L’industrie photovoltaïque européenne face au gigantisme chinois

Panneaux solaires @Unsplash
En 2025, les énergies renouvelables ont pour la première fois dépassé le charbon dans le mix électrique mondial, un basculement historique rendu possible par le rôle moteur du solaire, qui a couvert à lui seul 75 % de la hausse de la demande mondiale d’électricité. Fortement en hausse d’année en année, cette source d’énergie inépuisable pourrait permettre à l’UE ou encore à la Chine d’atteindre leurs objectifs climatiques. Face à l’hégémonie chinoise sur la chaîne de valeur des panneaux solaires, l’industrie photovoltaïque européenne peut-elle accélérer sa transition climatique sans sacrifier sa souveraineté énergétique ?
L’écrasante capacité solaire chinoise
L’avancée chinoise en termes de puissance installée devance de très loin l’Europe. D’un point de vue global, la capacité du parc photovoltaïque chinois atteignait fin 2025 1 200 GW contre 407 GW dans l’Union européenne (UE). Cet écart, qui ne cesse de se creuser d’année en année, est notamment dû à l’investissement massif de la Chine dans le secteur photovoltaïque.
Cela lui permet notamment de construire des parcs photovoltaïques d’une immensité sans précédent. Au Qinghai, sur le plateau tibétain, l’Empire du Milieu a fait pousser un océan de panneaux solaires de plus de 610 kilomètres carrés, l’équivalent de six fois Paris. De 2011 à 2022, le pays a investi dix fois plus que l’Europe avec 50 milliards de dollars pour dominer la filière. Derrière ce subventionnement massif se cache un objectif qui dépasse la seule vertu environnementale. En effet, l’énergie solaire est aussi devenue, pour Pékin, un levier de pouvoir destiné à placer le reste du monde sous sa dépendance industrielle.
Cela lui permet d’accroître considérablement son nombre d’installations chaque année et de maintenir sa position de leader dans la production de panneaux photovoltaïques. En 2025, l’Empire du Milieu a ajouté l’équivalent de 382 GW, contre seulement 81,6 GW en Europe. Cependant, cette industrie colossale censée nourrir la transition énergétique soulève un paradoxe : 62 % de l’électricité utilisée dans le monde pour fabriquer les panneaux solaires provient du charbon, une énergie fossile très polluante pour l’environnement.
Si l’avance chinoise au niveau quantitatif est considérable, l’industrie photovoltaïque européenne a permis, contrairement à la Chine, de fortement réduire la dépendance du continent au charbon. En 2025, cette énergie fossile était responsable de 9,2 % du mix électrique européen, contre plus de 54 % pour l’Empire du Milieu sur la même période. Finalement, l’UE est en bonne voie pour respecter son engagement de neutralité carbone d’ici 2050 en augmentant chaque année sa part d’énergie renouvelable dans son mix électrique. La Chine peine quant à elle à se passer des énergies fossiles malgré la croissance de son industrie renouvelable ces dernières décennies. Reste à savoir si elle tiendra sa promesse de neutralité carbone en 2060.
L’Europe dépendante du savoir chinois
Au-delà de sa large capacité de panneaux solaires, la Chine maîtrise la totalité de sa chaîne de valeur et représente plus de 80 % de la production mondiale à chaque étape de fabrication. Si la part de la Chine dans le processus était importante en 2010, elle monopolise chaque étape aujourd’hui. Sur les dix plus importants fabricants de panneaux solaires dans le monde, huit sont chinois. Seuls deux acteurs hors de Chine parviennent à se maintenir dans ce top 10 : une entreprise canadienne au sixième rang et une firme sud-coréenne au dixième.
Pour fabriquer un panneau solaire du début à la fin, il faut acquérir un savoir-faire en cinq phases : la purification du silicium, sa solidification en lingot (pour structurer la matière), sa découpe en fines plaquettes appelées wafers (pour servir de support électronique), la transformation en cellules puis l’assemblage final.
