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Volodymyr Zelensky en Serbie cet été

Publié le 01/09/2026
12 min de lecture
Par Thomas Mikovic
Europe
Visite du président ukrainien en Serbie - site officiel du président de la République serbe -Dimitrije Goll

Visite du président ukrainien en Serbie - site officiel du président de la République serbe -Dimitrije Goll

Le 8 août 2026 dernier, le président ukrainien Voloymyr Zelensky a effectué sa première visite officielle en Serbie. Il a été reçu en grande pompe par Aleksandar Vučić, alors que trois semaines plus tôt, à Kiev, ce dernier a été le seul dirigeant présent au sommet Ukraine-Europe du sud-est à refuser de signer une déclaration appelant à intensifier la pression sur la Russie. Cette contradiction est, encore une fois, révélatrice du jeu d’équilibriste auquel s’adonne la diplomatie serbe : Belgrade veut se montrer aux côtés de Kiev, pour donner le change auprès de Bruxelles, mais refuse de rompre avec Moscou.

La visite d’août n’a débouché ni sur un partenariat stratégique concret, ni sur un retournement de la position serbe par rapport aux sanctions occidentales contre la Russie. Seul un document technique a été signé, portant sur la santé animale et la sécurité alimentaire. Néanmoins, derrière les cérémonies, les accords d’apparence secondaires, et les poignées de mains, se dissimule un potentiel stratégique plus discret, mais bien présent.

Une visite qui formalise la relation Kiev-Belgrade

Depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, les contacts entre Volodymyr Zelensky et Aleksandar Vučić se sont fait au rythme des sommets régionaux. Ils se voyaient effectivement en marge des sommets Ukraine-Europe du Sud-Est, notamment à Athènes en 2023, à Dubrovnik en 2024, et à Odesa en 2025. Avec la visite d’août, c’est la première fois que le président ukrainien se rend en Serbie pour une rencontre bilatérale, avec cérémonie d’accueil, tête-à-tête, réunion des délégations et conférence de presse conjointe.

Six chantiers ont été balisés lors de cette rencontre. Ceux-ci englobent l’intégration européenne, l’accord de libre-échange en discussion depuis 2005 à finaliser d’ici fin 2026, les infrastructures et l’interconnexion, l’énergie, la sécurité alimentaire et l’aide humanitaire à la reconstruction.

Malgré cette ambition, seul un texte sur la santé animale a été signé, un accord commercial restant à négocier. Ainsi, il existe un sérieux écart entre la publicité politique et médiatique de cette rencontre, et son contenu réel ; nous avons eu beaucoup de symboles, mais peu d’engagements chiffrés. Au niveau stratégique, notons que le président serbe a très rapidement fixé ses lignes rouges. Il a en effet affirmé que la politique serbe vis à vis des sanctions définie « il y a cinq ans » ne changerait pas « jusqu’à nouvel ordre ». Par ailleurs, il a été précisé que la coopération militaire n’avait pas été abordée.

Le jeu d’équilibriste de la Serbie : entre UE, Russie et Kosovo

Depuis l’arrivée au pouvoir du SNS, et d’Aleksandar Vučić, la Serbie joue un jeu d’équilibre diplomatique, en suivant une stratégie multivectorielle. Cette politique consiste à avancer sur l’intégration européenne, tout en demeurant un partenaire privilégié de la Russie. Hors, depuis l’invasion de l’Ukraine par cette dernière, cette logique est devenue dangereusement contradictoire. En effet, cette politique combine à la fois un soutien juridique à l’intégrité territoriale de l’Ukraine sur la base de la Charte de l’ONU, ainsi que le refus de reconnaître les annexions russes. Mais aussi, un rejet des sanctions occidentales contre Moscou, auquel s’ajoute une coopération officielle non-matérielle avec l’Ukraine, celle-ci se traduisant surtout par l’envoi d’aide humanitaire. Pour autant, du point de vue de Belgrade, cette politique n’est pas incohérente, et repose sur une réciprocité juridico-stratégique. La Serbie continue de militer pour la souveraineté de l’Ukraine qui, de son côté, continue de ne pas reconnaître l’indépendance du Kosovo, proclamée unilatéralement en 2008.

L’équité de ce rapport présente toutefois un coût immédiat. Lorsque le président Zelensky a réaffirmé à Belgrade que Kiev respectait  » l’intégrité territoriale de [ses] partenaires » et qu’elle ne reconnaissait pas le Kosovo, les autorités kosovares avaient vivement protesté. Le grand drapeau ukrainien affiché à Pristina depuis 2022 a été retiré dès le lendemain, le 9 août. Néanmoins, aux vues du poids régional, de la capacité industrielle et du canal informel vers Moscou qu’un partenariat avec la Serbie permet, la grogne de Pristina apparaît comme un coût acceptable.

