Forum d’Antalya 2026 : nouvelle alliance au Moyen-Orient ?

Bureau de presse et d'information de la présidence de l'Azerbaïdjan - Wikimedia Commons
Du 17 au 19 avril 2026, les ministres des Affaires étrangères de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, de l’Égypte et du Pakistan se sont réunis en marge du Forum de la Diplomatie d’Antalya, en Turquie. Derrière cette rencontre diplomatique, un rapprochement s’est construit depuis 2022, porté par les crises et les intérêts communs. Est-ce l’émergence d’un nouveau bloc régional, ou une alliance de circonstance ?
Le Forum d’Antalya : quand une réunion dit plus qu’un communiqué
Le 17 avril 2026, en marge du 5ème Forum de la Diplomatie d’Antalya, les chefs de la diplomatie de quatre pays se retrouvent pour une réunion quadripartite. Selon le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, l’objectif est que la Turquie, l’Arabie Saoudite, l’Égypte et le Pakistan « abordent les questions régionales avec un agenda réaliste et applicable », axé sur la stabilité régionale, la coopération économique et la résolution des conflits.. Ce n’est pas une première : deux jours plus tôt, une réunion préparatoire de vice-ministres s’était tenue à Islamabad au Pakistan. Cette architecture à deux niveaux marque un glissement : d’un mécanisme de consultation ponctuel vers une coordination diplomatique régionale en cours d’institutionnalisation.
Le Forum d’Antalya lui-même illustre l’ambition turque. Lors de cette 5ème édition, des messages clairs ont été délivrés sur la nécessité de mettre fin aux guerres en cours. Le Forum a servi de plateforme multilatérale de négociation, avec la présence du Premier ministre pakistanais Shahbaz Sharif et du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev aux côtés d’Erdoğan. Ankara ne se contente plus d’accueillir des délégations : elle orchestre.
Ce qui unit ces quatre pays : la force de leurs atouts combinés
Ce rapprochement n’est pas le fruit du hasard. Chacun des quatre pays apporte un atout stratégique distinct : le Pakistan possède l’arme nucléaire, l’Arabie Saoudite détient les deuxièmes réserves mondiales de pétrole, l’Égypte contrôle le canal de Suez et la Turquie est membre de l’OTAN. Ensemble, ils représentent une population combinée de 500 millions de personnes et des industries de défense en plein essor.
Ils partagent aussi une posture diplomatique commune. Aucun ne veut choisir entre Washington et le reste du monde. Tous maintiennent des relations avec les États-Unis tout en refusant l’alignement automatique. C’est précisément cette neutralité proactive qui les rend compatibles. Ils sont tous membres du Conseil de la paix, organisation internationale vue comme une alternative à l’ONU et lancée par Trump en 2026, et ont tous joué un rôle actif dans la médiation du cessez-le-feu à Gaza.
Ce rapprochement a aussi une dimension économique. En septembre 2023, Erdoğan a critiqué ouvertement le projet de corridor logistique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) pour avoir exclu la Turquie, et a proposé en réponse un corridor alternatif, le « Projet de développement Irak-Europe », reliant le Golfe Persique à l’Europe via l’Irak et la Turquie. Ce corridor turc constitue un concurrent direct à l’IMEC, même si le manque de confiance envers Erdoğan de la part de plusieurs acteurs régionaux freine son avancement.
L’Égypte, de son côté, n’est pas neutre dans cette compétition : elle redoute qu’un corridor alternatif ne dévalue les revenus du canal de Suez, sa principale source de bénéfices. Ces intérêts économiques divergents au sein même du bloc rappellent que la convergence politique a ses limites dès lors qu’on entre dans le détail des projets d’infrastructure.
La chronologie du rapprochement : une histoire récente mais dense
Ce bloc ne s’est pas construit en un jour. La réconciliation turco-saoudienne remonte à 2022, suivie d’un rapprochement turco-égyptien en 2025. Erdoğan a visité Le Caire et Riyad en février 2026, proposant plusieurs cadres géoéconomiques pour relier l’Asie à l’Europe, dont le « Corridor du Moyen-Orient ».
L’accélérateur décisif est le 7 octobre 2023. Un sommet conjoint de la Ligue arabe, regroupant 22 États arabes, et de l’Organisation de la Coopération Islamique, regroupant 57 États membres majoritairement musulmans, réunis à Riyad crée un groupe de contact, un octet réunissant Arabie Saoudite, Indonésie, Turquie, Qatar, Jordanie, Égypte, Nigeria et Palestine, pour promouvoir un cessez-le-feu à Gaza. Pakistan et Émirats arabes unis rejoignent ensuite ce groupe. C’est le premier cadre multilatéral commun à ces quatre pays. Le 5 octobre 2025, leurs ministres des Affaires étrangères signent une déclaration collective sur Gaza, premier texte officiel de ce groupe élargi.
