Assouplissement des sanctions : une stratégie pour garder la Russie à la table des négociations ?

Flotte marchande de la Russie à Novorossiysk, février 2022. Pavel Neznanov, Uplash.
Le 9 octobre 2026, le Bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC, en anglais) a promulgué la General License 135. Très controversée, tant auprès du public américain qu’à l’étranger, cette licence a levé les sanctions américaines sur le diesel russe. Proscrites depuis 2022, les importations russes devraient approvisionner un volume de 800 000 tonnes de diesel d’ici fin novembre.
Si la décision de l’administration Trump est évidemment liée aux élections de mi-mandat (midterms), qui auront lieu le 3 novembre, d’autres éléments entrent en considération. Dans un contexte de pénurie internationale du diesel, mais aussi d’essoufflement de part et d’autre du conflit ukrainien, la levée des sanctions pourrait en réalité se traduire par une stratégie d’incitation, destinée au pouvoir russe.
Une filière pétrolière sous tension, au milieu d’une crise globale
Les sanctions américaines contre la Russie ont débuté dès mars 2014 ; c’est par le décret exécutif numéro 13660 que l’administration américaine avait alors autorisé la mise en place de sanctions, visant des personnes physiques ou morales qui « affaiblissent les processus et institutions démocratiques en Ukraine ». Mais c’est réellement à partir de l’invasion complète de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, que ces sanctions vont s’intensifier.
Le 8 mars 2022, le président Joe Biden signe le décret exécutif 14066 ; celui-ci interdit purement et simplement toute importation de produits pétroliers (raffinés ou non), de gaz naturel liquéfié et de charbon en provenance de Russie. Les conséquences de ces sanctions, en partie reproduites par l’UE, sont connues : le gouvernement britannique estime la perte financière russe à 450 milliards de dollars, entre février 2022 et juin 2025.
L’appareil de production et d’exportation russe a donc dû s’adapter à ces contraintes. Ses exportations se sont majoritairement réorientées vers l’Asie, lui permettant de garder une place importante sur le marché énergétique. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, Moscou reste le second exportateur de pétrole à l’échelle mondiale (derrière l’Arabie Saoudite), avec l’Inde et la Chine dominant sa liste de partenaires. En 2024, ces deux pays représentaient respectivement 34 et 26% des exportations de produits pétroliers russes.
A l’automne 2026, en revanche, cette réorientation des exportations montre néanmoins ses limites. En septembre, l’OPEP estimait que la production pétrolière russe avait atteint son niveau le plus bas depuis 2020, avec des rendements estimés à 8,64 millions de barils par jour.
Ce résultat s’explique par plusieurs phénomènes, outre les sanctions : tout d’abord, les attaques ukrainiennes sans relâche sur les installations pétrolières ont fortement endommagé les capacités logistiques et d’exportations russes. Par exemple, en août dernier, une frappe ukrainienne à Novorossiysk (situé sur la Mer Noire) a endommagé un terminal pétrolier, posant de sérieux risques sur les voies maritimes russes à travers le corridor de la Mer Noire. De plus, les contraintes imposées par l’interminable conflit en Ukraine (forte consommation pétrolière de l’armée, couplée au drain des hommes en âge de travailler envoyés au front) ajoutent de la pression sur l’économie et la production pétrolière russes.
Enfin, la géographie russe présente elle-même des difficultés. Si les routes de la Mer Noire et de la Baltique sont fermées, ne reste plus qu’à la Russie ses littoraux arctique et Pacifique, dont l’éloignement et la difficulté d’accès rallongent les temps de transport, et donc les coûts.
A ces problèmes s’ajoute une crise mondiale du secteur pétrolier, causée par le conflit iranien et la fermeture du Détroit d’Ormuz. Ainsi, la levée temporaire des sanctions américaines répond à des besoins mutuels, et pourrait constituer une première étape vers une réouverture plus globale des canaux de discussion entre Occidentaux et Russes.
Des gains mutuels, surtout sur la scène diplomatique
La levée des sanctions américaines sur les importations de diesel russe, à partir du 9 octobre, n’est pas la première mesure de ce type. En mars dernier, le Trésor Américain avait déjà levé ses sanctions pour un mois, afin de faire face à la flambée des prix de l’énergie. En comparaison, la General License 135 allonge cette fois le délai jusqu’en avril 2027.
Dans les deux cas, la décision du gouvernement américain s’explique dans le contexte de la haute volatilité des cours du pétrole, au cours de l’année 2026. Selon le magazine Forbes, dans les 100 jours qui ont suivi les premières attaques américaines sur l’Iran, le prix du pétrole a augmenté de 33,3% ; une conséquence certes du conflit iranien, mais aussi de la diminution naturelle des réserves de pétrole à travers le monde.
