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Ukraine : le remaniement gouvernemental à l’épreuve du coût de la guerre et des tensions politiques

Publié le 24/09/2026
10 min de lecture
Par Olga Chekhurska
Europe
Séance plénière de la Verkhovna Rada d'Ukraine - Décembre 2022 - A. Nesterenko - Site de la Rada d'Ukraine

Séance plénière de la Verkhovna Rada d'Ukraine - Décembre 2022 - A. Nesterenko - Site de la Rada d'Ukraine

Le 12 juillet 2026, Volodymyr Zelensky annonce que l’Ukraine « change sa stratégie politique » et qu’un renouvellement du gouvernement est nécessaire pour la mettre en œuvre. Présentée comme un moyen de renforcer l’efficacité de l’État face à une guerre qui s’inscrit dans la durée, cette recomposition intervient alors que les besoins militaires et financiers du pays continuent d’augmenter. Deux mois plus tard, le nouveau gouvernement doit déjà composer avec plusieurs tensions : la contestation provoquée par le départ de Mykhailo Fedorov, les débats sur la conduite et la durée de la guerre, mais aussi les difficultés croissantes du financement de l’effort militaire.

Un nouveau gouvernement pour un État toujours en guerre

Cette nouvelle « stratégie politique », annoncée par Volodymyr Zelensky, présente une approche davantage tournée vers l’exécution : chaque grand dossier doit être confié à une personne expérimentée, capable de transformer les décisions prises au niveau des dirigeants en résultats concrets. Parmi les priorités citées figurent le renforcement de la coopération internationale et l’intégration européenne. Sur le plan intérieur, Volodymyr Zelensky insiste sur les armements et les drones, la préparation du pays à l’hiver, la transformation des entreprises publiques et la reconstruction.

Le 14 juillet, la Verkhovna Rada accepte la démission de la Première ministre ukrainienne Ioulia Svyrydenko, entraînant le départ du gouvernement. Deux jours plus tard, le Parlement nomme Serhii Koretskyi au poste de Premier ministre et approuve la nouvelle composition du gouvernement. Celle-ci ne constitue toutefois pas une rupture complète avec l’équipe précédente : plusieurs ministres sont reconduits, tandis que d’autres portefeuilles changent de mains, notamment l’Intérieur, la Justice, l’Éducation, l’Économie et la Reconstruction. Le choix de Serhii Koretskyi, issu du secteur énergétique et ancien dirigeant de Naftogaz, renforce l’image d’un gouvernement davantage orienté vers la gestion et l’exécution.

La recomposition s’étend également au secteur de la défense. Le départ de Mykhailo Fedorov du ministère de la Défense, suivi de la nomination de Yevhenii Khmara, puis le remplacement d’Oleksandr Syrskyi par Mykhailo Drapatyi à la tête des forces armées, modifient le commandement militaire. Volodymyr Zelensky présente ces changements comme une adaptation de la stratégie de défense et de l’organisation militaire aux nouvelles réalités du conflit. La nomination de Mykhailo Drapatyi constitue, selon Reuters, le plus important changement à la tête des forces armées depuis le début de la guerre.

Le remaniement doit donc renforcer l’efficacité de l’État face à la guerre. Mais il peut aussi être interprété comme une volonté de maintenir à des postes clés des responsables proches de l’équipe présidentielle et révéler une question : comment le pouvoir concilie-t-il efficacité, continuité politique et désaccords au sein de son camp?

De la réorganisation à la contestation politique : le cas Fedorov 

Le remaniement a rapidement dépassé le cadre d’un simple changement ministériel. La décision de remplacer Mykhailo Fedorov à la Défense a provoqué, dès la mi-juillet, des manifestations à Kiev et dans d’autres villes ukrainiennes. Plusieurs milliers de personnes ont notamment réclamé son retour.