Gaza et la menace iranienne comme ciments du bloc
Deux crises ont soudé ce rapprochement plus que toute autre considération. La première est Gaza. La Turquie, l’Égypte et le Qatar ont co-médié le cessez-le-feu d’octobre 2025, conclu lors du sommet de Charm el-Cheikh avec Trump. Le président Trump, accompagné des dirigeants de Turquie, d’Égypte et du Qatar, a signé une déclaration commune symbolisant leur engagement collectif pour mettre fin à la guerre et reconstruire Gaza.
La seconde crise est l’escalade iranienne. Le Pakistan joue un rôle de médiateur technique dans les négociations américano-iraniennes, convoyant des messages entre Washington et Téhéran. Grâce à la diplomatie turque en coulisses, l’Arabie Saoudite et les Émirats ont pu établir une ligne directe de communication avec l’Iran. C’est dans ce contexte que l’Arabie Saoudite et le Pakistan signent en septembre 2025 un accord de défense mutuelle stratégique, le premier de ce type entre les deux pays, directement lié aux frappes israéliennes au Qatar, qui avaient impacté la sécurité des États du Golfe.
Les limites du bloc : forum de circonstance ou alliance durable ?
Ce rapprochement est réel, mais il est encore fragile. Plusieurs obstacles fondamentaux freinent son institutionnalisation : des évaluations de menaces divergentes, l’absence de cadre formel et de structure de commandement commune, et l’instabilité politique interne de certains membres. Le précédent du Pacte de Bagdad des années 1950, dissous pour des raisons similaires, est cité en avertissement historique.
La question turque illustre cette ambiguïté. En janvier 2026, des rumeurs ont circulé sur une possible adhésion d’Ankara à l’accord de défense mutuelle entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Ankara a finalement démenti, confirmant que l’accord resterait bilatéral. La Turquie, membre de l’OTAN, ne peut pas s’engager dans une alliance formelle incompatible avec ses obligations atlantiques. Elle reste donc un partenaire central de ce groupe, mais à la marge de ses engagements les plus contraignants.
Les divergences ne sont pas que structurelles, elles sont aussi historiques. La Turquie et l’Égypte ont connu une rupture profonde entre 2012 et 2021, Ankara ayant soutenu les Frères musulmans lorsqu’ils étaient au pouvoir au Caire, ce qu’Al-Sissi n’a pas oublié. La réconciliation de 2025 est réelle mais récente. Entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan, les intérêts divergent sur l’Iran : Riyad et Téhéran, malgré leur rapprochement diplomatique de 2023, restent des rivaux régionaux aux intérêts profondément divergents, quand Islamabad, qui partage une longue frontière avec l’Iran et entretient des liens commerciaux avec lui, ne peut pas se permettre une rupture.
Ces évaluations de menaces divergentes sont le principal obstacle à l’institutionnalisation du bloc : sans vision commune des menaces à traiter en priorité, qu’il s’agisse de l’instabilité régionale, des tensions en mer Rouge ou du conflit israélo-palestinien, il est difficile de bâtir une doctrine collective de défense. Ce quadrilatère ressemble davantage à une coalition de circonstance : utile dans la crise, fragile dans la durée.
Ce que ce rapprochement change pour la région
Ces quatre pays partagent un positionnement inédit : ils ont tous des liens politiques et économiques avec les États-Unis, tout en cherchant à peser collectivement sur les crises régionales sans passer par Washington. C’est une nouvelle géographie du pouvoir au Moyen-Orient élargi : ni pro-iranienne, ni alignée sur Israël, ni entièrement atlantiste.
Ces puissances régionales sont en train de construire silencieusement un partenariat sécuritaire qui pourrait redessiner la carte stratégique du Moyen-Orient. La question reste ouverte : ce partenariat se consolidera-t-il en alliance véritable, ou restera-t-il une initiative portée par la menace immédiate ?
Plusieurs éléments nécessitent d’être suivis dans les prochains mois. D’abord, la tenue d’un éventuel sommet quadripartite au niveau des chefs d’État jamais encore réalisé. Ensuite, l’évolution du dossier iranien : si la guerre Iran-Israël s’apaise, le principal ciment du bloc se fragilise. Enfin, le rôle de la Chine, absente de ce schéma mais économiquement présente chez chacun des quatre membres, dont l’influence silencieuse pourrait peser sur la direction que prendra ce groupe.
À propos de l'auteur
Noé Champain
Étudiant en double master Relations Internationales - Science Politique (parcours Sécurité Globale Analyste Politique International), spécialisé dans les dynamiques sécuritaires et l'industrie de la défense de la région Moyen-Orient. Research Intern au Vienna International Institute for Middle East Studies (VIIMES), avec des recherches portant sur la politique de sécurité et de défense de la Turquie. Contributeur au sein de la Türkiye Division de l'Institut Français des Mondes Eurasiatiques (IFME). Contributeur au sein de la veille géopolitique Asie de l'Ouest et Monde arabe sur la thématique « La Turquie face aux enjeux de sécurité et de défense » pour EurasiaPeace.



