BRICS
Turquie

Turquie–Égypte : De la rivalité à la Realpolitik.

Publié le 17/02/2026
8 min de lecture
Par Eren Gökdemir
Asie de l'ouest et Monde arabe
Le président turc avec son homologue égyptien

Le président turc avec son homologue égyptien

Le 4 février 2026, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a reçu son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan, au Caire pour un sommet qui a marqué une transformation profonde des relations bilatérales. 

Cette visite a constitué la deuxième venue d’Erdoğan au Caire depuis la reprise complète des relations diplomatiques. Les deux dirigeants ont coprésidé la deuxième réunion du Conseil de coopération stratégique de haut niveau et ont affiché un objectif clair : faire évoluer la relation d’une simple normalisation vers un partenariat stratégique pleinement assumé. Pour symboliser cette dynamique, le président turc a offert à son homologue une voiture électrique turque de marque TOGG, geste diplomatique qui a mis en avant les ambitions technologiques et industrielles d’Ankara.

Le sommet a surtout marqué un tournant décisif sur le plan militaire. Les deux gouvernements ont signé un accord-cadre de coopération militaire, paraphé par le ministre égyptien de la Défense, le général Abdel Meguid Saqr, et son homologue turc Yaşar Güler. Cet accord a consacré une montée en puissance spectaculaire de la coopération sécuritaire entre Ankara et Le Caire. L’industrie de défense turque a conclu un contrat d’exportation d’un montant total de 350 millions de dollars, comprenant la vente du système de défense aérienne à courte portée « Tolga » pour 130 millions de dollars. Les deux parties ont également prévu un investissement de 220 millions de dollars pour établir en Égypte des lignes de production de munitions d’artillerie de 155 mm, renforçant l’autonomie stratégique du Caire tout en créant une interdépendance militaro-industrielle durable. Les discussions ont porté aussi sur la production conjointe de drones et sur l’intérêt exprimé par l’Égypte pour le projet de chasseur furtif turc KAAN, signe d’un niveau d’intégration stratégique inédit.

Sur le plan économique, les deux présidents ont fixé un objectif ambitieux : porter le volume des échanges commerciaux de 9 milliards de dollars à 15 milliards dans les prochaines années. L’Égypte est devenue le premier partenaire commercial de la Turquie en Afrique, et la visite a visé à lever les obstacles administratifs et logistiques afin d’accélérer les investissements croisés et la fluidité des échanges. Le secteur touristique a également enregistré une progression notable, avec une hausse de 43 % des arrivées de touristes turcs en Égypte en 2025, indicateur concret d’une normalisation désormais consolidée.

Au-delà des dimensions militaire et économique, la convergence géopolitique a constitué le véritable ciment de ce rapprochement. Sur la question palestinienne, Abdel Fattah al-Sissi et Recep Tayyip Erdoğan ont affiché une position commune en rejetant tout déplacement forcé des Palestiniens et en appelant à un retrait israélien complet de la bande de Gaza. Les deux capitales ont coordonné leurs efforts pour consolider le cessez-le-feu et faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire, l’Égypte ayant maintenu son rôle central de médiateur tandis que la Turquie a mobilisé son poids diplomatique sur la scène internationale. Face aux tensions croissantes, notamment liées aux tentatives de reconnaissance du Somaliland (soutenues par Israël, l’Éthiopie et les Emirats arabes unis), Ankara et Le Caire ont réaffirmé leur soutien à l’unité et à l’intégrité territoriale de la Somalie. Cette position s’est traduite par un renforcement de leur présence militaire à Mogadiscio, notamment avec l’envoi par la Turquie du navire de débarquement TCG Sancaktar. Sur le dossier soudanais, les deux pays ont soutenu les institutions nationales et ont plaidé pour une trêve humanitaire suivie d’un processus politique inclusif. En Libye, Longtemps terrain d’affrontement par procuration, la Libye fait désormais l’objet d’un consensus visant à préserver sa souveraineté et à unifier ses institutions, y compris militaires, en rejetant les ingérences étrangères.

