L’énergie éolienne européenne peut-elle s’imposer face à la domination chinoise ?

Éoliennes @Unsplash
En 2050, l’Union européenne (UE) vise à atteindre la neutralité carbone. Concrètement, elle ambitionne d’éliminer autant d’émissions de CO2 qu’elle n’en produit d’ici 2050. Cet objectif est nécessaire pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré, qui, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), permettra de juguler le changement climatique sur le long terme. Si l’Europe demeure le continent qui se réchauffe le plus vite, elle est paradoxalement le continent le plus innovant en ce qui concerne les énergies bas-carbone avec 28 % de tous les brevets émis entre 2010 et 2019. L’énergie éolienne européenne figure parmi les solutions clés pour réussir cette transition.
Pour atteindre son but, l’UE développe en masse les énergies renouvelables (EnR), notamment l’éolien. Selon l’ONU, « Les énergies renouvelables sont des énergies provenant de sources naturelles qui se renouvellent à un rythme supérieur à celui de leur consommation ». En 2005, la part des énergies renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie dans l’UE était de 10,2 %. En 2024, elle était de 25,2 %.
Comment l’UE a-t-elle institutionnalisé ses objectifs ?
Pour garantir une manœuvre servant l’intérêt commun des vingt-sept États composant l’UE, la Commission européenne a présenté le Pacte vert en 2019. Défini comme « la nouvelle stratégie de croissance » par Ursula von der Leyen, le Pacte vert est la feuille de route climatique de l’UE. L’objectif principal est la neutralité climatique pour 2050. Ainsi, les pays européens ont misé sur les EnR telles que le solaire, l’éolien et l’hydraulique pour parvenir à leurs fins.
En 2024, 48,4 % de l’électricité de l’UE provenait de sources renouvelables. Ce mix électrique global intégrait notamment 17,5 % d’éolien, suivi du duo hydroélectricité-solaire qui cumulait plus de 24 %, le reste étant partagé entre la biomasse et la géothermie. Si la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité en Europe a presque triplé depuis 2004, le chemin vers la neutralité carbone reste encore incertain. Ainsi, L’Europe peut-elle s’imposer comme puissance éolienne face à la domination chinoise ?
L’éolien européen a le vent en poupe
L’énergie éolienne, qui consiste à « utiliser la force du vent pour générer de l’électricité à travers des éoliennes », est en plein essor : d’année en année, la production européenne augmente. En 2011, la puissance totale d’énergie éolienne européenne n’était que de 87 gigawatts (GW). En 2024, elle s’élevait à plus de 231,9 GW, soit une augmentation d’environ 166 % en 13 ans. Si cette augmentation est notable, la part de l’éolien dans le mix électrique européen n’est que de 17,5 %, dont 8,7 % dans le mix électrique français.
De plus, L’Europe possédait 48,2 % de la puissance éolienne mondiale installée en 2009. En 2026, cette part n’est que de 23,4 %. Cette part divisée par deux ne traduit pas un désengagement européen, mais l’explosion chinoise, qui s’est imposée comme la première puissance éolienne mondiale. Cependant, l’importance de l’éolien en Europe est appelée à s’intensifier d’ici 2050, notamment grâce à de nouveaux projets offshore.
Si cette énergie est prisée, c’est parce qu’elle présente de nombreux avantages. En plus d’être renouvelable et de fonctionner sans carburant, l’énergie éolienne n’émet pas de gaz à effet de serre et ne produit pas de déchets dangereux. Tout au long de sa vie, l’éolienne « produit plus de 19 fois l’énergie nécessaire à sa construction ». De plus, elle permet d’assurer une sécurité énergétique en produisant de l’électricité directement sur le territoire via le vent, qui est une source énergétique inépuisable.
Cette source d’énergie indépendante des crises extérieures présente un avantage économique non négligeable. Néanmoins, la construction d’une éolienne nécessite l’achat de turbines, qui sont majoritairement construites par la Chine. En voulant accroitre son indépendance énergétique vis-à-vis des énergies fossiles, l’Europe risque ainsi de simplement de déplacer sa dépendance de la Russie vers la Chine.
À titre de comparaison, le prix de l’éolien terrestre est estimé à 60,8 €/MWh par la Commission de régulation de l’énergie. Un tarif qui est stable car il ne fluctue pas selon les crises géopolitiques. À l’inverse, le prix spot moyen annuel d’électricité français était à 276 €/MWh en 2022 à cause de la guerre en Ukraine et des prix du gaz avant de redescendre à 58 €/MWh en 2024, ce qui témoigne d’une volatilité importante que les pays importateurs européens ne peuvent que subir. Grâce aux progrès technologiques, l’énergie éolienne européenne devient de plus en plus attractive.
