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Turquie-Israël : Une dégradation structurelle sous l’effet des crises régionales

Publié le 11/05/2026
13 min de lecture
Par Bulent Alhas
Asie de l'ouest et Monde arabe
Le président Isaac Herzog pendant sa visite d'État en Turquie avec le président Recep Tayyip Erdoğan en mars 2022 (Haim Tzach - GPO)

Le président Isaac Herzog pendant sa visite d'État en Turquie avec le président Recep Tayyip Erdoğan en mars 2022 (Haim Tzach - GPO)

Depuis l’opération Déluge d’Al-Aqsa menée par le Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte massive de l’opération Épées de fer, le dialogue entre Israël et la Turquie a évolué en une confrontation ouverte. Cette rupture, loin d’être un simple incident diplomatique, marque le basculement d’une relation historique vers une hostilité structurelle.

Le pivot sécuritaire : la Turquie comme « menace prioritaire »

Cette première partie de l’année 2026 marque un prolongement du paradigme doctrinal radical au sein de l’appareil sécuritaire et politique israélien, qui ne perçoit plus Ankara comme un partenaire difficile mais nécessaire, mais bien comme un futur adversaire de premier plan.

Naftali Bennett, ancien Premier Ministre israélien de transition (2021-2022) et adversaire principal de Benyamin Netanyahou en vue des prochaines élections, a fait plusieurs interventions remarquées ces derniers mois. Ainsi en février dernier, il a exhorté les services de renseignement à réallouer des ressources vers le suivi des capacités militaires turques, affirmant que l’ambition hégémonique de Recep Tayyip Erdogan constitue désormais un défi « comparable à celui de l’Iran » pour la prochaine décennie. Par conséquent, nous serions sur un basculement de l’histoire récente de la région, avec une importante chute de l’influence chiite au profit d’un axe sunnite-turc, qu’on peut constater notamment à Damas.

Des dirigeants turcs et jordaniens ont encore rappelé récemment l’importance selon eux de la stabilité de la Syrie pour la région. La subsistance d’un État central fort va à contrecourant du souhait d’Israël militant pour un morcèlement du territoire en mettant en avant notamment une volonté de protection de la minorité druze, lors des attaques de l’État syrien envers eux en 2025. Ainsi, la colonisation du plateau du Golan syrien va dans ce sens, avec une accélération récente à hauteur d’un plan de 334 millions de dollars, dénoncé par al-Charaa lors du forum diplomatique qui s’est tenu en Turquie mi-avril 2026 : « Israël viole l’accord de désengagement de 1974, et aujourd’hui nous œuvrons à parvenir à un accord de sécurité qui garantisse son retrait des territoires qu’il a occupés après la chute du régime et son retour aux lignes de 1974 ».

De son côté, l’État hébreu voit le rapprochement avec Ankara comme un risque que la Syrie se transforme en une base arrière logistique pour la Turquie, permettant à cette dernière de projeter sa puissance militaire — notamment ses drones de combat Bayraktar TB2 popularisés par le conflit russo ukrainien— directement à la frontière israélienne.

Rappel historique : Du partenariat stratégique à la rupture du Mavi Marmara

Pour comprendre la profondeur de la crise actuelle, il est nécessaire de rappeler que la Turquie fut le premier pays à majorité musulmane à reconnaître Israël en 1949, instaurant une coopération militaire et de renseignement qui fut un des piliers de l’architecture de sécurité régionale durant des décennies. Ce lien organique a eu une première fracture suite à la guerre de Gaza de 2008-2009, le moment où Recep Tayyip Erdoğan au Forum économique mondial de Davos de 2009 à interpellé de manière frontale Shimon Peres, alors Président Israélien. Cela s’est consolidé le 31 mai 2010 lors de l’affaire du Mavi Marmara, lorsqu’un assaut de commandos israéliens contre ce navire turc tentant de briser le blocus de Gaza a causé la mort de dix militants turcs. La « flottille de la liberté » ou « flottille Free Gaza » comprenait huit cargos transportant près de 7000 passagers, de l’aide humanitaire et des matériaux de construction destinés à la population de la bande de Gaza.

Cet événement a marqué un point de bascule émotionnel et politique, transformant Israël, aux yeux de l’opinion publique turque, d’allié pragmatique en adversaire idéologique. Mais à partir de la mi-décembre 2015, la Turquie s’efforce d’accélérer l’aboutissement des négociations avec Israël pour normaliser leurs relations, après que Tel-Aviv eut présenté, en mars 2013, ses excuses officielles pour l’arraisonnement du Mavi Marmara. Ce rapprochement est relancé en 2022 mais le pragmatisme des deux États et la personnalité de leurs dirigeants respectifs ont creusé cette ambiguïté pour aboutir à des relations bien plus frontales aujourd’hui. La judiciarisation récente, avec l’inculpation de responsables israéliens par Istanbul, s’inscrit vraisemblablement directement dans la lignée de ce contentieux jamais totalement apaisé. En outre, une flottille « pour Gaza » a été de nouveau arrêtée par l’armée israélienne fin avril 2026, selon le Ministère des affaires étrangères 15 français ont été arrêtés parmi un total de près de 200 militants de nombreuses nationalités, dont la Turquie, l’Espagne ou encore l’Italie.

