J-12 avant l’ouverture du troisième Sommet Russie-Afrique

Bannière du Sommet Russie-Afrique, et drapeaux des différents participants, décembre 2025 - Ministère des Affaires étrangères russe.
Les 28 et 29 octobre 2026, se tiendra officiellement la troisième édition du Sommet Russie-Afrique. Accompagné d’un Forum Economique et Humanitaire impliquant les mêmes acteurs, ce sommet a pour but de « créer un héritage durable sous la forme de paquets d’accords », et de « faire progresser des initiatives conjointes dans un monde multipolaire émergent », selon les mots de la diplomatie russe.
A quelques jours de l’organisation de ce sommet, il est ainsi bon de dépasser les discours pour chercher à identifier, précisément, les objectifs concrets de la Russie et ce qu’ils impliquent pour ses partenaires. Plus qu’une promotion de la multipolarité, celui-ci cherche avant tout à renforcer le nœud d’alliances du Kremlin sur le continent africain, au détriment parfois de celui-ci.
La valorisation des exportations agricoles russes
Avant tout et dans son aspect le plus concret, Moscou espère profiter du Sommet Russie-Afrique pour solidifier ses échanges économiques croissants avec le continent africain. Le commerce entre la Russie et le continent africain reste en effet marginal, s’élevant à 25 milliards de dollars en 2024. La même année, l’Afrique enregistrait 104 milliards de dollars d’échanges avec les Etats-Unis ; et 294 milliards pour la Chine.
Toutefois, les récentes années ont enregistré une hausse constante de ces échanges, surtout dans des domaines spécifiques. Sur la question agroalimentaire, par exemple, les exportations de produits agricoles russe ont augmenté de 40% en volume, sur le seul premier semestre 2026. Grâce à ses exportations de masse et à sa grande production agricole, la Russie a su s’imposer sur le marché agroalimentaire africain. Moscou est ainsi le principal exportateur de céréales en Afrique du Nord ; allant jusqu’à remplacer la France comme premier partenaire agroalimentaire du Maroc. Bien que plus modestes, ces exportations touchent également le reste du continent africain, notamment l’Afrique du Sud.
Cette montée des exportations russes s’explique par plusieurs phénomènes. De nombreux pays africains dépendent des importations de céréales depuis l’étranger pour leur propre consommation ; or, l’Ukraine et la Russie étant tous deux des exportateurs-clés dans ce domaine, le conflit qui les oppose a eu des conséquences majeures pour le continent africain. La constante réduction du volume des exports ukrainiens (rien qu’entre août 2025 et août 2026, les exportations de produits agroalimentaires ukrainiens ont chuté de 22,5%), ainsi que les sanctions contre la Russie qui ont bloqué certains canaux d’approvisionnement, ont entraîné une montée des prix des denrées alimentaires en Afrique.
De plus, les relations instables entre certaines parties de l’Afrique et le continent européen (notamment le Sahel, ou les pays en crise durable tels que le Soudan ou la Libye) poussent certains Etats à se détourner de l’Occident, qui conditionne souvent les échanges commerciaux au respect des valeurs démocratiques, ou des droits de l’homme.
La Russie étant moins regardante sur ces questions, et prête à combler la réduction de la production ukrainienne grâce à ses propres surplus, le volet agroalimentaire devient une excellente piste pour développer sa présence en Afrique. Pour preuve, au cours du précédent sommet Russie-Afrique, en 2023, le Kremlin avait promis la livraison de 200 000 tonnes de céréales sans frais de transport à plusieurs pays africains. D’après Reuters, sur les six pays concernés, on retrouve le Mali, le Burkina Faso, ou encore la Centrafrique ; des nations connues pour leurs liens étroits avec le pouvoir russe.
Le prochain sommet mettra donc un point d’honneur à valoriser, et renforcer les exportations agricoles russes en Afrique, qui sont presque considérées comme une politique humanitaire. Néanmoins, ce volet n’est qu’une porte d’entrée, une manière pour la Russie d’acquérir une influence sur ses partenaires africains, en vue de s’implanter sur d’autres domaines.
Défense et contournement des sanctions : les vrais objectifs économiques russes
Au-delà du volet agricole, la Russie souhaite développer davantage sa coopération avec l’Afrique en matière d’armement, ou encore d’exploitation des matières premières. Sur la question de la défense, la présence russe s’exprime bien entendu par la présence de l’Africa Corps sur le continent. Mais cette organisation ne compte, tout au plus, que quelques milliers d’agents à travers l’Afrique, avec une force de projection limitée.
