La réinhumation d’Andriy Melnyk, ancien dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens : un nouvel épisode des guerres de mémoire en Ukraine

La réinhumation d'Andriy Melnyk en Ukraine - Eugenia Pan'kiv - Unsplash.
En mai 2026, l’Ukraine a organisé la réinhumation d’Andriy Melnyk, ancien dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (l’OUN), au Cimetière militaire national ukrainien. Loin de constituer un simple transfert de dépouille, cette cérémonie s’inscrit dans une politique mémorielle progressivement renforcée depuis 2014. Si cette politique répond à une volonté de renforcer la cohésion nationale dans un contexte de guerre, elle continue également d’alimenter de profondes controverses, tant au sein de la société ukrainienne que dans les relations de l’Ukraine aussi bien avec son ennemi russe qu’avec plusieurs de ses partenaires internationaux, notamment la Pologne et Israël. Plusieurs récits s’affrontent.
Une politique mémorielle engagée depuis 2014
Les débats suscités par la réinhumation d’Andriy Melnyk trouvent leur origine dans l’évolution de la politique mémorielle ukrainienne depuis l’indépendance du pays. Si les questions liées à l’héritage des mouvements nationalistes étaient déjà présentes dans les années 1990, elles ont pris une importance croissante après la révolution de l’Euromaïdan en 2014, puis dans le contexte de la guerre déclenchée par la Russie en 2022.
Depuis lors, les autorités ukrainiennes cherchent à rompre avec le récit historique hérité de l’Union soviétique, dans lequel les mouvements nationalistes ukrainiens étaient présentés exclusivement comme des ennemis du peuple soviétique. Cette rupture s’est traduite par l’adoption des lois de décommunisation en 2015, le démantèlement de milliers de monuments soviétiques, le changement de nombreux noms de rues et de localités, ainsi que par une réévaluation de certaines figures du mouvement national ukrainien du XXᵉ siècle.
Dès les années 1990, et plus particulièrement sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-2010), plusieurs personnalités de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (l’OUN) et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) avaient commencé à être réhabilitées dans une partie du pays. Parmi elles figure Stepan Bandera, l’un des principaux dirigeants de l’OUN et une figure emblématique du nationalisme ukrainien, dont le rôle pendant la Seconde Guerre mondiale demeure très controversé. L’inauguration, en 2007, d’un imposant monument à son effigie à Lviv illustre cette évolution progressive.
Après 2014, ce processus prend une tout autre ampleur. Sous la présidence de Petro Porochenko, la politique de décommunisation s’accompagne d’un renforcement du récit national ukrainien, dans lequel les combattants de l’OUN et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) occupent une place de plus en plus importante comme symboles de la lutte pour l’indépendance et de la résistance aux occupations nazie et soviétique.
Cette orientation a été renforcée par l’adoption, en août 2025, de la loi sur les principes fondamentaux de la politique d’État en matière de mémoire nationale du peuple ukrainien et le lancement des travaux de création d’un Panthéon national ukrainien annoncé par le président Volodymyr Zelensky en avril 2026.
La loi d’août 2025 inscrit officiellement la mémoire historique dans le champ de la sécurité nationale et définit la préservation de la mémoire, du patrimoine culturel et de la langue ukrainienne comme des priorités de l’État. Son préambule affirme notamment que l’une des composantes de l’agression armée russe consiste à « priver les Ukrainiens de leur mémoire historique ». La politique mémorielle ukrainienne est également devenue un enjeu géopolitique majeur. Elle constitue un terrain de confrontation entre le récit porté par les autorités ukrainiennes, qui présentent la réappropriation de la mémoire nationale comme un élément essentiel de la construction de l’État et de la résistance à l’agression russe, et celui de Moscou, qui dénonce au contraire une réhabilitation de mouvements nationalistes qu’il associe au nazisme. La « dénazification » de l’Ukraine est ainsi devenue l’un des principaux arguments mobilisés par Vladimir Poutine pour justifier l’invasion à grande échelle de février 2022.
