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L’ultimatum ukrainien au Bélarus : quand les drones redéfinissent le rapport de force

Publié le 24/07/2026
8 min de lecture
Par Vladimir Krsmanovic
Europe
Interview d'Alexandre Loukachenko - site de la présidence du Bélarus

Interview d'Alexandre Loukachenko - site de la présidence du Bélarus

Alors que l’agression russe contre l’Ukraine se poursuit depuis plus de quatre ans maintenant, dépassant désormais la durée de la Première Guerre mondiale, la rivalité entre les deux pays s’intensifie autour d’opérations de drones visant les centres de décision des deux capitales, les infrastructures stratégiques telles que les bases militaires et les sites énergétiques, mais aussi les infrastructures civiles ukrainiennes (hôpitaux et habitations) frappées par la Russie. Parmi les multiples vagues d’attaques de drones entre les deux pays, un épisode a particulièrement marqué les esprits et bouleversé le rapport de force en faveur de l’Ukraine. À travers les événements récents observés, l’usage militaire des drones s’impose visiblement comme un facteur déterminant, capable de placer un belligérant, et ses éventuels co-belligérants, tel que le Bélarus, en position de faiblesse dans un conflit.

Kiev officialise sa coopération avec l’opposition bélarusse et menace Minsk

Le 26 mai dernier, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a invité pour la première fois Sviatlana Tsikhanouskaïa à Kiev afin de sceller officiellement la coopération entre l’opposition bélarusse et les autorités ukrainiennes. Cette rencontre consacre la légitimité de la dirigeante en exil comme figure diplomatique incontournable du rapprochement entre les peuples ukrainien et bélarusse. Cette visite fait suite à leur précédent échange organisé à Vilnius le 25 janvier dernier. Unis par des objectifs communs, ils entendent accroître la pression sur Minsk, notamment en s’appuyant sur l’arsenal des sanctions européennes. Sur ce point, l’opposition bélarusse espère bénéficier du poids diplomatique de Kiev pour convaincre la Commission et le Parlement européens d’intensifier les mesures punitives contre l’économie du régime d’Alexandre Loukachenko. Au-delà de l’enjeu économique, cette alliance vise également à exiger la libération des prisonniers politiques incarcérés depuis la répression de 2020. En outre, Sviatlana Tsikhanouskaïa sollicite l’aide de l’Ukraine pour faciliter l’accueil des exilés et soutenir les volontaires bélarusses qui combattent déjà aux côtés des forces ukrainiennes. Dans cette même logique d’isolement progressif du dirigeant de Minsk, Kiev confirme son refus catégorique de toute forme de médiation impliquant la Biélorussie dans le conflit face à la Russie.

Le même jour, le commandant des Forces de systèmes de drones des forces armées ukrainiennes, Robert Brovdi, avait annoncé publiquement qu’une liste de 500 cibles avait été identifiée sur le territoire du Bélarus, prêtes à être frappées si Minsk continuait de coopérer avec la Russie dans ses attaques de drones contre les civils ukrainiens. Face à l’escalade des frappes réciproques entre l’Ukraine et la Russie sur les infrastructures civiles et militaires, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a ensuite accordé une interview à la chaîne Al Arabiya dans laquelle il a présenté des excuses pour ses propos virulents envers le président ukrainien Volodymyr Zelensky, et a reconnu la vulnérabilité de son pays face à une possible escalade : « Nous sommes très vulnérables sur le plan militaire pour l’armée ukrainienne, le Bélarus est comme dans la paume de sa main. Nous comprenons parfaitement que nos infrastructures vitales, industrielles et logistiques, se retrouveraient dans la ligne de mire. Comme ils l’ont déclaré, ils ont déjà repéré 500 cibles de ce type sur le territoire biélorusse. » C’est la première fois depuis le début du conflit que le président biélorusse présente ses excuses au dirigeant ukrainien. Soutenant l’agresseur russe depuis février 2022, Alexandre Loukachenko a entretenu une rhétorique violente visant à décrédibiliser les autorités ukrainiennes en place.

L’attaque du 17-18 juin sur la Russie et l’ultimatum ukrainien

Un événement est ensuite venu accélérer la dynamique en faveur de l’Ukraine. Dans la nuit du 17 au 18 juin, l’Ukraine a mené l’une de ses plus vastes opérations de drones de la guerre, avec plus de 500 appareils engagés sur l’ensemble du territoire russe, une vingtaine de régions touchées, dont environ 194 interceptés aux abords de Moscou selon le maire de la ville, Sergueï Sobianine.