L’avance européenne de l’éolien en mer s’érode
Depuis la première éolienne fonctionnelle à partir de 1978 au Danemark, l’éolien a connu un bond technologique. La puissance des éoliennes a considérablement progressé, passant d’environ 1 MW dans les années 2000 à plus de 3 MW pour les modèles actuels. Grâce aux prévisions météorologiques toujours plus précises, les éoliennes sont également de plus en plus pilotables et leur utilisation peut être anticipée jusqu’à 48 heures à l’avance. Selon Engie, « les différentes interruptions liées au vent et à la maintenance ne représentent pas plus de 10 jours par an », preuve de la fiabilité technique croissante des éoliennes. Pour autant, leur intermittence liée aux aléas météorologiques reste un défi de taille.
Pour réduire les impacts de l’intermittence, l’éolien en mer est en plein essor, notamment en Europe où 45 % de la puissance offshore mondiale est installée. Les éoliennes offshore, à l’inverse de celles onshore, sont plus puissantes grâce au vent de la mer : « À puissance égale, une éolienne offshore peut produire jusqu’à 2 fois plus d’électricité qu’une éolienne terrestre ». Cette production plus importante s’explique aussi par les parcs qui sont beaucoup plus denses que ceux onshore. Ces géants des mers s’avèrent également être plus puissants que les éoliennes sur terre. Ainsi, le prix du MWh est encore plus faible que celui sur terre : 45 €/MWh.
De plus, les éoliennes offshore n’ont pas besoin de se faire accepter par les populations locales car elles sont installées à des dizaines de kilomètres de la côte. Si cette innovation fonctionne bien en Europe, c’est notamment grâce à sa mer du Nord, propice à l’installation d’éoliennes offshore. Avec des eaux peu profondes mais suffisamment pour en installer et un régime de vents excellent, cinq pays bordant cette mer (Allemagne, Belgique, Danemark, Pays-Bas, Royaume-Uni) représentaient à eux seuls 82 % des capacités éoliennes offshore installées dans le monde en 2017.
Alors que, en 2020, les pays de l’UE avaient pour ambition de porter la puissance éolienne offshore à 60 GW en 2030 et à 300 GW d’ici 2050, elle n’était que de 21,5 GW en 2025. Si la domination européenne est pour le moment acquise sur l’éolien offshore, son retard croissant pourrait ouvrir la porte à la Chine pour dominer le secteur. De plus, l’éolien offshore offre un énorme potentiel mais demeure difficile à exploiter : raccordement compliqué, perte d’électricité plus importante proportionnellement avec la distance, nécessité de lutter contre la corrosion, maintenances plus fréquentes, etc.
Les défis à surmonter pour l’énergie éolienne européenne
Malgré ces avantages, l’énergie éolienne européenne a encore de nombreux défis à relever. Tout d’abord, l’éolien est une énergie intermittente. En clair, elle n’est pas pilotable et dépend entièrement des conditions météo. Sans vent, l’éolienne ne peut pas fonctionner. Quand il y a trop de vent, généralement au-dessus de 90 km/h, l’éolienne se stoppe pour prévenir tout accident. De plus, il est compliqué de stocker l’énergie à grande échelle et de la distribuer sur les longues distances car l’électricité s’échappe sur la distance.
Ensuite, certains projets éoliens peuvent être freinés voire annulés suite à des contestations des populations locales, qui refusent de subir le bruit ou de voir leur paysage gâché par une éolienne de plus de 130 m de hauteur. Cependant, le bruit des éoliennes relève d’une idée reçue et est aujourd’hui minime : « à 500 mètres (soit la distance minimale obligatoire d’éloignement avec les habitations), le bruit est généralement inférieur à 35 décibels : c’est moins qu’une conversation à voix basse ». Côté recyclage, les pales constituent le principal défi.
Composées de fibres de verre ou de carbone mêlées à une résine polymère, elles résistent aux techniques de recyclage actuelles qui ne permettent pas leur réutilisation optimale. Si le reste de l’éolienne, composé d’acier, de béton et de cuivre est recyclable à plus de 93 %, la réglementation française impose désormais un seuil de 95 %, poussant la filière à innover. Toutefois, des solutions émergent comme le projet Zebra, qui a produit en 2022 la première pale thermoplastique 100 % recyclable.
Si le prix de l’électricité est stable une fois l’éolienne construite, le coût de construction d’une éolienne peut faire fluctuer le prix de l’électricité. Une éolienne étant composée en grande partie d’acier, de béton et de cuivre, elle n’est pas imperméable aux cycles économiques. Le prix du cuivre, par exemple, a connu une hausse significative de 42 % en moins d’un an d’août 2025 à mai 2026. Cette hausse du prix fragilise les constructeurs européens en les forçant à augmenter leurs coûts, tandis que les entreprises chinoises, grâce aux subventions d’État, maintiennent des prix artificiellement bas.