La question des livraisons d’armement de la Serbie à l’Ukraine

La question la plus épineuse qu’induisent les relations serbo-ukrainiennes ne figurait pas à l’ordre du jour officiel de la rencontre, mais elle en constitue un arrière-plan constant ; il s’agit de la fourniture, par des biais indirects, de matériel militaire serbe à l’Ukraine. La Serbie possède en effet l’une des industries d’armement les plus actives d’Europe de l’Est, avec 561,2 millions d’euros d’exportations réalisées en 2023. Les calibres produits sont compatibles avec les systèmes d’origine soviétique, encore largement répandus dans les forces armées ukrainiennes. En juin 2024, le Financial Times avait évalué à environ 800 millions d’euros la valeur des munitions serbes ayant atteint l’Ukraine via des pays tiers depuis 2022. Aleksandar Vučić a lui même qualifié ce chiffre de « globalement exact », en précisant toutefois qu’il couvrait deux à trois ans, et non une seule année.

Cette situation singulière, permettant à la Serbie de fournir, indirectement, du matériel militaire à l’Ukraine, est rendue possible par une mécanique rodée reposant sur ce qui est la pierre angulaire du régime légal serbe d’exportation d’armement : le certificat d’utilisateur final. Ce document engage l’acheteur initial à ne pas réexporter le matériel sans autorisation écrite de Belgrade, mais il ne constitue pas un dispositif de suivi physique après la vente. Ainsi, quatre schémas de redirection ressortent des sources disponibles : la réexportation par le premier acheteur après autorisation de Belgrade, l’achat par un pays, membre de l’OTAN, qui affecte ensuite le matériel à un programme d’aide à l’Ukraine, la revente non autorisée en violation du certificat, ou l’assemblage de composants serbes dans un pays tiers. Cela change alors l’origine commerciale du produit fini. Les deux derniers scénarios correspondent aux allégations russes de 2025. En effet, en mai puis juin de cette année, le renseignement extérieur russe (le SVR), a publiquement accusé plusieurs entreprises serbes d’alimenter l’Ukraine via des intermédiaires bulgares et tchèques. Étaient évoquées notamment des kits de roquettes de 122 mm assemblés à l’étranger pour changer l’origine déclarée. Ces accusations n’ont été accompagnées d’aucun document authentifiable rendu public et doivent être traitées comme des allégations d’une source intéressée, non comme des faits établis. Elles ont néanmoins eu un effet concret :le jour même, la Serbie a suspendu la totalité de ses exportations de munitions, officiellement pour reconstituer les stocks de son armée. Une reprise partielle et sélective a été rapportée à partir de février 2026, sans confirmation ministérielle formelle des destinations.

Un témoignage a cependant apporté un éclairage occidental inédit en amont même de la visite de Belgrade: l’ancien ambassadeur américain Christopher Hill a expliqué début août 2026 que Washington avait vérifié la capacité de l’industrie serbe à répondre à une liste de besoins ukrainiens et avait soutenu l’achat de volumes importants, acheminés ensuite via des agents et des partenaires européens, notamment la Pologne et la République tchèque. Ce témoignage suggère que la facilitation occidentale du circuit était connue et organisée, sans pour autant impliquer Belgrade dans un contrat direct avec Kiev. Balkan Insight a par ailleurs documenté le transit serbe de 960 obus de 155 mm vers un utilisateur final tchèque — mais ces munitions étaient fabriquées en Bosnie-Herzégovine, non en Serbie, ce qui illustre le rôle de plaque tournante régionale de Belgrade plus qu’une origine serbe directe.

Le résumé le plus rigoureux que nous pouvons faire de ces observations est donc le suivant : la Serbie n’a pas conclu publiquement d’accord militaire avec Kiev et ses registres officiels ne déclarent pas l’Ukraine comme destination, mais elle vend à grande échelle à des partenaires occidentaux dont une partie significative des volumes a ensuite alimenté l’effort de guerre ukrainien. Cette architecture juridique permet à Aleksandar Vučić de maintenir simultanément son discours de neutralité vis-à-vis de Moscou et une contribution matérielle bien réelle, quoique non officielle, à la défense ukrainienne.

Le bilan des principaux acteurs

Cette visite d’État de Volodymyr Zelensky dans une Serbie qui n’a pas rompu avec Moscou reste un acte symbolique à faible implication concrète, d’autant que tous les acteurs n’en tirent pas les mêmes conclusions.