C’est dans ce contexte de réévaluation historique et de débats persistants autour de l’héritage des mouvements nationalistes ukrainiens que s’inscrit le cas d’Andriy Melnyk. Acteur important du mouvement national ukrainien de l’entre-deux-guerres, son parcours historique est aujourd’hui au centre de controverses liées à l’histoire complexe du mouvement nationaliste ukrainien.
Andriy Melnyk, une figure longtemps éclipsée et controversée
Si le nom de Stepan Bandera est aujourd’hui largement connu en Ukraine comme à l’étranger, celui d’Andriy Melnyk est longtemps resté beaucoup plus discret. Pourtant, cet ancien officier de l’armée de la République populaire ukrainienne occupe une place importante dans l’histoire du mouvement nationaliste ukrainien du XXᵉ siècle.
Né en 1890, Andriy Melnyk rejoint très tôt les milieux indépendantistes ukrainiens. Ancien officier de l’armée de la République populaire ukrainienne (1917-1921), il participe à la fondation de l’OUN en 1929. Il devient rapidement l’un des plus proches collaborateurs de son fondateur, Yevhen Konovalets. Après l’assassinat de ce dernier par un agent soviétique à Rotterdam en 1938, Andriy Melnyk prend la tête de l’organisation.
Son autorité est cependant rapidement contestée par une nouvelle génération de militants menée par Stepan Bandera. Les divergences concernent à la fois la stratégie politique et les méthodes d’action. Andriy Melnyk défend une organisation plus hiérarchisée et une approche plus prudente dans les relations avec les puissances étrangères, tandis que Stepan Bandera représente une ligne plus radicale et plus révolutionnaire. Ces tensions aboutissent en 1940 à la scission de l’OUN en deux branches : l’OUN-M, dirigée par Andriy Melnyk, et l’OUN-B, menée par Stepan Bandera.
Après la guerre, Andriy Melnyk s’installe en Europe occidentale, où il poursuit ses activités au sein de l’émigration nationaliste ukrainienne jusqu’à sa mort au Luxembourg en 1964. Son parcours contraste avec celui de Stepan Bandera, assassiné à Munich en 1959 par un agent du KGB et progressivement transformé en symbole du nationalisme ukrainien. Cette différence de trajectoire contribue à expliquer pourquoi Andriy Melnyk est longtemps resté dans l’ombre de son ancien rival.
Sa réinhumation, effectuée à Kiev comme un hommage rendu à une figure de la lutte pour l’indépendance ukrainienne, a immédiatement ravivé les controverses liées à son héritage historique. Ces controverses s’expliquent notamment par le rôle joué par certains membres de l’OUN-M pendant l’occupation allemande.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, les deux branches de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (l’OUN-M et l’OUN-B) espèrent tirer parti de l’invasion allemande de l’Union soviétique pour réaliser leur objectif de longue date : la création d’un État ukrainien indépendant. Les historiens Karel C. Berkhoff, chercheur néerlandais spécialiste de l’Holocauste en Europe orientale, et Marco Carynnyk, historien et traducteur canado-ukrainien, rappellent dans leur étude The Organization of Ukrainian Nationalists and Its Attitude toward Germans and Jews: Iaroslav Stets’ko’s 1941 Zhyttiepys, publiée en 1999, que les nationalistes ukrainiens organisaient dès l’été 1941 des « groupes de marche » (pokhidni hrupy) chargés d’accompagner l’avancée de la Wehrmacht afin de mettre en place des administrations locales, des milices et des structures politiques ukrainiennes dans les territoires occupés. Ils soulignent toutefois que les relations entre les nationalistes ukrainiens et l’Allemagne nazie ne peuvent être réduites à une lecture uniforme : elles évoluent au fil de la guerre et diffèrent selon les organisations, les structures et les individus.