Le sommet du Caire de février 2026 ne saurait toutefois être compris sans revenir sur la trajectoire qui l’a précédée. Depuis le début du Printemps arabe en 2011, les relations turco-égyptiennes ont traversé des phases de rapprochement, de rupture et de confrontation indirecte avant de déboucher sur une coopération pragmatique. En 2011, la Turquie a perçu les soulèvements comme une opportunité stratégique majeure et a promu ce qui a été qualifié de « modèle turc », combinant islam politique, processus électoral et économie de marché. Recep Tayyip Erdoğan a appelé publiquement au départ d’Hosni Moubarak et s’est positionné comme un soutien des aspirations démocratiques égyptiennes. Lors de sa visite au Caire en septembre 2011, il a été accueilli chaleureusement par une partie de la population. L’élection de Mohamed Morsi en 2012 a renforcé cette dynamique, et la Turquie a apporté un soutien politique  important, tandis que la relation a été décrite comme un « Axe de la Démocratie » par le ministre turc des Affaires étrangères de l’époque, Ahmet Davutoğlu.

La rupture est intervenue en juillet 2013, lorsque Mohamed Morsi a été destitué par l’armée. Ankara a qualifié l’événement de coup d’État et a dénoncé l’éviction d’un président élu, tandis que Le Caire a perçu le soutien turc aux Frères musulmans comme une ingérence. La crise diplomatique s’est traduite par l’expulsion d’ambassadeurs et par une détérioration durable des relations.

La rivalité s’est ensuite déplacée vers des théâtres régionaux. En Libye, la Turquie a soutenu le gouvernement de Tripoli alors que l’Égypte a appuyé le maréchal Haftar. L’intervention turque en 2019–2020 a stoppé l’avancée des forces soutenues par l’est libyen et a intensifié les tensions. Parallèlement, la compétition énergétique en Méditerranée orientale s’est accentuée lorsque l’Égypte a participé à la création du Forum du gaz de la Méditerranée orientale avec la Grèce, Chypre et Israël, excluant la Turquie. Ankara a réagi en développant la doctrine de la « Patrie Bleue » et en contestant les délimitations maritimes existantes.

À partir de 2021, un tournant pragmatique s’est amorcé. La Turquie a engagé une politique de normalisation régionale face à ses enjeux économiques et géopolitiques, tandis que l’Égypte a cherché à diversifier ses partenariats face aux enjeux géopolitiques. Le rapprochement a débuté par une diplomatie discrète entre services de renseignement et responsables techniques. 

Le moment symbolique décisif est intervenu lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Sous la médiation de l’émir Tamim ben Hamad Al Thani, Abdel Fattah al-Sissi et Recep Tayyip Erdoğan ont échangé une poignée de main publique en marge de la cérémonie d’ouverture. Ce geste a levé un blocage psychologique majeur et a accéléré le processus de normalisation. En 2023, les relations diplomatiques ont été pleinement rétablies. La visite d’Erdoğan au Caire en février 2024 a consolidé cette dynamique, qui a abouti en 2026 à l’institutionnalisation d’un partenariat stratégique complet.

En définitive, la rencontre du 4 février 2026 au Caire ne s’est pas contentée de refermer le chapitre d’une « décennie perdue » , elle a posé les fondations d’une nouvelle architecture de puissance en Méditerranée orientale. La mise en place d’un cadre institutionnel durable, à travers le Conseil de coopération stratégique de haut niveau, témoigne d’une volonté d’inscrire la relation dans la durée. Les dossiers autrefois sources de tensions Libye, Soudan, Corne de l’Afrique sont progressivement devenus des espaces de dialogue et de coordination. Ce repositionnement, guidé par une logique de Realpolitik assumée, les accords de défense et l’objectif ambitieux d’un commerce bilatéral de 15 milliards de dollars créent une interdépendance qui rend tout retour à l’hostilité coûteux et peu rationnel. 

Au-delà de la dimension bilatérale, ce rapprochement s’inscrit dans une recomposition plus large des équilibres régionaux. Dans un Moyen-Orient marqué par l’instabilité, la fragmentation des alliances et la multiplication des crises, la coopération turco-égyptienne tend à jouer un rôle stabilisateur. En coordonnant leurs positions sur Gaza, la mer Rouge ou encore la sécurité en Afrique du Nord, Ankara et Le Caire cherchent à peser davantage sur l’architecture sécuritaire régionale. Sans effacer toutes les divergences, le partenariat de 2026 reflète une volonté partagée de gérer les désaccords par des mécanismes politiques plutôt que par la confrontation.



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