Turquie-Royaume-Uni: le pari sur l’avion de combat Typhoon.

Archives du ministère de la Défense nationale de la Turquie - Wikimedia Commons
Mars 2026 confirme l’évolution stratégique de la Turquie en matière de défense. Après l’achat de 20 Eurofighter Typhoon en octobre 2025, Ankara et Londres ont signé en mars un accord technique renforçant la coopération industrielle et opérationnelle. Ce partenariat s’inscrit dans une politique de diversification des sources d’approvisionnement, incluant le développement du chasseur national KAAN et des négociations en cours avec les États-Unis pour le programme F-35. Une dynamique qui transforme les équilibres régionaux et les relations au sein de l’OTAN.
Le contrat Eurofighter Typhoon: le Royaume-Uni devient partenaire aérien de la Turquie
Le 27 octobre 2025, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le président turc Recep Tayyip Erdoğan ont signé un contrat d’armement majeur à Ankara : la Turquie a acheté au Royaume-Uni 20 Eurofighter Typhoon, des avions de combat développés par plusieurs pays européens, pour 9 milliards de dollars. Ce contrat, qualifié par le Secrétaire d’État à la Défense britannique comme celui qui « donne vie au partenariat entre le Royaume-Uni et la Turquie », est prévu d’être livré en 2030.
L’Eurofighter Typhoon est un appareil produit en consortium par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne et l’accord de l’ensemble des pays est nécessaire, ce qui n’a pas été une tâche facile. L’Allemagne s’était initialement opposée à la vente en raison du soutien d’Ankara au Hamas. Berlin a finalement levé son veto en juillet 2025, après des mois de pression britannique, ce qui a permis la signature de ce premier acte. C’est le Royaume-Uni qui a mené les négociations au nom du consortium, et c’est lui qui en sort renforcé politiquement comme le dit Keir Starmer: « Cet accord va bien au-delà de la simple acquisition d’avions, il représente la première étape d’un partenariat industriel et de défense de long terme entre nos deux pays ».
Dans un second temps, le 25 mars 2026, un nouveau contrat a été signé à Londres entre les ministres de la Défense turc et britannique. Cet accord est cette fois dédié à un soutien technique prévoyant la formation de pilotes et de techniciens turcs au Royaume-Uni. Il inclut également la fourniture de pièces détachées, de simulateurs et de systèmes de guerre électronique pour une durée de trois ans à compter de l’entrée en service des appareils.
D’un côté le Royaume-Uni a trouvé dans ces contrats des intérêts de relance industrielle: les usines de BAE Systems qui assurent la construction de tels modèles d’avions étaient à l’arrêt faute de commandes étrangères. De l’autre côté, la Turquie a vu cet accord comme une réussite de sa diversification de constructeurs voulue depuis 2019 et l’exclusion du programme des F-35 américains.
2019: l’exclusion du F-35 accélère la production de l’avion de combat national KAAN
En 2019, après l’achat de systèmes antimissiles S-400 russes, la Turquie a été exclue du programme F-35 suite à son accord avec Moscou jugé incompatible avec la technologie de l’OTAN. Alors qu’Ankara avait prévu d’acheter jusqu’à 100 appareils américains et à participer à leur production industrielle, elle s’est retrouvée privée de l’avion de combat le plus avancé de l’OTAN. Le Président Erdoğan a donc apporté une première réponse: le développement d’un chasseur turc.
Le programme KAAN, conçu et produit par l’industriel de l’armement Turkish Aerospace Industries, a connu une accélération directement après cette exclusion. Le premier vol de cet engin a eu lieu le 21 février 2024. L’ambition était alors de concevoir un chasseur de cinquième génération entièrement turc pour ne pas avoir à dépendre d’un fournisseur étranger. Cependant, le KAAN est loin d’être opérationnel. Sa mise en service complète est prévue au début des années 2030, qui laisse un trou capacitaire se former ces prochaines années. Ainsi, le contrat de l’Eurofighter Typhoon est perçu par la Turquie comme une mesure transitoire avant que le KAAN n’atteigne sa pleine capacité de combat.
Un avion de combat 100% turc a aussi une dimension symbolique: la Turquie montre qu’elle peut concevoir et produire un avion de combat de pointe sans l’aide des États-Unis, partenaire historique d’Ankara mais dont les intérêts ont divergé. En effet, l’achat des systèmes antimissiles russes n’était pas anodin mais découlait du soutien de Washington aux « Unités de protection du peuple kurde (YPG) » en Syrie, alors même que la question kurde était vue comme un enjeu prioritaire pour le Président Erdoğan et donc comme une opposition à ses intérêts. La privation des F-35 a donc été répondue par le KAAN, un réel message politique d’émancipation.
De plus, le KAAN n’est pas pensé uniquement pour l’armée de l’air turque. Ankara lorgne déjà les marchés extérieurs. Des rapports de 2025 indiquent que l’Espagne aurait envisagé d’acheter le KAAN plutôt que le F-35, notamment en raison des tensions croissantes dans la relation transatlantique. La Turquie cherche à vendre le KAAN à des pays comme le Pakistan et l’Azerbaïdjan. Si ces ventes se concrétisent, Ankara ne sera plus seulement un acheteur de défense aéronautique: elle deviendra un concurrent direct des grandes puissances exportatrices.