Entre escalade rhétorique et réalisme économique

Malgré une agressivité verbale inédite — les responsables turcs qualifiant les dirigeants israéliens de criminels de guerre — la relation conserve des piliers pragmatiques qui empêchent une rupture totale. Selon l’analyste israélien Meir Masri, nous assistons à une « diplomatie schizophrène » où la virulence du président turc sur le génocide en cours dans la bande de Gaza, sert de soupape de sécurité interne pour mobiliser les masses conservatrices face à une inflation de plus en plus forte, tout en préservant les intérêts de la haute industrie. Derrière l’embargo officiel annoncé par Ankara, les flux commerciaux persistaient de manière détournée ; ainsi en 2025, Israël a importé pour près d’un milliard de dollars de marchandises turques via des ports tiers comme la Grèce ou Malte. Ces résultats sont obtenus grâces à des techniques de dissimulation, les navires éteignant leurs signaux de suivi (AIS) ou déclarant des destinations fictives (comme l’Égypte ou Chypre) avant de décharger leur cargaison dans les ports israéliens d’Ashdod ou d’Ashkelon.

Mais en février dernier, la Turquie a durci sa politique d’embargo en bloquant des échanges commerciaux via des pays tiers. Plus crucial encore, le pétrole azerbaïdjanais, vital pour l’économie israélienne, continue pour l’instant de transiter par le terminal turc de Ceyhan. En outre, rien qu’en 2025, les exportations de brut azerbaïdjanais vers Israël via ce terminal ont augmenté de 31 %, atteignant une moyenne de 94 000 barils par jour. Ainsi, entre le début officiel de l’embargo en mai 2024 et la fin mars 2026, environ 58 millions de barils (8 millions de tonnes) ont transité de ce canal turc vers Israël.

De l’autre côté du spectre, l’analyste turque en relations internationales, Meliha Altunışık affirme que « Erdoğan est un acteur sophistiqué qui sait comment utiliser l’idéologie comme moyen de négociation ».  Le risque selon elle, pour les dirigeants israéliens serait de comparer la Turquie à l’Iran, là où ces deux États n’ont pas les mêmes moyens (la Turquie restant la seconde armée de l’OTAN), ni les mêmes limites (l’État turc ne subissant pas un blocus économique depuis des décennies). En outre, la place et le rôle d’Ankara dans l’OTAN est très singulière ces derniers temps, en témoignent ces deux annonces survenues fin mars 2026 ; la première est la volonté de la création  d’un corps multinational d’action rapide de l’organisation à Adana dans le sud du pays ; la seconde -créant de vives réactions dans l’opposition- l’installation d’un nouveau centre de commandement de l’Alliance transatlantique.

Cette dépendance mutuelle crée un équilibre d’instabilité économique où chaque camp connaît les lignes rouges de l’autre : l’arrêt du transit énergétique pour Israël, et la coupure de l’accès technologique et financier via les circuits occidentaux pour la Turquie.

Les nouveaux fronts : Méditerranée et Mer Rouge

La rivalité s’est déplacée vers des théâtres maritimes cruciaux où les deux puissances s’affrontent pour le leadership énergétique et le contrôle de ces voies de navigation mondiales. En Méditerranée orientale, Israël a accéléré sa coopération avec la Grèce et Chypre, formalisant une alliance militaire et gazière par le biais du gigantesque projet EastMed qui vise explicitement à contrer les revendications de la ZEE turque. Ce projet a pour but la réduction de la dépendance de l’Europe vis-à-vis du gaz russe en acheminant chaque année 10 milliards de mètres cubes de gaz des eaux israéliennes et chypriotes vers le réseau gazier européen via un gazoduc de 1 900 km de long. Opposée à ce projet d’envergure, la Turquie a tout fait pour le ralentir depuis son annonce en 2013, jusqu’en 2022 lorsqu’une opportunité s’était présentée à elle lors de son rapprochement avec Israël sur la question énergétique, des négociations qui sont enterrées aujourd’hui. De plus, le 6 avril 2026, un nouvel accord a ravivé les tensions entre la Grèce et la Turquie, à savoir la signature d’un accord entre Israël et la Grèce, de près de 656 millions d’euros pour la fourniture de systèmes de lance-roquettes de précision PULS.