Les études d’opinion aux Etats-Unis ont directement enregistré une baisse de popularité du président Trump, une conséquence directe de l’inflation que connaît le pays (3,6% sur l’année en cours). Ainsi, face aux midterms approchant, de nombreux analystes politiques ont vu dans l’action de l’administration républicaine une tentative de soulager l’opinion publique. Une baisse, même légère, des prix des carburants pourrait légèrement améliorer la côte de popularité diminuée du président américain.
Cependant, cette analyse se heurte à deux principaux problèmes. Tout d’abord, l’écart resserré entre la levée des sanctions (16 octobre) et le scrutin (3 novembre) montre que seules de petites livraisons de diesel sont possibles dans le temps imparti ; l’effet sur les prix du carburant ne sera probablement que marginal. En outre, la décision a suscité énormément de controverse, même au sein du Parti Républicain. Plusieurs sénateurs du parti de Donald Trump ont signé une tribune critiquant la levée des sanctions, qu’ils jugent contraire aux engagements pris par les Etats-Unis envers l’Ukraine.
Au 1er novembre, d’après GreenPeace, seulement six ou sept pétroliers russes sont actuellement en route pour les ports américains. Leur arrivée est prévue entre le 7 et le 19 novembre, mais ces dates pourraient éventuellement être rallongée. La gouverneure du New Jersey, Mikie Sherrill, a ouvertement refusé que les pétroliers russes accostent dans son Etat. Le New Jersey comprenant le plus gros port sur la côte est des Etats-Unis (qu’il partage avec New York), cette décision pourrait considérablement ralentir l’arrivée du diesel russe.
La répercussion sur l’économie américaine de ces livraisons ne sera ressentie, selon toute vraisemblance, qu’à moyen terme ; voire contrebalancée par les répercussions politiques. Au-delà de l’effet d’annonce, l’administration Trump ne pourra pas compter sur son action vis-à-vis de la Russie pour réellement influencer le résultat des midterms.
En réalité, le véritable objectif de l’administration américaine est d’utiliser la levée des sanctions comme un mécanisme pour pousser le Kremlin à continuer les négociations, sur la question ukrainienne. Le Wall Street Journal a d’ailleurs rapporté que le président américain a directement demandé à son homologue ukrainien de stopper les attaques sur les raffineries russes ; pour la Russie, l’action américaine offre un répit à un secteur sous haute tension, tout en rouvrant un canal de discussion entre les deux rivaux.
Justement, Vladimir Poutine s’est déclaré ouvert pour l’organisation de nouveaux échanges trilatéraux entre les Etats-Unis, la Russie et l’Ukraine dans la seconde moitié de novembre. Les discussions devraient avoir lieu à Abou Dhabi. En parallèle, l’administration Trump envisage de lever d’autres sanctions sur le Fonds russe d’investissement direct, toujours dans l’optique de tendre la main à la Russie et mettre fin au conflit ukrainien.
Un vrai défi pour la solidarité occidentale
L’Union Européenne a fortement critiqué la General Licence 135, considérant que celle-ci niait à la « solidarité transatlantique ». Pourtant, même la solidarité européenne pourrait être mise à mal : le 27 octobre, les premiers ministres finlandais et norvégien ont discuté avec Vladimir Poutine, toujours sur la question ukrainienne.
Cet échange, malgré des concertations préalables avec l’Ukraine, soulève un réel débat au sein de la communauté européenne. La levée des sanctions américaines sur le diesel pose en effet un vrai risque pour l’Europe, à savoir sa marginalisation sur la scène internationale. Bruxelles devrait être présente aux négociations d’Abou Dhabi, mais ne fera pas partie des échanges trilatéraux entre Moscou, Kiev et Washington.
L’ouverture d’un dialogue avec Vladimir Poutine peut donc être interprété comme une tentative, de la part de deux pays frontaliers de la Russie, de garantir à l’Europe un rôle dans la résolution du conflit ukrainien. A compter qu’un tel dialogue soit légitime, ce que plusieurs Etats-membres de l’UE contestent : « Je pense que l’Europe devrait se serrer les coudes, plutôt que de faire cavalier seul », a effectivement commenté Ulf Kristersson, le Premier ministre suédois, sur cette question.