La première étape, la purification du silicium, est un véritable défi technologique. Deuxième élément le plus abondant de la croûte terrestre, le silicium ne constitue pas de convoitises territoriales comme le pétrole. Cependant, sa purification requiert une ingénierie à la pointe car elle doit atteindre 98 % à 99 %. Cette étape est indispensable car elle permet à la cellule photovoltaïque de transformer efficacement la lumière en électricité. En 2021, la Chine représentait 79,4 % de la production contre seulement 8 % pour l’Europe et 5,6 % pour les États-Unis. Pourtant, dix ans auparavant, la Chine et les États-Unis étaient au coude-à-coude avec une Europe encore dans la course.
En seulement une décennie, l’Empire du Milieu a évincé ses concurrents jusqu’à monopoliser la filière des panneaux solaires et réussi à en devenir le principal producteur et exportateur. En 2024, cette emprise sur la matière première s’est encore renforcée, la Chine captant 93,2 % du silicium purifié. Pour les étapes suivantes de la chaîne de valeur, sa domination est tout aussi écrasante, avec 96,6 % de la production mondiale de wafers, 92,3 % des cellules photovoltaïques et 86,4 % des modules assemblés.
En inondant le marché avec des panneaux solaires moitié moins chers qu’en Europe, la filière s’est effondrée au profit de la Chine. Benjamin Crespy, président de Ferroglobe France, filiale française de l’un des leaders mondiaux de la production de silicium, le confirme : « il n’y a pas une usine de silicium en opération aujourd’hui en Europe. » Cette dynamique a directement renforcé la dépendance de l’Europe vis-à-vis de Pékin, fragilisant ainsi la souveraineté de l’Europe dans la réalisation de ses objectifs de neutralité carbone. Cependant, cet épisode a également eu des conséquences en Chine. Autrefois lucrative et source de concurrence, l’industrie photovoltaïque est aujourd’hui à perte, même en Chine. Cela a amené le gouvernement chinois à fortement réduire, voire supprimer les aides dont bénéficiaient les entreprises.
Finalement, la bataille perdue de l’Europe face à la Chine n’est pas la conséquence d’un retard technologique dans la filière mais bien d’une stratégie chinoise visant à décourager et contraindre le monde à se plier à son industrie à la pointe. En anticipant les besoins énergétiques européens et mondiaux liés aux énergies renouvelables, Pékin s’impose en tant que leader incontournable de la filière photovoltaïque.
La stratégie chinoise, une ambition à coups de subventions
Pour rattraper son retard conséquent face au Japon, à la Corée du Sud et à l’Allemagne, qui étaient les principaux producteurs de panneaux solaires, la Chine a eu recours à une stratégie agressive et adaptative. Au début des années 2000, le pays a désigné le photovoltaïque comme un secteur clé utile au développement économique et industriel sur le long terme. Les années suivantes, la filière a bénéficié d’aides massives, notamment grâce aux plans quinquennaux du gouvernement chinois.
Ce soutien se traduisait par un arsenal complet et continu d’aides publiques depuis le début des années 2000 : subventions directes à l’investissement de la part du gouvernement, des terrains gratuits ou à très bas coût pour l’implantation d’usines géantes ou encore des exonérations et incitations fiscales ciblées. La filière a également pu s’appuyer sur des crédits à taux préférentiels et des prêts bon marché accordés par la Banque de développement de Chine (CDB) et complétés par des injections de capitaux issues de fonds industriels publics.
Pour réduire les coûts des étapes les plus énergivores comme la purification du silicium, les autorités locales ont appliqué des tarifs d’électricité fortement subventionnés. Sur le plan de la recherche et de l’innovation, le ministère de la Science et de la Technologie ainsi que diverses provinces ont financé l’évolution technologique grâce à des fonds dédiés, à l’image du Jiangsu qui subventionne la fabrication de haute technologie. Enfin, Pékin a soutenu la demande intérieure et garanti des débouchés à ses usines grâce à des programmes de subvention nationaux comme le programme Golden Sun, des tarifs d’achat garantis (FIT) ou encore le programme Top Runner récompensant les cellules à fort rendement.
Cette stratégie a attiré d’immenses capitaux et des investissements massifs, à tel point que, en 2024, la capacité de production mondiale était deux fois supérieure à la demande réelle de modules installés. L’avalanche chinoise dans le marché photovoltaïque a eu finalement l’effet recherché : le prix global des modules et du silicium a fortement baissé, rendant la filière européenne économiquement non viable et poussant les derniers producteurs à mettre la clé sous la porte.
