La démission annoncée de Aleksandar Vučić, essoufflement ou confirmation ?

Aleksandar Vučić - source : commons.wikimedia.org
Le 27 juin dernier, à l’occasion d’un grand rassemblement organisé par le Parti progressiste serbe (SNS) à Belgrade, le président Aleksandar Vučić a annoncé sa démission « dans les prochaines semaines ». Sans être plus précis sur une échéance, il a précisé que des élections présidentielles et législatives anticipées seraient convoquées. Cette annonce, qui intervient un an avant l’échéance normale du dernier mandat présidentiel constitutionnellement possible de Aleksandar Vučić, s’inscrit dans un contexte de protestation particulièrement tendu. En effet, depuis l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad ayant fait 16 morts en novembre 2024, le mouvement lancé par les étudiants n’a pas décoléré. Ce mouvement, qui s’est largement étendu au delà des facultés, dénonce une corruption systémique intrinsèque au système Vučić, à laquelle l’on doit les malfaçons ayant causé la tragédie de Novi Sad, et revendique des élections transparentes. Les détails de cette affaire et de l’organisation du pouvoir en Serbie seront bientôt abordés dans nos colonnes.
Une annonce volontairement floue, pour un scénario d’alternance « à la Poutine » ?
Si, à première vue, cette déclaration semble aller dans le sens de la contestation, bien qu’aucune date n’ait été précisée pour la tenue d’une élection, ni même pour la démission en elle même, de nombreuses analyses sont déjà alerte sur cette décision de Aleksandar Vučić. En effet, cette démission ne serait pas une capitulation face à la rue, mais bien une manœuvre de rotation institutionnelle destinée à conserver le pouvoir en basculant de la présidence de la République serbe, limitée à deux mandats d’affilé, au poste de Premier ministre, qui ne souffre d’aucune limitation du nombre de mandats. Une manœuvre qui n’est pas sans rappeler celle de Vladimir Poutine, nommé Premier ministre en 2008 après deux mandats présidentiels à la tête de la Russie. Un parallèle qui va jusqu’au nom de liste proposé par Aleksandar Vučić, Serbie Unie, qui rappel le nom du parti Russie Unie, parti de Vladimir Poutine.
Dès lors, la véritable question n’est pas de savoir si le système Vučić touche à sa fin, mais pourquoi son principal architecte choisit aujourd’hui de le reconfigurer. Après plus de dix ans d’hégémonie politique, Aleksandar Vučić agit-il par simple calcul ou parce qu’il perçoit, pour la première fois, une menace réelle contre son pouvoir ?
« Je ne serai président que pendant quelques semaines, puis je démissionnerai ». Tels ont été les mots de Aleksandar Vučić à Belgrade le 27 juin dernier, devant plusieurs milliers de ses partisans. Tout en ayant proposé le nom de Serbie unie pour la liste de son parti, le SNS, le président serbe a également offert son aide pour la futur campagne électorale, « si le parti le lui demandait ». Toutefois, ce discours n’a été suivi d’aucune action politique concrète, dans la mesure où aucun calendrier de démission, ni de dissolution du parlement, n’a été explicité, alors qu’il s’agit de la condition à la convocation d’élections anticipées.
Selon les analystes du Financial Times, cette incertitude constitue un flou volontairement entretenu. L’annonce d’une démission, sans pour autant démissionner tout de suite, aurait pour but de jauger le climat politique, afin de pouvoir revenir sur la parole donnée en cas de timing trop défavorable. L’aspect « poutinien » de la manœuvre tient quant à lui à une conservation du pouvoir réel à travers le parti et la fonction de Premier ministre, dans un système où, par ailleurs, la présidence est une fonction surtout protocolaire. C’est cette même constitution qui interdit à Aleksandar Vučić de briguer un troisième mandat présidentiel d’affilé. La rotation des postes, en lui confiant la fonction de Premier ministre – qu’il a déjà occupé entre 2014 et 2017 – lui permettrait de garder en main les leviers de l’exécutif, tandis qu’un fidèle du SNS occuperait la présidence. A ce titre, les nom la présidente de l’Assemblée Nationale, Ana Brnabić, et celui du président du SNS et ex-Premier ministre Miloš Vučević commencent déjà à circuler.
