La Russie et Israël : un jeu d’équilibriste complexe sur fond de diplomatie informelle

Rencontre entre Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou. Site internet du Kremlin, 14 mai 2013, Russie.
Bien qu’Israël s’en prenne aujourd’hui à l’un des partenaires les plus importants de la Russie, à savoir l’Iran, le Kremlin reste bien modeste dans sa condamnation de Tel Aviv. Une telle posture peut surprendre, mais répond en réalité à un jeu d’équilibre qui a défini, depuis plus de 10 ans, les rapports russo-israéliens. Des rapports basés sur des accords tacites, et justifiés par la peur russe de voir Israël basculer définitivement dans le camp de l’adversaire.
Multiplication des incidents impliquant Israël
Le 9 mars, l’agence de presse TASS rapportait qu’Israël, dans le cadre de son invasion du Liban, avait bombardé le centre culturel russe de Nabatieh, une des villes du pays. Une dizaine de jours plus tard, une frappe israélienne a touché et blessé deux reporters de la chaîne RT (précédemment, Russia Today), en plein reportage au sud du Liban.
Le ministère des Affaires étrangères russe a répondu très vivement à cette attaque en publiant un communiqué condamnant fermement l’action israélienne, et en rappelant la nécessité de protéger le droit des journalistes. L’ambassadeur israélien à Moscou a été convoqué par Sergueï Lavrov à la suite de cet incident, qui représente une réelle faille dans la relation entre le Kremlin et Tel Aviv.
Pourtant, ces Etats ont une tradition très proche l’une de l’autre. Le Times of Israel nous rappelle que le Likoud, lors des secondes élections législatives de 2019, avait créé des panneaux d’affichage montrant Benyamin Netanyahou aux côtés de différentes personnalités internationales importantes ; principalement, Donald Trump, et Vladimir Poutine.
Des liens historiques, mais pas toujours politiques
Les liens entre Israël et le monde russe ont toujours été très proches. Tout d’abord, une grande partie de la population israélienne peut tracer ses origines dans les populations ashkénazes de l’ancien empire russe (puis de l’URSS). D’après le Times of Israel, le grand-père de Benyamin Netanyahou lui-même, Nathan Mileikowsky, était un historien ashkénaze originaire de l’actuel Belarus.
Lors des différentes alyoth (de l’hébreu «עליות », qui signifie « élévation » ou « ascension »), un terme désignant les vagues d’immigration des diasporas juives vers la Palestine, puis l’Etat d’Israël, les russophones ont représenté une forte part des départs. Même en 2023, à la veille de l’attaque du 7 octobre, cette émigration restait un phénomène d’actualité : le média Riddle Russia estimait qu’entre le début de l’invasion russe et l’été 2023, 47 000 citoyens russes avaient émigré en Israël.
Selon la chercheuse israélienne Lily Galili, 16% de ses concitoyens sont russophones, et représentent donc une réelle force démographique dans le pays. Mais cette force ne se traduit pas nécessairement par des liens politiques très profonds ; Moscou a, historiquement, plutôt adopté une position pro-palestinienne en Asie de l’ouest, tandis qu’Israël a cherché à se rapprocher davantage du partenaire américain, afin d’assurer sa propre sécurité.
Les deux pays ont en revanche continué à coopérer, et à entretenir des relations cordiales, voire amicales. Entre 2015 et 2021, d’après le journal Middle East Policy, Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine se sont rencontrés 15 fois personnellement, soit une moyenne de plus de deux échanges par an. Si l’on ajoute le nombre d’échanges téléphoniques entre les deux chefs de gouvernement (environ 50 sur la même période), cette moyenne devient encore plus importante.
Une telle fréquence d’échanges et de rencontres illustre un sincère désir de coopérer, mais pas nécessairement par affinité culturelle ou idéologique, bien que celle-ci facilite les échanges. En réalité, comme pour toute action de la diplomatie russe, ce lien était avant tout justifié par une nécessité réaliste.
L’équilibre réaliste dans le cadre de la guerre en Syrie
Avec le retour de la diplomatie russe en Asie de l’ouest, dans les années 2010, Tel Aviv et Moscou ont naturellement dû composer avec leurs intérêts mutuels. La Syrie, et le conflit qui a secoué le pays de 2011 à 2024, est un excellent exemple de cette relation pragmatique.
Immédiatement après le printemps arabe, Israël comme la Russie craignaient de voir la Syrie tomber entre les mains des islamistes, créant un nouveau précédent en Asie de l’ouest. La révolution de 2011 pouvait également menacer leurs intérêts respectifs dans le pays : le plateau du Golan pour Israël, la base navale de Tartus pour le Kremlin. Ainsi, malgré les liens avérés entre le régime de Bachar al-Assad et l’Iran, l’ennemi principal de l’Etat hébreu, ce dernier a accueilli l’intervention russe en Syrie (septembre 2015) avec intérêt.