En réalité, la Russie voit le continent africain comme un grand marché où développer ses exportations d’armement. Ainsi, la compagnie Rosoboronexport, qui gère une grande partie des ventes d’armement russes, a rapporté en mai 2026 que 30% de ses commandes venaient d’Afrique ; pour une valeur totale de 1,7 milliards de dollars. La société a également affirmé que ces commandes concernaient 46 des 53 pays africains. Néanmoins, il est probable que tous ces Etats ne soient pas équitablement représentés dans les commandes de Rosoboronexport, avec des partenaires principaux et des acheteurs secondaires.
Dans un contexte de sanctions contre l’appareil militaire russe, de nombreux Etats-tiers ont limité leurs achats d’armement auprès de Moscou, notamment parmi les nations d’Asie du Sud-Est. Se rapprocher des pays africains représente donc une réorientation nécessaire pour le Kremlin, qui espère en récolter les bénéfices sous plusieurs formes.
Tout d’abord, les exportations d’armement peuvent prendre la forme de troc : tel est le cas au Sahel, où le matériel et les mercenaires russes servent directement à protéger les sites d’exploitation minière, dont Moscou récupère une partie de la production. Ensuite, et plus subtilement, les exportations d’armement entretiennent une forme de dépendance au savoir et à l’industrie russes.
Récemment, l’Ethiopie a fait l’acquisition de drones Orion auprès du Kremlin, et en mars 2025, un accord entre les deux pays a été signé à propos de la marine éthiopienne. En dépit de son manque d’accès à la mer, l’Ethiopie souhaite entraîner ses officiers en Russie, et compte sur Moscou pour l’aider à développer ses forces marines. En définitive, en entraînant les cadres de l’armée éthiopienne et en la rendant dépendante à son industrie, la Russie tente d’obtenir des faveurs auprès d’Addis-Abeba, et par extension une plus grande influence sur le continent africain.
Toute cette stratégie cherche, par des moyens plus ou moins détournés, à maintenir la Russie dans une position dominante sur le continent africain, et à contourner les sanctions en développant de nouveaux partenariats. Le tout s’opère dans une rhétorique d’appui à la souveraineté africaine, qui revêt un discours très humanitaire.
L’agence Rosatom, qui gère l’énergie nucléaire russe, dispose ainsi d’accord avec 15 pays africains. Le développement de l’énergie atomique est un des principaux objectifs de Moscou sur le continent, qui ne dispose actuellement que d’un seul réacteur fonctionnel (situé en Afrique du Sud). Or, les sous-sols du continent renferment de grandes quantités d’uranium, faisant de l’utilisation du nucléaire une solution viable pour ses besoins croissants en énergie.
Le Kremlin est tout à fait conscient de cette situation, et a adopté un discours promouvant l’action de Rosatom comme un réel soutien au développement africain. La Russie finance ainsi à hauteur de 85% la construction de la centrale d’El-Dabaa, en Egypte, et des pistes de coopération nucléaire sont également envisagées avec la Zambie, le Nigéria ou encore le Rwanda. Ces trois pays ont d’ailleurs tous signé un accord de partage de coopération sur cette question avec la Russie.
La volonté russe d’aider l’Afrique à se développer est peut-être sincère, mais elle sert avant tout les intérêts du Kremlin ; aidant celui-ci à sécuriser de nouveaux accords, et des canaux d’approvisionnement pour ses matières premières en-dehors du cadre des sanctions. Le prochain Sommet Russie-Afrique verra donc ces sujets mis au premier plan ; mais la question politique, et surtout la coopération à l’échelle des relations internationales, est également un objectif poursuivi par le Kremlin.
La promotion du récit pro-russe : la tête de proue du Sud Global ?
Depuis le pivot opéré par la Russie, à partir de 2022, vers l’Asie et l’Afrique, le Kremlin n’a eu de cesse de se présenter comme une des figures dominantes du Sud-Global. A travers ce Sommet, la diplomatie russe espère concrétiser davantage cette aspiration, en renforçant ce récit politique auprès de ses partenaires africains.
Actuellement, la Russie compte 45 missions diplomatiques à travers le continent. Le 7 juillet, dans le cadre d’une rencontre avec l’Union Africaine, Sergueï Lavrov avait annoncé l’ouverture de 4 nouvelles missions (Gambie, Libéria, Togo et Comores) dans les deux prochaines années. En parallèle, le 16 septembre, une nouvelle chaîne de télévision pro-russe, Tafouk TV, a commencé à diffuser dans les Etats-membres de l’AES.
S’il est trop tôt pour déterminer les effets de cette nouvelle chaîne, un article de l’Africa Center for Strategic Studies a examiné l’impact des canaux d’information pro-russes au Nigéria. L’enquête révèle alors l’existence de plus d’une quarantaine de reporters fantômes, parfois des personnalités créées par intelligence artificielle, pour propager de fausses informations sur les groupes djihadistes, et sur les puissances occidentales.
