La rhétorique du “monde russe” ne séduit plus l’Asie centrale

Réunion extraordinaire de l'OTSC, à l'initiative russe, au cours de la crise politique kazakhe de 2022 - 10 janvier 2022 - Organisation du Traité se Sécurité Collective
Cette année 2026 marque, pour toutes les anciennes républiques soviétiques d’Asie Centrale, le 35ème anniversaire de leur indépendance. Ainsi, la diplomatie russe a publié dans les dernières semaines trois communiqués pour célébrer ces anniversaires : le premier le 31 août, pour le Kirghizistan, le second le 1er septembre, pour l’Ouzbékistan, et enfin le 9 septembre pour le Tadjikistan.
Alors que Moscou insiste, dans ces trois communiqués, sur l’importance de sa relation avec l’Asie Centrale, celle-ci semble accueillir l’allié russe avec un scepticisme croissant. La rhétorique du “Russkiy Mir”, du monde russe unissant Moscou à Astana, Tachkent ou encore Douchanbé, peine aujourd’hui à convaincre face aux nouvelles réalités.
Les enjeux de l’influence russe
En-dehors de toute critique, il convient tout d’abord de rappeler sur quels principes repose la politique étrangère russe en Asie Centrale. D’après le Kremlin, ces anciennes républiques soviétiques font partie du monde russophone, représentent des marchés et des partenaires économiques intéressants, et incarnent des questions sécuritaires importantes, le flanc sud de la région étant défini par l’enjeu afghan.
La stratégie de Moscou, depuis l’indépendance de ces républiques, fut donc d’entretenir un discours bien précis ; à savoir, celui d’une relation certes sous l’influence du Kremlin, mais surtout mutuellement bénéfique. La multiplication d’organisations internationales dominées par la Russie (Organisation du Traité de Sécurité Collective, Union Economique Eurasienne, Communauté des Etats Indépendants) devait établir un cadre normatif capable d’intégrer l’Asie Centrale aux marchés mondiaux, tout en garantissant leur sécurité et la protection de leur souveraineté.
Sur le principe, cette proposition est effectivement attrayante. L’UEE, dont font partie le Kazakhstan et le Kirghizistan (avec l’Ouzbékistan en observateur), représente un marché commun de 185,5 millions d’habitants, qui cumule un PIB combiné de 2,39 billions de dollars. Si cette organisation est effectivement dominée par la Russie, la promesse de droits de douane fortement réduits, ou encore de projets liés à une énergie commune, furent cités parmi les raisons ayant motivé Astana et Bichkek à rejoindre l’UEE.
La question du respect et de la protection de la souveraineté est également très prononcée, dans les rapports entre le Kremlin et ses alliés. L’impact de l’islam radical en Asie Centrale est encore présent ; le Tadjikistan est encore marqué par le souvenir de sa guerre civile contre les islamistes (1992 à 1997), et la gestion de la frontière avec l’Afghanistan, au sud, est une source de préoccupation majeure pour les pays centre-asiatiques.
Pour la Russie, l’existence de l’OTSC permet donc de contrer ces inquiétudes, tout en assurant un relai d’influence concret en Asie Centrale. Selon The Diplomat, la Russie dispose de 7 000 hommes au Tadjikistan (la 201ème base militaire russe), stationnés près de Douchanbé. A ceux-ci s’ajoute également une présence militaire permanente sur la base aérienne de Kant, au Kirghizistan. La Russie prenant très au sérieux la menace islamiste, d’autant plus concrète depuis l’attaque du Crocus City Hall, l’OTSC est une organisation stratégique majeure, qui défend tant ses intérêts que ceux des gouvernements centre-asiatiques.
Car ici réside une autre subtilité, concernant l’OTSC. Ses forces ont, par le passé, été également employées comme des relais des gouvernements locaux, quand leurs propres forces peinaient à canaliser des mouvements de contestation.
En janvier 2022, à la suite d’émeutes liées à une augmentation des coûts de l’énergie au Kazakhstan, les forces de l’OTSC étaient intervenues en force, afin de rétablir l’ordre dans le pays. Plus de 200 personnes furent tuées dans les heurts, et plusieurs milliers furent arrêtées. Malgré ce bilan humain assez lourd, l’intervention des troupes coalisées, dirigées par Moscou, ont permis le maintien au pouvoir du président Tokayev. Il s’agit d’ailleurs de la seule fois où l’OTSC est intervenue militairement dans une situation conflictuelle.
Indirectement, l’alliance avec la Russie représente aussi la protection d’un modèle politique concentré autour de l’exécutif, souhaité par de nombreux pays centre-asiatiques. Dans le cas où le Kirghizistan, le Tadjikistan ou, de nouveau, le Kazakhstan, pourraient être confrontés à une insurrection islamique ou à un mouvement de contestation politique majeur, l’OTSC incarne une garantie. Les gouvernements d’Asie Centrale peuvent ainsi se reposer sur les forces russes pour se maintenir au pouvoir, à condition d’accepter l’alliance avec le Kremlin.