Pour la Serbie, il s’agit d’abord de marquer des points auprès de Bruxelles. En recevant le président ukrainien avec les honneurs, Aleksandar Vučić remet sur la table un rapprochement avec l’occident qui semble s’enliser. En parallèle, malgré la critique que cela peut générer à Moscou, la déclaration sur le refus d’adhérer aux sanctions, et l’absence de promotion de tout partenariat stratégique concret constituent des garanties indirectes visant à tranquilliser le partenaire russe. Tant que les différents camps tolèrent une ambiguïté qui arrange chaque partie, la stratégie multivectorielle serbe permet encore une fois de générer un bénéfice net. De plus, le soutien ukrainien à la Serbie sur la question du Kosovo obtenu réciproquement à celui des Serbes sur la souveraineté de l’Ukraine renforce l’argument juridique de Belgrade sur la violation de son intégrité territoriale.

Pour l’Ukraine, l’intérêt est double. Il est tout d’abord politique : l’accueil chaleureux fait à Volodymyr Zelensky contribue à abîmer le narratif de la fraternité russo-serbe, en réduisant la possibilité pour les Russes de présenter Belgrade comme un allié stratégique. Il est ensuite matériel par la préservation de l’accès, même informel et non-garanti, à une base industrielle produisant des munitions compatibles avec les systèmes de défense ukrainiens, hérités de l’ère soviétique. Kiev opte pour une ambiguïté pragmatique et fonctionnelle ; en ne forçant pas la main de Belgrade pour se positionner officiellement en sa faveur, elle permet l’afflux d’une aide indirecte, facilement révocable en cas de rupture diplomatique.

Pour la Russie, cette visite constitue un revers symbolique, mais pas une rupture stratégique. Le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a réagi le 14 août, en présentant Aleksandar Vučić comme soumis au « chantage » de l’UE, tout en jugeant inacceptable que des munitions serbes puissent armer Kiev. Moscou conserve cependant des leviers substantiels : l’énergie (le rachat des parts de Gazprom au sein de NIS par la compagnie hongroise MOL n’étant pas encore finalisé à ce jour), l’affinité culturelle et religieuse, la russophilie d’une grande part de la population serbe, et le soutien sur le dossier du Kosovo au Conseil de sécurité de l’ONU. Tous ces éléments rendraient une rupture coûteuse pour les deux parties.

Pour l’Union Européenne, cette rencontre peut être soumise à une double lecture. Soit comme un rapprochement encourageant entre deux pays candidats, soit comme un geste symbolique à l’impact médiatique fort, cherchant à compenser le non-alignement serbe sur la politique extérieure de Bruxelles. Tout l’enjeu pour l’Europe sera alors de pousser ce symbolisme à évoluer vers des mécaniques concrets, sans quoi Belgrade pourrait continuer à jouer l’ambiguïté sans jamais s’aligner pleinement.

La visite de Volodymyr Zelensky à Belgrade ne marque donc pas un réalignement de la Serbie, mais plutôt une nouvelle étape dans la politique d’équilibre poursuivie par Aleksandar Vučić. En affichant sa proximité avec Kiev tout en maintenant son refus d’appliquer les sanctions contre Moscou et en préservant ses liens avec la Russie, Belgrade démontre une nouvelle fois sa capacité à naviguer entre des partenaires aux intérêts profondément antagonistes.

La coopération avec l’Ukraine, notamment dans les domaines économique et humanitaire, peut ainsi progresser sans remettre fondamentalement en cause le partenariat russo-serbe. Cette stratégie repose toutefois sur une équation de plus en plus difficile à maintenir ; la poursuite de la guerre en Ukraine réduit progressivement l’espace disponible pour les États souhaitant conserver une position intermédiaire entre Moscou et les intérêts occidentaux.

À mesure que l’Union européenne renforce ses exigences d’alignement de sa politique étrangère pour les pays candidats, le coût politique de l’ambiguïté serbe pourrait augmenter. Dans le même temps, une implication indirecte de l’industrie de défense serbe dans l’effort de guerre ukrainien, même réalisée par l’intermédiaire de pays tiers, expose Belgrade à des pressions croissantes de la Russie. Pour autant, il serait prématuré de considérer cette visite comme le prélude à une rupture avec Moscou. Le véritable enjeu se situe plutôt dans la capacité de la Serbie à prolonger cette politique multivectorielle sans franchir les lignes rouges de ses différents partenaires. La rencontre entre les deux présidents aura finalement moins changé la position de Belgrade qu’elle n’aura démontré une réalité fondamentale : la Serbie entend continuer à tirer profit de sa position d’intermédiaire aussi longtemps que les rapports de force internationaux lui permettront de le faire.

À propos de l'auteur

Photo de Thomas Mikovic

Thomas Mikovic

Thomas est analyste en stratégie internationale, diplômé en prospective géopolitique suite à une formation au sein de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques. Spécialiste des Balkans occidentaux, il a consacré ses travaux de recherche à la diplomatie multivectorielle de la Serbie et s’intéresse aux recompositions stratégiques, aux influences de puissances et aux dynamiques politiques en Europe du Sud-Est.

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