L’enjeu de la levée des sanctions réside en réalité dans la capacité des alliés de l’Ukraine, après quatre années de conflit et des sommes colossales investies, à garder une position unie face aux demandes russes. Plus qu’un gain électoral marginal et d’une éventuelle stabilisation des prix du carburant, qui ne pourra de toute manière se mesurer que sur le long terme, la décision américaine rouvre le débat sur les concessions que l’Occident est prêt à accepter pour mettre un terme au conflit.
Pour la Russie, une telle situation présente des opportunités afin d’effriter la solidarité européenne. L’UE souhaite garder un rôle actif dans les négociations, et ce pour plusieurs raisons ; tout d’abord, par sincère solidarité avec son allié à Kiev. Ensuite, l’inquiétude persistante d’une partie de la communauté européenne, pour qui de trop grosses concessions accordées au Kremlin pourrait ouvrir la porte vers de nouvelles revendications territoriales, pousse Bruxelles à s’impliquer dans le processus de paix. Enfin, l’Europe craint de voir son influence diplomatique diminuée, dans le cas où elle ne pourrait faire entendre sa voix sur la question ukrainienne.
Moscou a donc tout intérêt à ouvrir de nouveaux canaux de discussion avec les puissances européennes, et à accepter les échanges avec Washington. Tous ces éléments lui permettent de faire pression sur la communauté européenne, de diviser celle-ci en lui faisant craindre son absence à la table des négociations. Il est possible que le Kremlin espère forcer l’Occident, par cette tactique d’épuisement, à se montrer moins ferme dans ses exigences.
Un certain aveu sur les limites russes
Si cette stratégie fait effectivement partie du plan russe, elle pourrait effectivement avoir un effet disruptif important sur la cohésion européenne. En 2027, les enjeux autour du conflit ukrainien sont au plus fort. La guerre entrera dans sa sixième année, tandis qu’un tiers des Etats-membres de l’UE (y compris la France, l’Italie, la Pologne et l’Espagne) se rendra aux urnes au cours de l’année, dans le cadre d’élections présidentielles ou législatives. Si la question ukrainienne n’est qu’un enjeu parmi d’autres de ces élections, il est évident que de potentiels changements de gouvernement s’accompagneront de débats accrus sur le soutien à Kiev.
La Russie, par son action de guerre hybride, peut essayer d’influencer les campagnes électorales, en espérant que des partis moins hostiles à son égard soient portés au pouvoir. De même, la levée des sanctions américaines peut lui apporter un répit économique, tout en effritant une partie de la solidarité américaine. Mais ces constats dressent, en réalité, une image du Kremlin en position de faiblesse.
En effet, rien n’empêche le gouvernement américain d’abroger la General License 135, si les négociations à Abou Dhabi se révèlent inefficaces, ou si la Russie se montre trop intransigeante. Et avant d’abroger la mesure, il n’est pas exclu que, dans le cas de résultats électoraux particulièrement mauvais, Donald Trump ne finisse par raccourcir la durée de la trêve face à la pression européenne et Démocrate. En réalité, l’ouverture de multiples dialogues avec l’Occident laisse sous-entendre que la Russie a perdu l’initiative sur le conflit. Ses avancées sur le terrain étant relativement décevantes, Moscou semble contrainte d’accepter les négociations pour appuyer ses revendications.
De plus, ces concessions ne concernent, encore une fois, que la partie américaine. L’Union Européenne n’a évoqué aucune levée de sanctions, et ne semble pas prête à céder sur ce point. Malgré les demandes américaines, l’armée ukrainienne continue d’attaquer les sites pétroliers russes, et la reprise des exportations de diesel ne signifie pas que la flotte russe est hors de tout danger. Le 29 octobre, le journal Reuters rapportait qu’un pétrolier affilié à la flotte fantôme russe avait été endommagé par des mines sous-marines dans le détroit d’Ormuz ; le même navire avait été précédemment attaqué par des drones ukrainiens au mois de juillet.
Il est peu probable que les Etats-Unis acceptent que l’Ukraine s’en prenne aux navires en route vers ses côtes. Toutefois, dans un contexte de tensions mondiales croissantes, d’un effritement réel de la diplomatie russe auprès de son étranger proche, et d’une économie ralentie, la Russie ne peut pas se permettre d’imposer directement ses conditions à l’Occident.
Quel que soit le résultat des échanges à Abou Dhabi, la Russie tentera probablement de gagner du temps en excluant l’Europe des négociations ; elle mise justement sur un potentiel changement de leadership à l’issue des différents scrutins de 2027, et sur l’épuisement général vis-à-vis de la guerre en Ukraine. En revanche, force est de constater que c’est la diplomatie américaine, et pas son homologue russe, qui entrera en position de force lors de leur rencontre.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



