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La révolte des flamants roses : l’Albanie face à la diplomatie immobilière 

Publié le 09/06/2026
10 min de lecture
Par Maxime Coulet
Europe
La ville de Vlorë avec l’île de Sazan au loin - Photo : Maxime Coulet

La ville de Vlorë avec l’île de Sazan au loin - Photo : Maxime Coulet

Depuis le 30 mai dernier, les Albanais ont lancé la révolte des flamants roses : ils sortent massivement dans la rue pour défendre leur littoral et leur biodiversité, menacés par des projets de luxe auxquels ils ne profiteront pas. D’autant plus que cette stratégie fait partie d’une sorte de « diplomatie immobilière » étroitement liée aux accords d’Abraham.

Dans le lagon de Nartë, près de Vlorë, des flamants roses longent une ligne d’eau que d’autres regardent d’un œil envieux. Ils ne sont pas seuls. Les accompagnent des chacals dorés, des pélicans, ou encore de très vulnérables phoques moines. Plus loin à l’horizon s’étend l’île de Sazan, la seule île du littoral albanais, ancienne forteresse communiste aux plus de 3000 bunkers. C’est sur ce bout de littoral adriatique d’une richesse écologique rare, que Jared Kushner et sa femme Ivanka Trump ont jeté leur dévolu et souhaité ériger un complexe hôtelier de luxe. 

Le coût de ce resort est estimé à 4 milliards d’euros. Le bénéfice pour les Albanais ? Sans doute minime, voire inexistant. Un tel complexe situé dans un endroit protégé ne peut se muer qu’en catastrophe pour le pays, et c’est justement ce que reprochent les albanais au premier ministre Edi Rama, en choisissant le flamant rose comme symbole de leur opposition.

Edi Rama est très souvent pointé du doigt pour son comportement de « promoteur » de l’Albanie, ce qui lui procure bonne presse auprès des dirigeants occidentaux. Après avoir accepté d’accueillir les migrants venus d’Italie dans un complexe spécialement construit pour l’occasion (avant que la justice annule cette décision), Edi Rama a mis en avant la « bénédiction »  pour son pays d’accueillir un tel projet. Mais depuis le début des manifestations, le moins que l’on puisse dire, c’est que le premier ministre se montre nerveux.

L’échange tendu entre Edi Rama et une journaliste de CNN a eu le mérite de la clarté. Le Premier ministre albanais, visiblement agacé, a déroulé un récit désormais rodé dans les chancelleries des Balkans : des bots étrangers, des concurrents jaloux et désireux de lancer une guerre hybride, des protestations confinées à la seule Capitale, Tirana…En bref, une affaire montée de toutes pièces pour induire la population en erreur. Toute ressemblance avec les sorties d’Aleksandar Vučić serait bien sûr fortuite. 

C’est ici le même logiciel, la même grammaire du déni d’un gouvernement face à une contestation populaire qui gêne ses intérêts. Sauf qu’Edi Rama va plus loin : il assure qu’il n’existe pas de projet, puis qu’il ne s’agit pas d’une ville, comme l’annonçait Joni Vorpsi, de l’organisation PPNEA-BirdLife Albania à la télévision, et crie aux fake news. Ce niveau d’ambiguïté, alors qu’il assurait lui-même pousser pour mener à bien cette ambition, en dit long sur l’état de la démocratie albanaise.

A travers l’opacité et les contradictions du projet se dévoile une diplomatie déjà entrevue. Premièrement, le fonds Affinity Partners renvoie les questions à l’agence de communication P2 Public Affairs, qui a admis auprès de journalistes français vouloir « créer une destination de classe mondiale » et réaliser « l’un des plus importants investissements privés de l’histoire de la région. »  Il faut aussi se rappeler qu’il y a quelques mois à peine, Affinity a mis en standby, grâce à la pression populaire, un projet de Trump Tower à Belgrade, dans l’ancien QG de l’armée Yougoslave, un bâtiment en plein centre ville toujours éventré par les bombardements de l’OTAN.

Le projet de Sazan, porté et présenté par le couple Trump-Kushner, se place explicitement hors de portée de toute classe moyenne. Il s’agit bien d’un resort pour milliardaires en plein milieu d’une zone protégée.

Par ailleurs, le SPAK, la structure spéciale albanaise contre la corruption et le crime organisé, a ouvert plusieurs enquêtes, notamment concernant la propriété de certains terrains à Zvërnec, la localité qui doit accueillir le projet. La société « Albania Land Development », créée en mai 2025 et détenue par deux frères Qatari, serait propriétaire du terrain où certains manifestants ont été arrêtés. D’autre part, un cadre légal aurait été adapté pour permettre la signature de contrats sans appel d’offre, une procédure dérogatoire au droit commun qui a permis l’entrée en jeu de plusieurs entreprises internationales : turque, japonaise, grecque, danoise, française. 

Une révolte des flamants roses pour combattre la diplomatie de l’immobilier

Cette affaire cristallise une logique qui traverse la diplomatie internationale telle qu’imaginée par Donald Trump. Après Gaza, vendue en « Riviera du Moyen-Orient », après le Groenland et la canal de Panama comme propriétés à acquérir, les Balkans occidentaux s’inscrivent dans la même géostratégie du rachat. Les projets de Belgrade et Vlorë ont de nombreux points communs. Ce sont des projets portés par des intérêts étrangers et validés sans consultation par des gouvernements corrompus, qui promettent de larges bénéfices à une population qui sait pertinemment qu’elle ne verra aucune amélioration de ses services publics et encore moins une réduction des inégalités.