Mais derrière le départ de Mykhailo Fedorov se trouve également le conflit qui l’oppose au commandant en chef Oleksandr Syrskyi. Le 16 juillet, lors d’un point de presse, Mykhailo Fedorov a accusé Oleksandr Syrskyi de bloquer les initiatives du ministère. Il a également reconnu avoir proposé à Volodymyr Zelensky de le remplacer, estimant que des changements importants étaient nécessaires pour transformer l’armée. Selon Mykhailo Fedorov, le président avait alors refusé ces propositions. Quelques jours plus tard, le scénario évolue pourtant : Volodymyr Zelensky remplace Oleksandr Syrskyi par Mykhailo Drapatyi à la tête des forces armées.

Depuis 2024, Mykhailo Fedorov faisait partie de l’équipe dirigeante de Volodymyr Zelensky. Il avait auparavant dirigé le ministère de la Transformation numérique avant de prendre la tête du ministère de la Défense. Mais son passage à la Défense l’a progressivement placé au centre des débats sur la réforme de l’armée. Son désaccord avec Oleksandr Syrskyi, puis son opposition aux décisions prises par la présidence, ont ainsi transformé une relation de travail au sein du pouvoir en confrontation politique ouverte. Le média ukrainien KyivIndependent décrivait dès le 21 juillet un « face-à-face politique » entre Volodymyr Zelensky et Mykhailo Fedorov.

La popularité acquise par Mykhailo Fedorov a donné à cette confrontation une dimension supplémentaire. Il devenait progressivement une personnalité disposant de sa propre base de soutien et susceptible de contester les choix du pouvoir présidentiel. En août, Mykhailo Fedorov a à son tour élargi le débat. Dans une allocution, publiée le 18 août sur sa chaîne YouTube, il a appelé à rechercher un mécanisme permettant de restaurer un processus démocratique, y compris par la tenue d’élections.

L’épisode Fedorov a également mis en lumière les tensions entre loyauté politique et autonomie des responsables. Son départ du gouvernement, les manifestations en sa faveur et ses prises de position publiques ont accordé à ses désaccords avec Volodymyr Zelensky une dimension plus politique. Cependant, depuis son départ, le positionnement de Mykhailo Fedorov reste en évolution, et il est encore difficile de déterminer quelle place il occupera dans le paysage politique ukrainien.

Une ligne de fracture dans la politique ukrainienne : poursuivre la guerre ou rechercher un compromis ?

La guerre est au cœur des débats politiques ukrainiens actuels. Les différents acteurs s’approprient cette question de manière différente, en fonction de leurs priorités militaires, économiques et institutionnelles.

Le 21 août, Danylo Hetmantsev, député de Serviteur du peuple et président de la commission des finances du Parlement, a affirmé, lors d’une interview accordée à la chaîne YouTube « Vlast’ vs. Vlashchenko », qu’une confrontation politique était actuellement à l’œuvre en Ukraine. D’une part, il y aurait un « parti de la guerre », et de l’autre, un « parti de la paix ». Cette déclaration est notable parce qu’elle donne une formulation politique explicite à une fracture, qui était jusque-là évoquée de manière plus diffuse dans les débats politiques et médiatiques.

Dans l’analyse publiée le lendemain, 22 août, le média ukrainien Strana souligne qu’il ne s’agit pas de deux partis politiques constitués, mais plutôt de deux orientations informelles. La ligne de fracture porterait principalement sur une question : l’Ukraine doit-elle continuer la guerre sans accepter de concessions territoriales majeures, ou envisager certains compromis afin d’obtenir plus rapidement un règlement du conflit ? Selon cette lecture, les partisans d’une poursuite de la guerre considèrent que l’Ukraine doit maintenir son effort militaire, tandis que les défenseurs d’un compromis estiment que la prolongation du conflit risque d’affaiblir davantage le pays et de rendre les conditions d’un futur accord moins favorables.

Cette classification doit cependant être maniée avec prudence et les frontières entre ces deux tendances restent floues. Les exemples de plusieurs responsables politiques montrent d’ailleurs que leurs positions ne correspondent pas nécessairement à une opposition simple entre « guerre » et « paix ».