Le programme F-35: un dossier que les États-Unis et la Turquie n’ont pas fermé
Une réponse diplomatique a aussi été apportée par le Président Erdoğan suite à l’exclusion du programme: Ankara n’a cessé de chercher à réintégrer le programme F-35. Cette volonté s’est construite comme un axe autour des relations avec Washington. Les commandes se sont multipliées comme avec la livraison de 225 avions Boeing pour Turkish Airlines, en parallèle des demandes de réintégration.
Fin 2025, ces négociations sont revenues sur le devant de la scène par une annonce: le possible renvoi des systèmes S-400 à la Russie, source de l’exclusion officielle du programme F-35. Même si cette information a été démentie par Moscou, Ankara n’a pas infirmé. Tom Barrack, Ambassadeur des États-Unis en Turquie, a quant à lui déclaré que les négociations sur la vente de F-35 à la Turquie « déboucheront, dans les mois à venir, sur une avancée décisive qui réponde à la fois aux exigences des États-Unis et de la Turquie en matière de sécurité », tandis que des discussions sont en cours sur la levée des sanctions américaines liées au S-400. Ainsi, la Turquie ne s’est fermée aucune porte: simultanément, elle signe des accords avec Londres, négocie avec Washington et construit ses propres avions de combat.
Diversification des partenaires: la doctrine de défense aérienne turque
L’accord avec Londres n’est pas une rupture avec le géant de l’OTAN: c’est une stratégie cohérente de diversification de ses sources d’approvisionnement pour conserver une liberté d’action maximale. Elle achète des Eurofighter pour combler un vide, développe le KAAN pour l’avenir, modernise ses F-16 pour le présent et garde le F-35 comme horizon diplomatique.
De plus, pour Ankara, l’accès au F-35 va au-delà du remplacement des F-16. Il représente une reconnaissance de son statut de membre à part entière de l’alliance occidentale. L’Eurofighter, lui, n’a pas cette dimension symbolique: il reste utile mais n’est pas suffisant.
La Turquie joue sur plusieurs tableaux pour maximiser ses intérêts et parce qu’elle le peut. Sa position géographique, en tant que gardienne du détroit du Bosphore et ayant une implication stratégique dans plusieurs crises régionales, donne à Ankara un rôle indispensable pour l’OTAN qui ne peut pas se priver d’un tel atout.
Ce que le réarmement turc change pour la région
Ce réarmement ne se lit pas en dehors de son contexte régional. La Turquie est un acteur central du Moyen-Orient élargi: elle partage une frontière avec la Syrie, où elle maintient une présence militaire active contre les « forces kurdes ». Elle joue un rôle de médiateur entre la Russie et l’Ukraine, ayant facilité l’accord céréalier de 2022 et accueilli des négociations à Istanbul. C’est précisément cette position qui lui permet de tenir simultanément le S-400 russe et de négocier le F-35 américain sans rompre avec aucun des deux camps.
La montée en puissance aérienne turque inquiète aussi ses voisins directs: Israël et la Grèce ont tous deux alerté leurs partenaires contre la vente de certains armements à Ankara, conscients que des appareils comme l’Eurofighter Typhoon modifieraient l’équilibre des forces dans une région déjà sous tension. Pour les pays de la zone eurasiatique, la question n’est donc pas seulement de savoir quel avion la Turquie achète, mais ce qu’elle compte en faire et à qui elle compte le faire entendre.
Trois éléments méritent donc d’être suivis dans les prochains mois. D’abord, l’avancement du KAAN: entre 2026 et 2032, le trou capacitaire reste une réalité, et tout retard supplémentaire dans le programme national fragiliserait la posture d’autonomie affichée par Ankara. Ensuite, l’issue des négociations sur le S-400: si Washington lève les sanctions CAATSA contre la Turquie due à l’achat des S-400 russes, la question du F-35 reviendra immédiatement sur la table. Enfin, la profondeur réelle du partenariat britannique serait d’un grand bénéfice pour le Président Erdoğan: le contrat de mars 2026 prévoit que la Turquie développe à terme ses propres capacités de maintenance et de soutien. C’est un transfert de savoir-faire qui, s’il se confirme, marquerait une étape décisive vers l’autonomie industrielle turque.
À propos de l'auteur
Noé Champain
Étudiant en double master Relations Internationales - Science Politique (parcours Sécurité Globale Analyste Politique International), spécialisé dans les dynamiques sécuritaires et l'industrie de la défense de la région Moyen-Orient. Research Intern au Vienna International Institute for Middle East Studies (VIIMES), avec des recherches portant sur la politique de sécurité et de défense de la Turquie. Contributeur au sein de la Türkiye Division de l'Institut Français des Mondes Eurasiatiques (IFME). Contributeur au sein de la veille géopolitique Asie de l'Ouest et Monde arabe sur la thématique « La Turquie face aux enjeux de sécurité et de défense » pour EurasiaPeace.



