Les Houthis face à la guerre d’Iran : frapper sans escalader

Abdul-Malik al-Houthi - chef des Houthis - Al Masirah - 26/03/2026
Après la première déclaration de Abdel Malik Al Houthi, affirmant avoir « le doigt sur la gâchette » , la presse internationale n’a cessé de spéculer sur une intervention rapide des Houthis dans la guerre d’Iran. Malgré l’envergure du conflit et la menace qui planait sur le régime iranien, le mouvement zaydite a préféré retarder son engagement, à l’inverse des milices irakiennes et du Hezbollah libanais, engagés militairement dès les premiers jours. La milice s’est fait attendre un mois entier avant de s’engager militairement aux côtés de l’Axe de la résistance, et ce malgré une pression iranienne croissante.
Dès le 05 mars, Mojtaba Khamenei a fait appel à la rhétorique de la menace houthi, appuyant sur la possibilité d’ouvrir un front, alors que l’Irak et le Liban étaient déjà enlisés dans les affrontements quotidiens. La menace fut répétée à plusieurs reprises dans le mois, malgré un silence du leadership d’Ansar Allah concernant la situation en cours. À partir du 25 mars, le Corps des Gardiens de la Révolution a multiplié les références publiques aux Houthis, accélérant la pression. C’est finalement un mois après le début de la guerre, le 28 mars, que le groupe yéménite a décidé de passer à l’action avec un mois de retard sur ses alliés irakiens et libanais. Ce délai, loin d’être anodin, révèle les calculs d’un acteur qui n’est pas un simple relais de Téhéran.
Lors de la guerre de douze jours entre l’Iran et Israël en juin 2025, les Houthis étaient intervenus dès le lendemain des premières frappes israéliennes. Pourtant fortement affaiblis par l’opération américaine Rough Rider, qui avait décimé leur chaîne de commandement et partiellement dégradé leur arsenal, ils avaient affiché une réactivité immédiate à l’égard de Téhéran, bien plus prompte que l’engagement tardif et mesuré qu’ils choisiront quelques mois plus tard.
Dans le discours du 11ème anniversaire, Al-Houthi consacra l’essentiel de son intervention aux compensations dues par Riyad, reléguant la question iranienne au second plan ; signe que l’intervention militaire était encore en suspens, deux jours avant l’entrée en guerre du groupe armé.
Mohammed Al Basha, conseiller en gestion de risque et expert du Yémen et de l’Iran, avança que le communiqué du 26 mars n’avait « eu aucune déclaration d’entrée en guerre, aucun calendrier précis, et aucune menace d’escalade directe ». Le discours s’était centré sur l’Arabie saoudite plutôt que sur l’alliance israélo-américaine, pourtant cibles déclarées du mouvement chiite.
L’engagement mesuré des Houthis
Selon le rapport de Mohamed Basha, Ansar Allah disposerait de 116 vecteurs d’attaque distincts (missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque). Parmi ces systèmes, trois ont un usage opérationnel confirmé contre Israël : le missile balistique Palestine-2, le missile de croisière Quds-4, et le drone Samad-3. Deux autres systèmes seraient en mesure d’atteindre Israël : le drone Yafa/Jaffa, dont un impact sur le territoire israélien a été documenté, et le Waed-2, dérivé du Shahed-136 iranien revendiqué à 2 500 km. Le groupe n’eut recours qu’à un nombre très limité de vecteurs d’attaque sur dix jours, un engagement mesuré qui reflète tant les contraintes d’un arsenal dégradé qu’un choix délibéré de ne pas exposer ses capacités résiduelles.
Le 28 mars, le premier missile a été tiré sur Beersheba. Sur 10 jours, Ansar Allah a lancé 6 vagues de tirs et une dizaine de projectiles sur Israël, la cadence hebdomadaire la plus élevée depuis le début du conflit israélo-houthi en octobre 2023. Toutefois, le volume total est resté modeste au regard des 20 mois de campagne menée durant la guerre de Gaza.
En dépit des menaces d’Abdul Malik Al-Houthi, lors de son discours du 26 mars, l’Arabie saoudite n’a été victime d’aucune frappe yéménite. Pourtant, la crainte que les infrastructures énergétiques soient visées depuis le sud par la milice était fondée. Selon The Jerusalem Institute for Strategy, « en septembre 2019, de petits essaims de drones [ont détruit] deux grandes installations pétrolières dans le nord de l’Arabie saoudite et ont paralysé environ 50 % des exportations de pétrole du royaume pendant plusieurs mois ». Des frappes conjointes avec l’Iran sur le territoire saoudien auraient représenté une opportunité d’affaiblir durablement l’Arabie saoudite, et par extension le gouvernement yéménite. Mais les forces de Sanaa ont préféré ménager le statu quo négocié avec Riyad à partir de 2022, dont dépend en partie leur survie politique au Yémen.
En somme, la guerre d’Iran a dévoilé le positionnement stratégique houthi. Encore fragilisé par l’opération Rough Rider, Ansar Allah a maintenu une posture mesurée qui lui a permis de préserver l’essentiel : le cessez-le-feu avec Washington, qui les protège de nouvelles frappes américaines ; le dialogue avec Riyad, que des tirs sur le territoire saoudien auraient définitivement compromis ; et le levier du détroit de Bab el-Mandeb, qu’ils conservent comme carte maîtresse pour toute escalade future. L’accord du 6 mai 2025 leur offre une liberté d’action que ni le Hezbollah ni les milices irakiennes ne possèdent, celle d’agir ponctuellement contre Israël sans risquer une réponse américaine directe. C’est dans cet espace étroit, entre solidarité affichée et prudence calculée, qu’Ansar Allah a choisi de s’installer.
À propos de l'auteur
Lucas Calmon Miranda
Étudiant passionné par la géopolitique du monde arabe, je décrypte les dynamiques régionales à travers le conflit au Yémen. Je m’oriente vers le journalisme d’investigation et l'analyse des relations internationales. Je vous propose ici mes analyses d’une région marginalisée par les médias, mais centrale pour comprendre l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient.