Les élections en Serbie : un moment de démocratie transformé en rituel de confirmation
Sous le système mis en place par Aleksandar Vučić, les échéances électorales sont moins un exercice de la souveraineté populaire, que des rituels de confirmation visant à réaffirmer le monopole politique du SNS face aux sceptiques. En annonçant lui même la tenue des élections, et, par la suite, en les convoquant, Aleksandar Vučić prend l’initiative, et réaffirme sa position de « chef d’orchestre » de la politique serbe. Selon les analystes, la démission annoncée du président serbe ne serait pas une concession faite aux opposant à son régime, mais une façon de choisir lui même le terrain de leur prochain affrontement.
Cette manœuvre de Aleksandar Vučić verrait son efficacité reposer sur trois axes. Le premier est le timing électoral. En effet, la fenêtre, imposée par la constitution, de 45 à 60 jours entre dissolution et scrutin est très favorable au camp présidentiel, dont la capacité de mobilisation, ainsi que la « logistique », sont déjà en place de par la mainmise sur l’appareil d’État et les médias. Songeons par ailleurs que les périodes estivales ont toujours été synonymes d’essoufflement des mouvements sociaux, en particulier des mouvements étudiants.
Le second axe est la base électorale du SNS. Les adhérents du parti représenteraient environ un électeur sur quatre. Une masse critique que le parti mobilise notamment dans les zones rurales, mais aussi parmi les retraités, rassurés par la stabilité gouvernementale incarnée par Aleksandar Vučić. Les seniors demeurent en effet le cœur de cible du SNS, le gouvernement ayant régulièrement pris soin d’augmenter le montant des retraites.
Le troisième axe est la mise en avant de la rhétorique nationaliste par le SNS, sur des questions faisant consensus dans la société serbe. Le 27 juin n’a pas été choisi au hasard, le Vidovdan (fête nationale serbe commémorant la bataille de Kosovo Polje de 1389) ayant lieu le 28. Le président Vučić a déclaré dans son discours que le statut du Kosovo était non-négociable, et que la Serbie maintiendrait sa neutralité militaire. La promesse de maintient de l’équilibre entre Bruxelles, Moscou et Pékin vise, encore une fois, l’électorat attaché à la stabilité.
Le mouvement de contestation pris de vitesse…ou pris au sérieux ?
La manœuvre de Aleksandar Vučić pose une question. Si son objectif est bien de prendre l’opposition de vitesse, en s’assurant le contrôle de l’agenda politique, cela signifie-t-il qu’aux yeux du président serbe, la victoire aurait pu échapper au SNS autrement ? Laisser le temps à l’opposition de s’organiser, de s’installer, et de planifier une campagne lui aurait donné une chance réelle de renverser la donne ? Le mouvement de révolte, qui a débuté à Novi Sad en novembre 2024, tient depuis 18 mois, et est toujours mobilisateur. La résilience de cette mobilisation, le fait qu’elle soit en mesure de présenter ses propres listes, en s’affranchissant des partis traditionnels, en font un adversaire sérieux pour le pouvoir en place.
Deux grilles de lecture peuvent alors coexister. La première est celle de la reprise d’initiative. Avec cette annonce, Aleksandar Vučić prend à son compte une des revendications des manifestants – des élections anticipées – afin de donner une illusion de concession, tout en amenant l’opposition sur un terrain que le SNS maîtrise mieux qu’elle. Le seconde est résumée par la déclaration du chef du mouvement étudiant Move Change Savo Manojlovic : « En démissionnant et en organisant des élections présidentielles et législatives anticipées, Vučić tente de devancer sa chute inévitable, due aux manifestations et au mouvement étudiant, qui bénéficie d’un soutien plus important que le sien ».