Malgré l’importante défense antiaérienne déployée autour de la capitale, plusieurs drones sont parvenus à échapper à l’interception. La raffinerie pétrolière de Moscou, située dans le district sud-est de Kapotnya, donc à l’intérieur même de la capitale, et non en périphérie, a été endommagée, entraînant des perturbations dans l’approvisionnement de plusieurs stations-service et alimentant, dans les jours suivants, un mouvement d’inquiétude chez une partie de la population cherchant à se procurer du carburant. Dans le même temps, les quatre principaux aéroports de Moscou ont temporairement suspendu leurs vols le temps de sécuriser l’espace aérien.

Les autorités russes elles-mêmes, le maire de Moscou et le gouverneur de la région, ont publiquement reconnu l’ampleur de l’attaque et ses dégâts. Il semblerait que l’objectif de cette opération n’ait pas été d’éliminer des cibles décisives, mais bien d’affaiblir la crédibilité de la défense antiaérienne russe, tant auprès de la société civile que de la chaîne de commandement politico-militaire et de la scène internationale.

Le 19 juin, alors que le président du Honduras effectuait une visite officielle à Kiev, Volodymyr Zelensky a annoncé, lors d’une conférence de presse conjointe, avoir posé un ultimatum à Alexandre Loukachenko concernant les répéteurs de signal (amplificateurs de portée permettant aux militaires russes de commander des drones sur de longues distances) utilisés par les drones russes le long de la frontière ukraino-biélorusse pour attaquer la capitale de Kiev : « Je pense qu’une semaine lui suffira pour y parvenir. Pourquoi une semaine ? Parce qu’en ce moment même, chaque jour, des civils et des enfants sont tués ou blessés à cause de cela. S’il ne le fait pas, nous le ferons nous-mêmes. »

Volodymyr Zelensky a également averti que la prochaine cible viserait, comme en Russie, le secteur du raffinage pétrolier biélorusse, qui permet à Minsk de vendre du pétrole et d’approvisionner l’armée russe.

Le dénouement : arrêt des répéteurs et rencontre à Valdaï

Trois jours après cette déclaration publique, le 22 juin, les répéteurs situés en territoire biélorusse ont cessé de fonctionner, une information confirmée par Volodymyr Zelensky lui-même le 24 juin, sur la base des rapports du commandant en chef des forces armées Oleksandr Syrsky et des services de renseignement, sans que l’on sache alors s’ils avaient été démantelés ou simplement désactivés.

Quelques jours plus tard, les 26 et 27 juin, Alexandre Loukachenko s’est rendu à la résidence du président russe Vladimir Poutine, à Valdaï, un lieu où ce dernier n’invite quasiment jamais de dirigeants étrangers. Si la visite avait été annoncée à l’avance, son format est resté inhabituel : aucune déclaration publique, aucune conférence de presse ; le communiqué officiel russe se limitant à mentionner une rencontre entre les deux chefs d’État consacrée à la coopération économique et aux « questions de sécurité régionale ». C’est la première fois depuis le début du conflit que le président biélorusse présente ses excuses au dirigeant ukrainien. Soutenant l’agresseur russe depuis février 2022, Alexander Loukachenko a entretenu une rhétorique violente visant à décrédibiliser les autorités ukrainiennes en place.

Cette séquence illustre combien l’usage massif des drones à des fins militaires est devenu un facteur déterminant du rapport de force, révélant les failles de la défense russe face à l’Ukraine et une pression ukrainienne sur le Bélarus, en cet épisode précis, plus efficace que celle exercée par la Russie elle-même. Depuis le début du conflit, Alexandre Loukachenko affirme ne pas vouloir impliquer les forces biélorusses dans la guerre et se positionne en faveur d’une médiation pour y mettre fin, un rôle qu’il avait déjà endossé en accueillant, en 2014 et 2015, les négociations ayant abouti aux accords de Minsk. Il reste toutefois que le Bélarus, en autorisant l’usage de son territoire par l’armée russe depuis 2022, est largement considéré comme un allié co-belligérant de facto, statut qui limite sa capacité à se poser en médiateur équilibré entre Kiev et Moscou. Le récent infléchissement biélorusse face aux pressions ukrainiennes met en lumière les difficultés de Minsk à maîtriser l’escalade et sa position de faiblesse relative sur la scène internationale, davantage accentué par la reconnaissance de l’opposition bélarusse comme locuteur légitime dans le conflit. Un signal, pour Moscou, qu’Alexandre Loukachenko pourrait se montrer réticent à s’impliquer davantage si la Russie venait à rencontrer de nouvelles difficultés internes. Cette séquence pourrait se reproduire à l’avenir si la Russie se retrouvait dans une situation similaire.

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