Parallèlement, le conflit s’exporte dans la Corne de l’Afrique : la reconnaissance étonnante du Somaliland par Israël en décembre 2025 est une possible réponse au pacte de défense signé entre la Turquie et la Somalie. Tel-Aviv cherche ainsi à établir des points d’appui sécuritaires autour du détroit de Bab el-Mandeb afin d’empêcher Ankara de devenir l’unique gardien des routes commerciales reliant l’Europe à l’Asie. Véritable point de contrôle stratégique de la mer Rouge et prolongement indispensable du canal de Suez, ce détroit revêt une importance majeure pour les deux puissances. Pour Israël, il constitue un élément vital de son corridor logistique Eilat-Ashdod, tandis qu’il représente pour la Turquie la porte d’accès prioritaire vers l’océan Indien. Ces dernières années, la compétition régionale s’est matérialisée par la polarisation de deux blocs sécuritaires et énergétiques aux intérêts divergents : l’axe Turquie-Qatar-Somalie d’un côté, et la coalition articulée autour d’Israël, des Émirats arabes unis et du complexe Érythrée-Éthiopie de l’autre.

La vulnérabilité de ce passage a été mise en exergue par les offensives des Houthis — alliés de Téhéran — ciblant les bâtiments liés aux intérêts israéliens en signe de solidarité avec la cause palestinienne. En contraignant une part significative du trafic maritime à se dérouter vers le cap de Bonne-Espérance, ces attaques ont non seulement perturbé les flux mondiaux, mais ont surtout agi comme un révélateur de la fragilité et de la centralité stratégique absolue du couloir de la mer Rouge.

Cette lutte pour la « profondeur stratégique » montre que le différend n’est plus seulement politique, mais qu’il porte sur le tracé des cartes énergétiques des décennies à venir.

Le dilemme de la guerre contre l’Iran

La guerre menée par Washington et de Tel-Aviv à l’encontre de Téhéran place la Turquie dans une position d’arbitre inconfortable, forcée de naviguer entre ses alliances atlantiques et ses solidarités régionales. Ankara redoute qu’un affaissement brutal du régime iranien ne crée un vide sécuritaire massif que seule l’hégémonie israélienne pourrait combler, tout en provoquant une déstabilisation du Kurdistan iranien susceptible de raviver le séparatisme sur son propre sol.

Pour le gouvernement de Ahmed al-Charaa en Syrie, allié de la Turquie, l’enjeu est crucial : une victoire israélo-américaine sur l’Iran pourrait isoler Damas de ses partenaires, Ankara et l’Arabie saoudite. Bien que critiquant ouvertement les frappes israéliennes, l’État turc veille à maintenir une coordination minimale avec le Pentagone pour éviter d’être entraîné dans une guerre qu’il ne pourrait financer. La Turquie tente ainsi d’utiliser son statut de pilier du réarmement européen  pour exiger un rôle de médiateur, espérant transformer le chaos régional en une opportunité de leadership diplomatique autonome.

Le 17 avril dernier, la Turquie a accueilli à Antalya un Forum diplomatique de trois jours, auquel étaient attendus plus de 150 pays, dont plus de 20 chefs d’État et de gouvernement, parmi lesquels le président syrien et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Dans ce contexte, les ministres des Affaires étrangères de Turquie, du Pakistan, d’Arabie saoudite et d’Égypte se sont rencontrés en marge du forum pour discuter de la guerre et du blocus du détroit d’Ormuz.

Au 8 mai 2026, la situation régionale demeure extrêmement volatile, oscillant entre escalade militaire et tentative de désescalade diplomatique. Alors que des affrontements ont encore été signalés dans le détroit d’Ormuz, chaque camp accusant l’autre d’avoir rompu un fragile cessez-le-feu, Washington affirme désormais attendre dans la journée une réponse officielle de Téhéran à ses propositions de règlement du conflit

La dynamique du conflit perpétuel

Les mises en garde récentes des dirigeants israéliens révèlent une anxiété profonde : le passage d’une menace asymétrique à une confrontation structurelle avec un adversaire puissant tel que la Turquie. Si la sécurité d’Israël a longtemps été définie par la lutte contre l’ « axe chiite » iranien, les stratèges envisagent désormais l’émergence d’un défi plus complexe porté par le binôme Turquie-Qatar, dont l’influence idéologique s’étend de la Syrie à Gaza. Dans ce scénario de « conflit perpétuel » inhérent à la jeune histoire de l’État hébreu, la crainte demeure la formation d’un bloc sunnite élargi incluant potentiellement le Pakistan. Ce dernier étant aujourd’hui le médiateur inattendu de cette guerre.

Cette mutation stratégique intervient alors qu’Israël fait face à un isolement public sans précédent : l’opinion internationale, de manière générale, manifestant une hostilité d’une ampleur historique à l’égard de ces deux années de guerres à Gaza et plus récemment au Liban. En effet, selon l’ONU et divers organismes, au printemps 2026, plus de 75 000 personnes ont été tuées à Gaza et près de 2 millions ont été déplacées.

Pour l’État hébreu, ce paroxysme d’impopularité renforce la perception d’un destin solitaire, transformant chaque nouvelle menace en un défi existentiel qui exige une vigilance absolue et une adaptation constante de ses alliances.

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