L’Albanie est, de par sa nature, un pays particulièrement exposé à cette diplomatie. Le pays sort depuis peu d’un demi-siècle de fermeture communiste et se développe à une vitesse que les institutions ne cherchent pas à encadrer strictement. Malgré son statut de bon élève dans la course à l’Europe, on constate de l’ampleur des inégalités en se baladant dans les rues de Vlorë ou de Tirana, sans compter que le pays reste une plaque tournante de la criminalité internationale. Sans surprise, les habitants souhaitent voir de vrais succès dans des politiques sociales plutôt que des milliardaires prendre d’assaut leurs côtes. 

D’autres affaires ont fait moins de bruit mais illustrent cette situation. A Vlorë toujours, un aéroport international dont l’utilité réelle reste à démontrer est prévu, alors que la ville se trouve à deux heures de route seulement de celui de Tirana, ce qui promet un autre désastre écologique. Le lien entre l’aéroport et le resort a d’ailleurs été mentionné par Jared Kushner lui-même. Le slogan utilisé par les manifestants : « l’Albanie n’est pas à vendre » est donc particulièrement bien choisi, car le sentiment de dépossession de la population s’inscrit dans une stratégie plus large de reconfiguration de la géopolitique mondiale.

Derrière cette logique strictement immobilière, en creusant un peu, on découvre une architecture diplomatique plus vaste. En effet, Jared Kushner a déclaré publiquement rechercher des opportunités d’investissement dans les pays qui ont rejoint les Accords d’Abraham*, mais aussi dans ceux qui pourraient les rejoindre, en construisant des « packages économiques » pour les y inciter. Si l’Albanie n’a pas signé les accords, le pays n’en a pas vraiment besoin car il coche toutes les cases, grâce à sa majorité démographique musulmane, sa laïcité d’État affirmée, sa candidature européenne active, et surtout son gouvernement acquis à une relation privilégiée avec Tel Aviv.

En l’espace d’un an, Tirana a signé un accord d’armement multimillionnaire avec des firmes militaires israéliennes, accueilli un sommet technologique réunissant quarante entreprises israéliennes, et a été identifiée comme fournisseur de carburant à Israël. Edi Rama s’est rendu à Jérusalem en janvier 2026 et continue d’attribuer au seul Hamas l’entière responsabilité du désastre humanitaire à Gaza. De son côté, Affinity Partners a bénéficié d’un financement majeur du Fonds d’investissement public saoudien et a développé une stratégie d’investissement croisant des intérêts américains, arabes et israéliens.

L’investissement privé de Sazan doit donc fonctionner et être entendu pour ce qu’il est, à savoir un projet capitalistique qui vise à privilégier les régimes qui s’entendent avec Israël. L’Albanie, qui veut rejoindre l’Europe et a besoin de capitaux, se retrouve prise en étau entre deux logiques de conditionnalité, celle de Bruxelles qui exige des réformes institutionnelles, et celle de Washington qui monnaie ses investissements contre les positionnements géopolitiques qu’elle réclame. Actuellement, la classe dirigeante en place dans les Balkans rêve de voir se multiplier ce type de projet, mais se heurte à une mobilisation qui n’entend rien lâcher.

Et au milieu, l’Union Européenne ?

C’est là que l’Union européenne devrait avoir son mot à dire. La Commission a prudemment signalé que « certaines décisions gouvernementales pourraient contrevenir à la législation environnementale européenne », une formulation d’une tiédeur remarquable à l’égard d’un pays candidat à l’adhésion et dont le premier objectif diplomatique est précisément l’intégration. L’Albanie souhaite plus que tout entrer dans l’Union Européenne, qui a donc des leviers à faire valoir. Peut-on alors accepter autant de prudence diplomatique à l’heure où Bruxelles affiche sa volonté de peser face à Washington ?

La non-opposition à un tel projet chez l’un de ses futurs membres aurait des conséquences curieuses. Les accords passés avec l’Italie pour retenir les migrants et pour récolter du lithium à la frontière bosno-serbe pouvaient déjà remettre en question la volonté réelle de l’UE d’intégrer les pays des Balkans, qui donnait davantage l’impression de s’en servir comme succursale plutôt que comme membre à part entière. Si les américains considèrent également la région comme telle, si les russes, les iraniens et les turcs continuent d’y déverser leur influence, alors la région toute entière, déjà fragmentée, risque de se définir comme un laboratoire de l’influence internationale. En Bosnie, la démission récente du haut-représentant Christian Schmidt ajoute encore à cette lutte d’influence, alors que chaque partie aux accords de Dayton tente d’imposer son champion.

Quoi qu’il en soit, cette révolte des flamants roses pose, en creux, une question que l’Europe préfère pour le moment esquiver : jusqu’où le droit d’installation des capitaux étrangers, et plus largement la mainmise états-unienne, s’étendront-t-ils sur les territoires qui frappent à sa porte ?

Réponse au prochain projet ?

* Les accords d’Abraham sont un ensemble de traités qui visent à instaurer la normalisation diplomatique entre Israël et plusieurs États arabes qui lui étaient auparavant hostiles. À ce jour, sont signataires les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, le Maroc, le Soudan et le Kazakhstan. Ces accords sont considérés comme un succès diplomatiques du premier mandat de Donald Trump.

À propos de l'auteur

Photo de Maxime Coulet

Maxime Coulet

Maxime est titulaire d’un Master 2 en Administration Publique, parcours Diplomatie et Relations Internationales (Université de Brest), et d’un titre d’Analyste en Stratégie Internationale obtenu à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris). Formateur en veille stratégique et fondateur du blog lua-mater.fr, il concentre ses recherches sur le processus d’intégration des Balkans occidentaux dans l’Union européenne ainsi que sur les dynamiques géopolitiques liées à l’esport et au jeu vidéo.

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