Dans son article La police auxiliaire ukrainienne et l’Holocauste sur le territoire de Kharkiv (2012), dont une version développée a ensuite été publiée dans la revue Yad Vashem Studies, l’historien ukrainien Yurii Radchenko analyse le rôle joué par des membres de l’OUN-M au sein de la police auxiliaire ukrainienne à Kharkiv dans les années 1941-1943. Yurii Radchenko montre que les organisations dirigées par Andriy Melnyk et Stepan Bandera participaient activement à la création de cette force de police et que, durant les premiers mois de l’occupation, les mélnykistes y exercent même une influence prépondérante. Selon lui, cette stratégie répondait avant tout à un objectif politique : utiliser les administrations et les forces de police créées sous l’occupation allemande afin d’établir progressivement un pouvoir ukrainien sur les territoires occupés. Cependant, en intégrant une institution qui constituait l’un des principaux instruments de la politique génocidaire nazie, certains de ses membres participaient à la persécution de la population juive. Yurii Radchenko montre notamment que la police auxiliaire procédait à des arrestations et à l’expulsion des Juifs de leurs domiciles vers le ghetto. Après les fusillades de Drobytsky Yar, des policiers auxiliaires participaient également à la garde du camp juif ainsi qu’au pillage des biens des victimes. Si la police auxiliaire ne prenait pas directement part aux exécutions de masse, elle jouait, selon Yurii Radchenko, un rôle essentiel dans le fonctionnement de l’appareil de persécution mis en place par les autorités d’occupation.
Ces travaux permettent de mieux comprendre pourquoi la réhabilitation d’Andriy Melnyk demeure aujourd’hui une source de profondes controverses, tant en Ukraine qu’à l’étranger, notamment en Israël, en Pologne et en Russie.
Une politique mémorielle aux répercussions internationales
Les réactions d’Israël, de la Pologne et de la Russie témoignent de lectures profondément différentes d’un même événement, chacune fondée sur sa propre mémoire de la Seconde Guerre mondiale.
Yad Vashem, le mémorial officiel de la Shoah, a exprimé sa « profonde préoccupation » face à l’organisation d’une cérémonie officielle en l’honneur d’un ancien dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens. Dans son communiqué du 25 mai 2026, l’institution estime que rendre les honneurs d’État à une personnalité liée à un mouvement dont certains membres ont collaboré avec l’Allemagne nazie et participé aux persécutions des Juifs porte atteinte au devoir de mémoire de la Shoah. Le ministère israélien des Affaires étrangères, dirigé par Gideon Sa’ar, a également condamné cette initiative, rappelant qu’« il n’y [avait] pas de place pour l’oubli de la vérité historique et de la mémoire des victimes assassinées par les nazis et leurs collaborateurs ». Ces réactions montrent que la question dépasse largement le cadre des relations européennes et touche aux enjeux internationaux de la mémoire de la Shoah.
Un autre pays particulièrement concerné par cette politique mémorielle est la Pologne. Si la coopération entre Varsovie et Kiev demeure essentielle face à l’agression russe, les désaccords autour de l’héritage de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (l’OUN) et des massacres de Volhynie continuent d’alimenter les tensions entre les deux pays.
Le 20 juin 2026, le président polonais Karol Nawrocki a retiré à Volodymyr Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction de la République de Pologne. Ce geste a une portée symbolique considérable. Décernée au président ukrainien au lendemain de l’invasion russe de 2022, cette décoration incarnait le rapprochement stratégique entre Varsovie et Kiev. Pour justifier sa décision, Karol Nawrocki a invoqué plusieurs initiatives récentes des autorités ukrainiennes en matière de politique mémorielle. Outre la réinhumation d’Andriy Melnyk, il a critiqué notamment l’attribution, en mai 2026, du titre honorifique « Héros de l’UPA » à la 114ᵉ brigade tactique de l’armée ukrainienne, une référence jugée inacceptable en Pologne en raison du rôle de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne dans les massacres de civils polonais en Volhynie. Aux yeux de Varsovie, ces décisions traduisent une réhabilitation croissante de figures et de symboles associés au nationalisme ukrainien de la Seconde Guerre mondiale.
