situation s’envenime au Moyen-Orient, et que les rapports géopolitiques deviennent de plus en plus volatile, la Russie s’inquiète d’une escalade nucléaire à grande échelle.

Cette inquiétude est à l’image de la Russie, dans les dernières semaines du conflit au Moyen-Orient. Son arsenal nucléaire lui a effectivement servi d’arme de dissuasion, dans le cadre de son invasion de l’Ukraine, incitant les membres de l’OTAN à ne pas s’engager de manière trop directe sur le terrain.

Mais cette menace nucléaire a incité d’autres Etats à s’y résoudre également ; et maintenant que les Etats-Unis et Israël ont utilisé la même rhétorique sécuritaire que la Russie, pour leur attaque de l’Iran, le Kremlin a l’impression de perdre le contrôle de la question nucléaire. Certes, les exportations de pétrole russe vont probablement augmenter, dans les prochaines semaines. Néanmoins, ce gain ne se mesure pour l’instant que sur le court terme ; et il s’accompagne surtout de forts risques, tant pour la diplomatie russe au Moyen-Orient, que pour l’équilibre nucléaire à l’échelle mondiale.

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