Une promesse qui se heurte aux limites du réel
Les pays d’Asie Centrale, à travers leur coopération avec la Russie, ont effectivement obtenu des gains économiques intéressants. Grâce à l’uniformisation économique apportée par l’UEE, le Kirghizistan a enregistré une croissance de 10% des investissements étrangers rien qu’en 2016 ; quant au fonds de développement russo-kirghize, celui-ci a financé entre 2015 et 2020 plus de 2 300 projets de différentes échelles, pour des investissements totaux de 379 millions de dollars.
Cependant, malgré ce bilan prometteur pour Bichkek, l’intégration aux organisations pro-russes présente des résultats mitigés pour d’autres Etats. En 2020, cinq ans après la création de l’UEE, un rapport du Center for International Private Enterprise analysait les gains du Kazakhstan, au sein de cette organisation. « La population du Kazakhstan ne perçoit pas de retour économique particulier ni de bénéfice personnel de l’UEE », affirmait ainsi l’analyse.
Ce résultat s’explique par divers facteurs : prix volatiles des matières premières, la dévaluation de la monnaie kazakhe ou encore l’instabilité du rouble russe, durement impacté par les sanctions occidentales suite à l’annexion de la Crimée. La balance commerciale du Kazakhstan avec les autres membres de l’UEE, en 2020 comme en 2026, était négative ; contrairement à sa balance commerciale avec le reste de l’Europe ou de l’Asie.
Toujours sur la question kazakhe, le Financial Times rapportait, il y a quelques mois, que 80% de ses exportations de pétrole transitaient par le territoire russe. Au-delà du risque évident de dépendance aux systèmes d’approvisionnement russes, les attaques ukrainiennes sur ces derniers ont fortement impacté les exportations kazakhes.
Quant à l’OTSC, qui a effectivement protégé le gouvernement kazakh face aux émeutes de janvier 2022, cette structure démontre une réelle dépendance quant à l’allié russe. En 2024, d’après l’IFRI, l’écrasante majorité du matériel militaire kazakh provenait de Moscou ; de plus, 90% des membres actifs de l’armée ont été formés en Russie. Le constat est similaire au Tadjikistan, où les données sont plus raisonnables (60% des importations d’armes et de munitions tadjikes proviennent de Russie).
Néanmoins, il est bon de rappeler que cette dépendance est d’autant plus risquée pour Douchanbé que pour Astana. Début septembre, le ministre de la Défense russe, Andreï Belousov, a rendu visite à la 201ème base russe, au Tadjikistan. Si le ministre a relevé la qualité des forces russes et tadjikes, la situation de l’appareil industriel russe soulève de sérieuses inquiétudes quant à leur approvisionnement. Le 7 juillet, Anton Alikhanov, ministre de l’Industrie et du Commerce, avait déclaré que la production d’armement atteindrait bientôt un « plafond », et « ne serait plus capable de fournir une augmentation substantielle à la croissance industrielle, comme elle le faisait auparavant ».
Dans l’immédiat, cet avertissement n’est pas alarmant pour les capacités militaires centre-asiatiques. Mais dans la perspective d’une reprise des incidents sur la frontière avec l’Afghanistan, ou des troubles au Haut-Badakhchan dans un futur à moyen ou long terme, le Tadjikistan pourrait émettre des doutes raisonnables sur la capacité du Kremlin à protéger efficacement son territoire.
Tous ces éléments dépeignent une relation avec Moscou certes bénéfique, mais de plus en plus risquée pour l’Asie centrale. La question des travailleurs émigrés en est d’ailleurs le meilleur exemple.
Rémissions et travailleurs émigrés : l’épée de Damoclès centre-asiatique
Sur une population d’environ 12 à 14 millions de travailleurs étrangers en Russie, l’Atlantic Council estimait en 2025 que 10,5 millions d’entre eux provenaient d’Asie Centrale. Dans le cas du Tadjikistan, une partie significative de son PIB (plus de 45%) est assuré par les rémissions des travailleurs tadjiks à l’étranger, la Russie étant la première destination.
Dans le cas du Kirghizistan, un autre pays fortement concerné par ce phénomène, l’intégration à l’UEE facilite et encourage d’ailleurs ces déplacements vers la Russie. La législation russe protège et garantit des droits sociaux aux travailleurs kirghizes (assurance santé, accès facilité aux écoles). D’après le Center for International Relations and Sustainable Development, il existe une réelle différence de traitement entre les Kirghizes, jouissant des droits accordés par l’UEE, et les Ouzbeks et Tadjiks qui en sont exclus.
La question du traitement de ces migrants centre-asiatiques est particulièrement délicate : depuis l’attaque du Crocus City Hall, perpétrée par des ressortissants tadjiks, les actes xénophobes contre les travailleurs centre-asiatiques ont fortement augmentés en Russie. En raison de cette dégradation du traitement, ainsi que du ralentissement de l’économie russe dans les derniers mois, une baisse du nombre de travailleurs centre-asiatiques a été enregistrée en 2026 ; 400 000 travailleurs de moins, par rapport à l’année 2025.