Cette décision s’explique également par le parcours de Karol Nawrocki, historien de formation, ancien directeur du Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdańsk en Pologne puis président de l’Institut de la mémoire nationale (IPN). Dès sa première rencontre officielle avec Volodymyr Zelensky, en décembre 2025, il avait offert à son homologue un exemplaire en langue ukrainienne du deuxième volume des Documents du crime de Volhynie, publié par l’IPN, afin de rappeler l’importance que la Pologne accorde à la mémoire des victimes et à la poursuite des travaux d’exhumation en Ukraine.
Enfin, la Russie s’est rapidement emparée de cette affaire pour alimenter son discours sur la « dénazification » de l’Ukraine. Cette réinhumation a été intégrée au récit officiel russe, qui y voit une nouvelle illustration de la glorification du nazisme par les autorités ukrainiennes.
La réhabilitation de certaines figures du nationalisme ukrainien ne fait pas seulement débat à l’étranger. Elle continue également de diviser la société ukrainienne, où leur perception varie fortement selon les régions et les trajectoires historiques locales.
Une mémoire qui fracture encore l’Ukraine
Dans l’ouest du pays, notamment en Galicie et en Volhynie, les mouvements nationalistes ukrainiens du XXᵉ siècle occupent une place particulière dans la mémoire collective. Pour une partie de la population, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) incarnent avant tout la lutte pour l’indépendance nationale face aux occupations soviétique et nazies. Dans certaines familles, ces organisations font partie de l’histoire locale et familiale, ce qui explique la place symbolique qu’elles continuent d’occuper aujourd’hui.
La situation est différente dans une grande partie du centre, du sud et de l’est de l’Ukraine, où les trajectoires historiques ont été davantage marquées par l’héritage impérial russe puis soviétique. Dans ces régions, les organisations nationalistes ukrainiennes ont longtemps occupé une place beaucoup plus marginale, voire négative, dans la mémoire collective.
Dans le contexte de la guerre avec la Russie, les débats autour des figures nationalistes ukrainiennes sont devenus particulièrement sensibles. Pour une partie de la société, leur reconnaissance constitue une affirmation légitime de l’identité nationale et de la continuité du combat pour l’indépendance. D’autres, en revanche, rappellent les aspects les plus controversés de leur histoire, notamment les collaborations de certains de leurs membres avec l’Allemagne nazie, leur participation aux persécutions des Juifs ainsi que les massacres commis contre les populations civiles polonaises en Volhynie et en Galicie orientale.
Ces divergences reflètent également la diversité historique du pays. Les héros nationaux ne sont pas perçus de manière homogène sur l’ensemble du territoire ukrainien. Les figures qui occupent une place centrale dans la mémoire de l’ouest de l’Ukraine ne bénéficient pas nécessairement de la même reconnaissance dans d’autres régions. Cette réalité s’explique par la diversité des expériences historiques vécues au sein d’un État dont les différentes régions ont longtemps appartenu à des ensembles politiques distincts — empires russe, austro-hongrois ou polono-lituanien — avant d’être réunies au cours du XXᵉ siècle.
La réinhumation d’Andriy Melnyk illustre ainsi les difficultés auxquelles l’Ukraine demeure confrontée dans la construction d’un récit historique commun. Si les autorités cherchent à renforcer une mémoire nationale autour des combattants de l’indépendance, certaines figures continuent de susciter de profondes divisions, tant au sein de la société ukrainienne qu’à l’étranger. Les réactions de la Pologne, d’Israël, ainsi que la récupération de cette affaire par la Russie montrent que les choix mémoriels de Kiev dépassent désormais largement le cadre national. Dans un pays aux héritages historiques multiples, la construction d’une mémoire partagée demeure ainsi l’un des défis les plus complexes.
À propos de l'auteur
Olga Chekhurska
Olga est diplômée d’une Licence en Sciences politiques de l’Université Paris Nanterre et d’un Master en Relations internationales à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales – Langues O’). Spécialisée en géopolitique de l’Europe centrale et orientale, et plus particulièrement de l’Ukraine, elle s’intéresse aux dynamiques politiques, sécuritaires et sociétales de la région.