Selon Igor Delanoë, chercheur à l’IRIS, les deux pays ont justement mis en place des liens de « déconfliction », menant à un accord tacite. La Russie pouvait protéger le régime de Bachar al-Assad, tant des groupes islamistes que des rebelles ; en échange, Israël conservait sa domination sur le Golan, et continuait à frapper le Hezbollah pro-iranien en Syrie.
En mai 2018, Vladimir Poutine lui-même confirmait son souhait de voir les « forces armées étrangères », incluant les milices chiites pro-iraniennes, se retirer du territoire syrien. Cette annonce, quelques jours à peine après une rencontre entre lePremier ministre Netanyahou et le chef d’Etat russe, apparaissait comme un vrai signe en direction de la coopération avec Israël.
Mais cette relation n’était pas sans tensions. En septembre 2018, la Syrie a accidentellement abattu un avion de reconnaissance russe, alors que ses systèmes de défense repoussaient une intervention israélienne. Cet incident a provoqué une vive réaction à Moscou, qui a accusé l’Etat hébreu d’avoir utilisé l’appareil russe comme une « couverture ». La BBC avait alors rapporté des échanges houleux entre Sergueï Choïgou, ministre de la défense russe, et son homologue israélien.
La Russie et Tel Aviv n’ont jamais été alliés ; néanmoins, dans un contexte où leurs intérêts pouvaient se croiser, les deux se sont mutuellement tolérés. Cet incident illustre, en revanche, des tensions latentes, qui ont été très accentuées par le conflit actuel en Asie de l’ouest.
L’agression israélienne comme point de rupture
Dans les récentes années, trois principaux événements ont rebattu les cartes de la diplomatie russe en Asie de l’ouest, tous liés de près ou de loin à la relation entre Moscou et Téhéran.
Tout d’abord, le conflit ukrainien a poussé la Russie à se rapprocher de l’Iran, certes en raison d’une hostilité commune vis-à-vis de l’Occident, et des accords de coopération militaire ; mais aussi pour d’autres raisons. L’Iran a toujours été une pièce maîtresse dans le projet de Corridor Nord-Sud, une grande initiative russe pour établir des voies de communication, capables d’outrepasser les sanctions occidentales.
Ensuite, la reprise des hostilités entre Israël et le Hamas, en octobre 2023, a poussé la Russie à adopter une posture plus ouvertement pro-palestinienne. Au-delà de la préoccupation humanitaire, cette position est surtout motivée par une peur de voir le monde arabo-musulman déstabilisé, et par un désir d’accroître l’influence du Kremlin en Asie de l’ouest. Cette stratégie même donne certains gages au partenaire iranien.
Enfin, et plus urgent, la chute du régime de Bachar al-Assad, fin 2024, a illustré la fragilité de l’influence russe dans la région. Le partenariat iranien est donc d’autant plus important, qu’il représente l’un des derniers relais russophiles en Asie de l’ouest, et offre un contre-modèle aux puissances régionales alignées sur l’Occident, comme Israël et l’Arabie Saoudite.
Tous ces éléments ont un point en commun ; celui d’amener, naturellement, l’Etat hébreu et le Kremlin dans deux camps opposés. D’un côté, la Russie craint que l’escalade de violence ne lui fasse perdre un autre partenaire, et de l’autre, Israël considère l’Iran comme une menace existentielle. Si la cordialité entre l’Etat hébreu et le géant russe a donc persévéré à travers les intérêts mutuels, l’effacement de ces derniers dans la région a ouvert la porte à de nouvelles tensions entre les deux pays.
L’agression israélienne contre l’Iran, soutenue par les Etats-Unis, a donc causé de forts remous au Kremlin. Cette attaque est perçue comme une violation directe de « l’accord entre gentilshommes » entre Tel Aviv et Moscou. Les frappes israéliennes contre des cibles directement affiliées à la Russie, l’escalade rapide des tensions en Asie de l’ouest, sont de réels risques pour la diplomatie russe.
Il est même possible que ces frappes fassent partie d’une stratégie consciente et assumée, de la part de Tsahal. En attaquant des cibles liées aux Russes, les Israéliens pourraient en effet transmettre un message maximaliste : toute position trop alignée sur l’Iran sera comprise comme une preuve d’hostilité, et traitée comme telle. Un message qui, s’il est bien réel, constitue une réelle rupture dans la relation russo-israélienne, précédemment caractérisée par une approche d’équilibre mutuel.