Le sursaut européen entre demi-mesures et retard
Si « La progression du solaire est véritablement fulgurante » et « déjoue toutes les prévisions » en Europe, elle reste intrinsèquement dépendante de la Chine. Cette absence de souveraineté énergétique expose directement les entreprises européennes aux chocs financiers et géopolitiques internationaux et ne stimule pas l’innovation. Pour reprendre le contrôle et assurer localement le développement de sa filière photovoltaïque, l’Europe doit mettre en place des mesures draconiennes.
Dès 2012, les constructeurs européens réclamaient une enquête sur l’importation des panneaux solaires chinois. Pour préserver la compétitivité européenne, des droits antidumping ont été mis en place à hauteur de 47,7 % en 2013. Mais en 2018, l’UE devait trancher entre préserver l’industrie photovoltaïque européenne ou atteindre ses objectifs climatiques. Elle a fait le choix de supprimer les mesures, ce qui lui a permis de dépasser son objectif de « 320 GW d’énergie solaire photovoltaïque d’ici à 2025 ».
Depuis, les investissements européens de la Banque européenne d’investissement (BEI) se sont concentrés sur le déploiement plutôt que sur la production. En 2023, elle a investi 4,8 milliards d’euros dans des projets solaires photovoltaïques, dont 1,7 milliard d’euros rien que pour l’accord conclu avec l’espagnol Solaria portant sur plus de 100 centrales en Espagne, en Italie et au Portugal.
Face à cette dépendance, l’UE a fini par légiférer. Le règlement (UE) 2024/1735, adopté en juin 2024, fixe pour objectif d’atteindre au moins 30 GW de capacité de production photovoltaïque opérationnelle d’ici 2030 sur l’ensemble de la chaîne de valeur, tout en reconnaissant explicitement que les capacités européennes restent faibles sur les segments comme les wafers, les cellules et les lingots. Le texte instaure surtout un mécanisme inédit : si un pays tiers fournit plus de la moitié d’une technologie « zéro net » (ou de ses composants) achetée en Europe, les administrations publiques doivent alors diversifier leurs achats. Une technologie dite « zéro net » renvoie à un équipement qui permet de produire, stocker ou utiliser de l’énergie propre afin d’atteindre les objectifs climatiques, comme les panneaux solaires ou les batteries.
En clair, elles ne peuvent plus faire venir plus de 50 % de leurs commandes de ce même pays. Si elles ne respectent pas cette règle, elles s’exposent à des pénalités financières. Bien que le règlement ne cite jamais la Chine et se contente d’un vocabulaire neutre de « pays tiers » pour respecter les règles de l’OMC, le seuil de 50 % retenu peut s’appliquer à la part de marché chinoise sur le photovoltaïque. Enfin, un statut de « projet stratégique zéro net » accélère les procédures d’octroi de permis pour toute usine réduisant la dépendance de l’UE à un fournisseur dominant.
Ces mesures, encore récentes, n’ont pas inversé la tendance. Cependant, elles marquent un début de réponse européenne qui devra être accentuée et maintenue si le Vieux Continent ne veut pas être totalement dépendant de la Chine. Pour atteindre son objectif de neutralité carbone en 2050 sans reproduire l’erreur du photovoltaïque, l’Europe devra étendre son arsenal de mesures à l’ensemble des technologies vertes. Elle dispose pour cela d’atouts réels sur plusieurs procédés comme le biogaz, le biométhane ou l’éolien offshore. Reste à savoir si l’UE saura transformer ce potentiel en souveraineté industrielle avant que l’histoire du silicium ne se répète ailleurs.
À propos de l'auteur
Joris Berry
Diplômé d'un master en relations internationales de l'université ILERI Lyon, Joris s'intéresse aux problématiques énergétiques en Europe. Fort de plusieurs stages en tant que rédacteur/analyste géopolitique, il sait allier rigueur analytique et clarté rédactionnelle pour traiter des sujets complexes à forts enjeux stratégiques. Il maîtrise la méthode de veille, ce qui lui permet de proposer des écrits pertinents et d'actualité.