La portée de ces actions est certes principalement symbolique, mais elles contribuent à légitimer et à vanter la présence russe en Afrique. A travers la création d’un Département pour le Partenariat avec l’Afrique, au sein du Ministère des Affaires étrangères russe, Moscou espère présenter un visage plus conciliant à ses partenaires africains.
L’institutionnalisation des rapports entre le Kremlin et l’Afrique s’exprime aussi à travers la représentation au sein des organisations internationales. Sergueï Lavrov avait soutenu, en 2023, l’entrée de l’Union Africaine au G20 ; le ministre s’est également prononcé en faveur du Consensus d’Ezulwini. Ce consensus, exprimé en 2005 par les membres de l’Union Africaine, proposait une réforme des Nations Unies accordant deux sièges africains permanents au Conseil de Sécurité, et cinq non-permanents.
Pour corriger ce que la Russie considère comme une « injustice » infligée aux nations africaines, Moscou a publiquement soutenu l’élargissement du Conseil de Sécurité. Evidemment, le Kremlin espère qu’un pays relativement proche de ses intérêts (comme l’Afrique du Sud, le Nigéria ou encore l’Egypte) puisse obtenir l’un de ces sièges, l’aidant donc à sortir de sa position minoritaire face aux autres membres permanents.
Cependant, si publiquement, la Russie soutient cette réforme, l’engagement russe en Afrique se heurte à un certain nombre de problèmes, qui auront une influence certaine sur le déroulé du Sommet, malgré leur absence à l’ordre du jour.
Une logique de blocs auprès d’un espace déjà multipolaire
A moins de deux semaines du Sommet, plus d’une trentaine de délégations africaines ont confirmé leur participation ; en comparaison, la précédente édition avait rassemblé 49 délégations. Si le succès d’un sommet diplomatique n’est bien entendu pas mesuré par le nombre de ses participants, cette baisse significative souligne peut-être une des failles principales du sommet : à savoir sa portée en elle-même.
L’ONU reconnaît 54 Etats souverains en Afrique. Ce nombre ignore cependant les territoires au statut contesté, tels que le Somaliland, l’Azawad ou encore le Sahara Occidental. La carte politique de l’Afrique représente assez mal les réalités du terrain, où la souveraineté est fragmentée et la légitimité politique hautement contestée.
Néanmoins, Moscou, en organisant ce sommet Russie-Afrique, désigne symboliquement ce continent comme un bloc unifié. En y appliquant sa rhétorique du Sud-Global, d’un espace de puissances émergentes s’opposant à l’hégémonie occidentale, elle finit paradoxalement par gommer les différences d’intérêts et de conceptions politiques majeures qui caractérisent le continent africain. Plus intéressant encore, elle applique à dimension variable une logique westphalienne dans son rapport à ses partenaires africains. La Russie est la première à soutenir le droit à la non-ingérence, promouvant des « solutions africaines aux problèmes africains » ; puis soutient des juntes militaires aux frontières héritées de l’époque coloniale, qui répondent par la force aux revendications de leurs minorités ethniques.
Que ces revendications soient légitimes ou non, le rapport qu’entretien le Kremlin avec le continent africain est teinté d’un fort pragmatisme, qui ne bénéficie pas nécessairement à ses partenaires. Si la Russie a su étendre son influence à travers le continent, le bilan assez mitigé de l’Africa Corps au Sahel, qui se contente principalement de protéger les juntes et les sites d’exploitation minière, montre les limites d’un alignement strict sur Moscou. La situation est d’ailleurs aggravée par le soutien de l’Ukraine aux mouvements indépendantistes touarègues.
Le continent africain n’est pas obligé de choisir entre le Kremlin, la Chine, l’Occident, ou quelconque autre puissance extérieure. La majorité d’entre eux a d’ailleurs poursuivi une politique d’équilibre entre Moscou et l’Occident. Le Kenya en est un bon exemple : le pays a récemment établi une commission pour la Coopération Economique avec Moscou, mais cela ne l’a pas empêché de hausser le ton face à l’enrôlement de ses citoyens par l’armée russe.
En définitive, l’Afrique participe peut-être moins au Sommet d’octobre car elle n’est pas dupe. Les pays savent que la Russie utilise ces instances pour promouvoir ses intérêts d’abord, et ceux des Africains ensuite. S’il ne faut pas sous-estimer les intérêts communs réels qui peuvent unir certains Etats et le Kremlin, ce dernier devrait prendre garde à la politisation du concept de Sud Global. Le continent africain ne cherche pas à redevenir l’échiquier sur lequel les grandes puissances s’affrontent.
En conclusion, ce sommet sera avant tout l’occasion pour l’Afrique de choisir, pour elle-même, les modalités de ses relations avec la Russie. Quoi qu’espère le Kremlin, la majorité des participants poursuivra une voie médiane entre ses différents partenaires extérieurs, sélectionnant à sa guise ce qui l’avantage auprès des uns, ou des autres.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