Pour Tel Aviv : « l’ami de mon ennemi est mon ennemi »
Le 24 mars, les armées américaine et israélienne ont attaqué le site nucléaire iranien de Bouchehr. De nouveau, la diplomatie russe a réagi de manière passive à l’attaque, se contentant de la condamner : « Washington et Jérusalem-ouest doivent comprendre […] : une frappe sur la centrale nucléaire de Bouchehr entraînerait inévitablement des conséquences humanitaires et environnementales irréversibles ». Un avertissement qui, comme les autres, paraît bien timide, compte tenu de la fréquence des attaques sur l’Iran et de la nature importante de ce partenaire, pour la Russie.
En excluant la question américaine, Moscou se montre décidément bien indulgente avec Israël, qui continue pourtant de menacer ses intérêts en Asie de l’ouest. Tel Aviv reste toujours absent de la liste des Etats inamicaux du Kremlin, une exception parmi les pays occidentaux. Alors, si les intérêts de la diplomatie russe et de son homologue israélienne sont désormais si opposés, pourquoi ne pas prendre position plus nettement aux côtés de l’Iran ?
La réponse réside, justement, dans la vraie raison pour laquelle les Israéliens n’ont pas été placés sur la liste mentionnée. Tous les États de cette liste ont en effet voté des sanctions contre la Russie, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par celle-ci. Israël, en revanche, a toujours eu une position ambiguë sur ce dossier. Si Tel Aviv a fourni de l’aide humanitaire à Kiev, l’Etat hébreu s’est toujours refusé à soutenir le pays militairement, comme le précise le Royal United Service Institute.
Or, depuis les déclarations russes hostiles à l’intervention israélienne, cet équilibre a légèrement changé. Dans une interview avec l’agence de presse RBC-Ukraine, le 25 mars, l’ambassadeur israélien à Kiev a été interrogé sur ce refus de livrer des armes à l’Ukraine : « il est inutile de détailler ces restrictions maintenant. Nous voyons comment le monde change, et rien n’est figé ». Cette réponse, bien qu’indirecte, témoigne d’un réel changement de posture. Pour la première fois, Israël flirte avec l’idée de s’aligner plus directement sur Kiev. Si la Russie soutient l’ennemi iranien, alors Tel Aviv envisage d’appliquer la vieille loi du Talion.
Ce changement de discours n’est probablement pas passé inaperçu, du côté russe. Si le Kremlin s’engage trop nettement du côté iranien, l’Etat hébreu pourrait envisager de s’intéresser de plus près au dossier ukrainien. Un tel scénario, en plus d’agrandir la liste d’ennemis de la Russie, serait aussi un véritable échec diplomatique.
Moscou compte, en effet, sur Israël pour servir d’intermédiaire avec le monde occidental. Avec la quasi-rupture des relations entre le Kremlin et les membres de l’Union Européenne, et les relations en dents de scie avec la Maison Blanche, Tel Aviv représente une des dernières passerelles avec les puissances occidentales.
S’aliéner l’Etat hébreu signifierait donc se priver de ce relais, et donc compliquer inutilement les négociations sur différents sujets, notamment celui de l’Ukraine. D’autant plus qu’au vu du positionnement de Washington, presque entièrement aligné sur Tel Aviv, rompre avec le second causerait, sans nul doute, des retombées auprès du premier. La diplomatie américaine ayant déjà fait quelques gestes envers le Kremlin, ce dernier n’est pas prêt à tout risquer au nom d’un partenaire, qu’il considère déjà en forte difficulté.
La diplomatie russe essaie de temporiser
Pour toutes ces raisons, la diplomatie russe n’a pas exactement intérêt à adopter une position trop agressive, vis-à-vis du gouvernement de Netanyahou. La possibilité de voir Israël se ranger du côté de l’Ukraine, de perdre un intermédiaire avec l’Occident, et enfin de risquer de se retrouver isolé sur le dossier ouest-asiatique, ont donc motivé la position très prudente de Moscou.
Cependant, il existe une dernière raison qui motive la prudence russe : la levée des sanctions visant son pétrole, à la mi-mars, décidée par l’administration américaine. Grâce à ce choix américain, les exportations d’hydrocarbures russes ont fortement augmenté, compensant en partie les pertes russes pour son commerce avec l’Iran.
En échange d’une position en retrait sur la guerre en Asie de l’ouest, la Russie peut ainsi bénéficier d’un certain avantage pour ses hydrocarbures. Une nouvelle incitation, s’il en fallait davantage, à ne pas créer de distance avec Israël et Washington.
De nouveau, donc, l’intérêt pragmatique prime au-dessus des affiliations idéologiques, dans la relation russo-israélienne : Moscou pèse pour l’instant le pour et le contre, préférant temporiser plutôt que d’aggraver une situation déjà dangereuse pour elle. En définitive, dans cette relation si complexe, l’informel et la déconfliction sont les mots d’ordre ; et le resteront tant que le Kremlin ne verra pas d’intérêt à adopter une autre rhétorique.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