Danylo Hetmantsev se revendique lui-même du « parti de la paix » et considère que Volodymyr Zelensky partage également cette orientation. Il justifie cette position par les conséquences économiques, démographiques et militaires de la prolongation du conflit. Cependant, d’autres personnalités politiques ou issues de la société civile, qui défendent « la paix », critiquent plus ou moins directement la manière de conduire et de prolonger la guerre du président et du gouvernement. Parmi elles figurent des journalistes, des artistes ou encore d’anciens collaborateurs de Volodymyr Zelensky.

Le 12 mai 2026, Iuliia Mendel, ancienne porte-parole de Volodymyr Zelensky, a ainsi été interviewée par le journaliste américain Tucker Carlson. Porte-parole du président entre 2019 et 2021, Iuliia Mendel explique avoir progressivement changé de position à l’égard du chef de l’État. Elle affirme désormais que Volodymyr Zelensky constitue, selon elle, l’un des principaux obstacles à la recherche de la paix ; la poursuite de la guerre représenterait donc un risque majeur pour l’avenir de l’Ukraine.

Le débat révèle une évolution importante du paysage politique ukrainien. La question n’est plus seulement de savoir comment conduire la guerre, mais aussi combien de temps le pays peut continuer à la mener au même niveau d’intensité, et surtout à quel coût.  La prolongation du conflit dépend en effet autant de la situation sur le front, que de la capacité de l’État ukrainien à mobiliser des ressources, et à conserver le soutien de ses partenaires. C’est précisément à ce niveau que le débat sur la « guerre » et la « paix » rejoint celui sur le financement du conflit.

Le coût de la guerre et les limites du nouveau modèle de gouvernance

Le coût de la guerre pèse désormais directement sur les finances de l’État. Fin août, Kiev faisait état d’un besoin supplémentaire de 27 milliards de dollars (23,1 milliards d’euros) pour financer la défense. Ce déficit correspond à l’augmentation des dépenses militaires et à l’utilisation anticipée de ressources prévues pour la suite de l’année. Kiev a donc demandé à ses partenaires d’accélérer une partie des financements déjà prévus.

Cette situation intervient alors que l’Union européenne a déjà prévu un prêt de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine sur 2026-2027, dont une partie destinée directement aux besoins de défense. Le problème n’est donc pas seulement celui du montant de l’aide disponible, mais aussi celui de son calendrier et de sa capacité à suivre l’augmentation des besoins militaires. Le 14 septembre, le Premier ministre Serhii Koretskyi a d’ailleurs estimé que l’état des finances publiques était « proche du critique ». Il a averti que l’Ukraine risquait de perdre une partie des 29,5 milliards de dollars de financements internationaux prévus si le Parlement n’adoptait pas suffisamment rapidement les mesures nécessaires à leur déblocage.

La question financière rejoint ainsi directement celle de la gouvernance. Plus les besoins de l’État augmentent, plus l’exécutif doit être capable de prendre rapidement des décisions. Les tensions politiques apparues durant l’été, notamment autour de Mykhailo Fedorov et de la conduite de la guerre, montrent également que l’efficacité de l’État ne peut être dissociée des rapports de pouvoir au sein de l’appareil politique. Le remaniement de juillet apparaît ainsi comme le début d’une nouvelle phase pour le pouvoir ukrainien. Il vise à renforcer l’efficacité de l’État tout en maintenant une continuité politique autour de la présidence. Mais les tensions au sein du pouvoir, les débats sur la poursuite de la guerre et l’augmentation des besoins financiers posent une question centrale : comment gouverner un État en guerre lorsque la durée du conflit, son coût et les ressources nécessaires pour le poursuivre restent incertains ?

À propos de l'auteur

Photo de Olga Chekhurska

Olga Chekhurska

Olga est diplômée d’une Licence en Sciences politiques de l’Université Paris Nanterre et d’un Master en Relations internationales à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales – Langues O’). Spécialisée en géopolitique de l’Europe centrale et orientale, et plus particulièrement de l’Ukraine, elle s’intéresse aux dynamiques politiques, sécuritaires et sociétales de la région.

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