Cette flambée du prix pèse directement sur le coût de fabrication des éoliennes, dont le cuivre est un composant essentiel. Si le cuivre ne représente que 0,1 % de tous les matériaux nécessaires à la construction d’une éolienne, il n’en demeure pas moins stratégique et indispensable pour le transport de l’électricité. De plus, les éoliennes offshore étant plus imposantes, elles nécessitent plus de matériaux que celles onshore, comme le cuivre, rendant leur prix de construction plus exposé aux fluctuations.
Toutes ces contraintes pèsent d’autant plus face à une Chine qui bénéficie d’économies d’échelle et de subventions d’État massives. L’UE, fragmentée entre vingt-sept politiques énergétiques nationales, peine à contrebalancer.
La Chine écrase l’Europe dans la course à l’éolien
Enfin, l’Europe intensifie sa concurrence dans le secteur éolien avec la Chine. Leader des énergies renouvelables dans le monde, la Chine est pour le moment l’acteur principal de l’éolien. En 2024, sa capacité éolienne installée était de plus de 520 GW. L’UE, quant à elle, n’était qu’à 231,9 GW la même année. L’UE doit ainsi rattraper un sérieux retard, d’autant plus que la Chine ne compte pas s’arrêter là.
En 2025, la Chine a installé 117 GW de nouvelles capacités éoliennes, contre seulement 14,2 GW pour l’Union européenne. Cet écart saisissant est notamment illustré par la difficulté des grands fabricants européens comme Siemens Gamesa et Vestas à rivaliser face aux géants chinois. Entre 2021 et 2022, Vestas et Siemens Gamesa ont cumulé plus de 3 milliards d’euros de pertes.
Au-delà d’une production et d’une installation hors norme, la Chine accapare le marché européen en produisant des turbines dont le coût est deux à quatre fois inférieur à celles fabriquées en Europe. La Commission européenne considérant la concurrence chinoise comme une menace, elle a ouvert une enquête sur les subventions dont bénéficieraient des fabricants chinois d’éoliennes sur le marché européen. Les éoliennes chinoises vendues à des prix jusqu’à 50 % inférieurs à ceux des concurrents européens ne seraient possibles que grâce à des aides d’État, ce que l’UE dénonce comme étant de la concurrence déloyale.
La Chine maintient sa domination en détenant les trois entreprises produisant le plus d’éoliennes dans le monde. Actuellement, seulement trois entreprises parmi les dix plus importants producteurs d’éoliennes sont européennes. Cependant, l’Europe tend à concurrencer la Chine sur le long terme. En 2023, la Banque européenne d’investissement a annoncé un programme allouant 5 milliards d’euros pour soutenir les fabricants d’éoliennes. En 2018, elle a également accordé un prêt de 60 millions d’euros pour la construction du premier parc éolien flottant commercial d’Europe, au Portugal.
Une politique éolienne européenne qui n’est pas encore au rendez-vous
Enfin, si l’augmentation significative du nombre d’éoliennes en Europe paraît importante depuis ces dernières années, elle est en réalité cantonnée à une poignée de pays. En 2024, l’Allemagne était responsable de près d’un tiers de cette puissance (31,4 %), suivie de l’Espagne (13,8 %) et de la France (10,8 %). Déjà en 2009, l’Allemagne et l’Espagne dominaient le secteur de l’énergie éolienne européenne en occupant plus de 60 % du parc éolien de l’UE.
Cependant, l’écart tend à se réduire puisque les deux pays représentaient 45 % du parc éolien de l’UE en 2024. Cette baisse traduit un rééquilibrage géographique de l’éolien européen, notamment illustré par la Suède et la Finlande. La Suède a multiplié sa capacité par 12 en seize ans. En termes proportionnels, l’essor de l’éolien en Finlande est encore plus exceptionnel. Le pays a multiplié sa capacité par 64.
L’évolution fulgurante de l’éolien dans les pays nordiques n’est pas anodine. Elle résulte d’une politique énergétique fondée sur l’exploitation des EnR dont l’éolien fait partie. En 2024, la consommation finale brute d’énergie de la Suède provenait à 62,8 % d’énergies renouvelables suivie de 52,1 % pour la Finlande. Finalement, face à la montée en puissance de la Chine et aux défis techniques non résolus, l’essor de l’éolien européen dépendra entièrement de la volonté industrielle et politique de l’UE. Sans stratégie industrielle coordonnée, l’Europe risque de devenir un marché pour l’éolien chinois plutôt qu’un acteur qui le produit.
À propos de l'auteur
Joris Berry
Biographie non renseignée