La situation pourrait potentiellement s’empirer, en raison du durcissement de la juridiction russe vis-à-vis de ces travailleurs étrangers. Annoncé en août 2026, ce durcissement s’appliquera sous la forme d’un test, organisé entre 2027 et fin 2030. Désormais, les travailleurs étrangers devront trouver, en amont de leur émigration, un employeur et un poste avant d’entrer sur le territoire russe, contrairement au système jusqu’alors en place pour les ressortissants d’Asie centrale.
Par conséquent, il serait très risqué pour ceux-ci de changer de travail avant la fin de leur contrat, sous peine d’être potentiellement expulsé du territoire russe. Dans le pire des cas, un tel système pourrait encourager les travailleurs immigrés, déjà vulnérables en raison de leurs ressources plus faibles, à tolérer des mauvais traitements ou des conditions de travail dangereuses.
De prime abord, cette dépendance aux rémissions et ce durcissement des conditions d’entrée, apparaissent comme des leviers de pression russes sur l’Asie centrale. D’un point de vue global, ceci est vrai : la Russie peut se permettre d’imposer ses conditions à ses partenaires post-soviétiques, usant des organisations sous son contrôle et de son contexte économique favorable comme incitations. Néanmoins, à terme, la mobilisation d’une grande partie de la démographie russe sur le front ukrainien, ainsi que le besoin de conserver des liens privilégiés avec l’Asie Centrale, pourraient se retourner contre le Kremlin.
L’inévitable effritement de l’influence russe
Au mois de septembre 2026, seuls deux pays d’Asie Centrale ont le russe comme langue officielle (Kazakhstan et Kirghizistan). Si le russe a un statut particulier au Tadjikistan (étant officiellement reconnu comme la langue interethnique), son usage est en recul dans les couches les plus jeunes de la population. Au Tadjikistan comme en Ouzbékistan, le russe recule dans les zones rurales, tandis que l’anglais prend son essor dans les zones urbaines. A travers son programme de « Nouvel Ouzbékistan », Tachkent souhaite ouvertement développer l’anglais comme langue d’emploi et d’ouverture à l’international, au détriment du russe.
Même dans les pays les plus traditionnellement russophiles, cet usage de la langue devient de plus en plus controversé. Le Kazakhstan a récemment élevé le kazakh au rang de « langue d’Etat », tandis que le russe conserve un statut de langue d’usage officiel. Le média The Diplomat rapportait des efforts similaires au Kirghizistan ; depuis 2025, 60% des émissions de radio devaient se faire en kirghiz, tandis que l’administration du pays renforce ses exigences linguistiques pour ses fonctionnaires.
A l’inverse, la montée d’un discours nationaliste, reposant davantage sur l’identité turcique (ou persane, dans le cas tadjik) et les racines musulmanes de la région, s’observe partout en Asie Centrale. Selon le Central Asian Survey, environ 40 000 étudiants en provenance de cette région étudient actuellement en Turquie, dont les investissements ont été multipliés par 2,5 entre 2016 et 2024.
L’Asie centrale, sans pour autant couper tout lien avec Moscou, souhaite désormais diversifier ses partenariats. La croissance de la présence chinoise dans la région, notamment par le biais de l’Organisation de Coopération de Shanghai, mais aussi l’intérêt croissant des pays occidentaux pour la région (Format C5+1, avec une dernière rencontre en novembre 2025), en sont la preuve.
Le Kremlin a appuyé toute sa diplomatie sur l’existence des liens entre la Russie et les anciennes républiques soviétiques ; tous feraient partie d’un même monde russe, partageant des liens culturels et politiques très forts. Mais qu’advient-il lorsque le Russkiy Mir se veut avant tout Turkestan ?
L’Asie centrale dépend de la Russie d’un point de vue économique, ou comme relais pour éviter une partie des sanctions qui la visent. Sauf qu’au fur et à mesure que Moscou s’enfonce toujours plus loin dans sa guerre contre l’Ukraine, qui accapare désormais une grande partie de ses moyens économiques et militaires, cette relation semble de moins en moins unilatérale. Si le Kremlin veut rester une force d’influence conséquente dans la région, son approche basée sur les travailleurs étrangers, l’intégration à des organisations comme l’UEE, et sur des liens culturels de plus en plus fins, doit changer de paradigme.
Tout comme des pays comme la France doivent aujourd’hui faire face à une rupture, avec une partie de leur ancien empire colonial, la Russie ne peut plus compter sur sa simple force hégémonique pour assurer sa présence en Asie Centrale. 35 ans après les indépendances, la balle est donc aujourd’hui dans le camp du Kremlin. Malheureusement, au vu des déclarations de certains influenceurs russes vis-à-vis du Kazakhstan et ce, dès les prémices de l’invasion en Ukraine, lui promettant de subir le même sort de Kiev si Astana devait s’affranchir de l’influence russe, la Russie semble peiner à se débarrasser de sa mentalité d’ancien colonisateur.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