Ce fameux rituel de confirmation trahirait lui même un affaiblissement. Ritualiser ainsi l’élection, et la victoire espérée de Serbie unie vise à envoyer un message à la population : l’opposition ne représente pas la Serbie, comme le scrutin le démontre. A ceci prêt que cette fois, malgré des conditions opaques, le SNS n’a justement pas l’assurance de l’emporter. Dès, lors, la double lecture que l’on peut faire de cette manœuvre n’est pas contradictoire. Aleksandar Vučić garde dans les fait une large maîtrise du calendrier politique, mais il doit ajuster son action au fait que son régime est de plus en plus contesté, et qu’il affronte un adversaire déterminé.
Les élections plébiscitaires, une stratégie de l’ère Milošević qui s’essouffle
Le fait d’utiliser un scrutin comme confirmation de légitimité n’est pas une invention de Aleksandar Vučić ; cette manœuvre était déjà largement employée dans les années 1990, à l’époque de Slobodan Milošević. C’est précisément une manœuvre de cet acabit qui avait mené le régime à sa perte. En 2000 en effet, Slobodan Milošević avait organisé des élections présidentielles anticipées, après un amendement constitutionnel permettant l’élection du président fédéral au suffrage universel direct. Ce calcul visait à donner un second souffle à sa légitimité. Il fut finalement battu par Vojislav Koštunica le 24 septembre 2000, puis contraint de reconnaître sa défaite suite à la « révolution des bulldozers » d’octobre 2000.
En faisant ce parallèle, il ne faut toutefois pas tomber dans le piège de l’anachronisme. Les différences entre les deux situations sont aussi fondamentales que les similitudes. Contrairement à Aleksandar Vučić aujourd’hui, Slobodan Milošević était isolé à l’international, sous sanctions, et sortait des guerres d’ex-Yougoslavie. Son contrôle sur les médias et l’appareil sécuritaire était également largement érodé, contrairement à celui de Aleksandar Vučić. L’opposition au régime en 2000 était quant à elle constituée de partis traditionnel unis derrière la candidature de Vojislav Koštunica, alors que le mouvement actuel veut précisément se tenir en dehors des cercles traditionnels. Il n’en demeure pas moins que le simple fait de recourir à une logique plébiscitaire constitue un indice d’affaiblissement. Lorsqu’un pouvoir cherche à renouveler sa légitimité par les urnes en personnalisant le scrutin autour de son dirigeant, c’est souvent le signe qu’il ne considère plus sa domination comme suffisamment acquise pour se passer d’une nouvelle démonstration de soutien populaire.
Ainsi, bien qu’il ne faille pas tomber dans des transpositions mécaniques, et constater les différences évidentes, les similitudes dans la stratégie du pouvoir doivent également éclairer sur les signaux faibles de son essoufflement.
La démission annoncée d’Aleksandar Vučić s’inscrit bien dans une logique de conservation du pouvoir par contournement institutionnel, ritualisé pour reprendre l’initiative sur une contestation devenue durable. Mais la manœuvre est a double tranchant : en devançant l’opposition, le pouvoir reconnaît qu’elle est devenue une menace sérieuse — exactement le type d’aveu que la machine électorale du SNS n’avait jamais eu a faire auparavant. Le précédent de 2000 rappelle qu’une élection anticipée voulue comme plébiscite peut se retourner contre son auteur ; les différences de contexte empêchent cependant toute transposition mécanique. La séquence ne signe donc pas la fin du système Vučić, mais elle marque l’entrée dans une zone d’incertitude que son régime n’avait jusqu’alors pas connue.
À propos de l'auteur
Thomas Mikovic
Thomas est analyste en stratégie internationale, diplômé en prospective géopolitique suite à une formation au sein de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques. Spécialiste des Balkans occidentaux, il a consacré ses travaux de recherche à la diplomatie multivectorielle de la Serbie et s’intéresse aux recompositions stratégiques, aux influences de puissances et aux dynamiques politiques en Europe du Sud-Est.



