Asie de l'ouest
Diplomatie
Droits humains
Yemen

Yemen : quand la diplomatie humanitaire devient otage des dynamiques régionales

Publié le 24/07/2026
8 min de lecture
Par Lucas Calmon Miranda
Asie de l'ouest et Monde arabe
Hans Grundberg - Envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen - Preseidential Leadership Council - OSESGY - 10.06.2026

Hans Grundberg - Envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen - Preseidential Leadership Council - OSESGY - 10.06.2026

Au Yémen, l’accord-cadre du 14 mai 2026 sur la libération de plus de 1 600 détenus, le plus ambitieux depuis le début du conflit, est au point mort. Après la frappe aérienne sur l’aéroport de Sana’a, puis sur l’aéroport de Abha, en Arabie Saoudite, les Houthis annoncent un blocus maritime à l’encontre des navires saoudiens. Ce projet vient à nouveau de s’effondrer sous le poids des dynamiques militaires régionales. Un schéma qui semble se répéter régulièrement, depuis la signature des accords de Stockholm. Dès 2018, lors des pourparlers qui ont mené à l’accord de Stockholm, l’échange de prisonniers figurait parmi les 3 points convenus par les deux belligérants, à côté de la trêve à Hodeïda et de la déclaration d’entente à Taïz. Il était convenu d’échanger plus de 15000 prisonniers avant le 20 janvier 2019. Le comité de supervision exige des parties la rédaction de listes nominatives de prisonniers vérifiées par le CICR : ces listes, bien qu’essentielles au déroulement des négociations sont souvent instrumentalisées par les parties. D’un côté comme de l’autre, les combattants sont privilégiés au détriment des journalistes, civils, travailleurs humanitaires et figures politiques. De fait, depuis l’accord de Stockholm, les échanges de détenus sont régulièrement politisés. Les négociations tribales semblent aujourd’hui plus efficaces que la médiation internationale.

Des négociations tributaires du contexte régional et des pressions externes

Les négociations, supervisées par l’OSESGY, se sont divisées pour le moment en 10 réunions, en terrain neutre, entre Amman, Mascate et la Suisse. Elles ont abouti à deux échanges de prisonniers en 2020, puis en 2023, et trois libérations unilatérales en 7 ans. L’intervention de l’ONU et du CICR visait le respect du droit humanitaire, indépendamment du processus politique. Elles n’ont néanmoins produit aucun résultat par leur seule logique interne. Chaque avancée a exigé un accord de cessez-le-feu externe, une trêve ou des pressions diplomatiques exercées sur les parrains du conflit.

L’accord de Stockholm en lui-même a abouti à la suite de pressions exercées par la communauté internationale sur l’Arabie Saoudite, après l’affaire de l’assassinat de Jamal Khashoggi. Le journaliste assassiné à Istanbul par des agents saoudiens critiquait ouvertement l’intervention saoudienne au Yémen. Sa mort a rapidement attisé les foudres des Etats-Unis et de l’ONU, obligeant le gouvernement du jeune prince à se montrer conciliant lors des négociations à Stockholm, en 2018. Ensuite, la première libération d’envergure,1 081 détenus en octobre 2020, est intervenue dans une fenêtre de relative accalmie militaire, après que Martin Griffiths, ancien Envoyé Spécial de l’ONU au Yémen, ait publiquement pressé les parties d’agir lors de la quatrième réunion à Glion. En avril 2022, c’est la trêve nationale parrainée par l’ONU qui a relancé les discussions. Un an plus tard, après dix jours de négociation en Suisse, les belligérants ont ainsi pu convenir  d’un plan de libération de 887 détenus, exécuté en avril 2023. Enfin, en décembre 2025, c’est la 10e réunion à Mascate, tenue deux mois après le cessez-le-feu à Gaza, qui a abouti à un accord de principe sur la libération d’environ 2 900 détenus, le volume le plus ambitieux depuis Stockholm. Un élan optimiste qui confirme un schéma répétitif : les avancées humanitaires dépendent moins de la volonté des belligérants que du contexte politique dans lequel ils négocient et des pressions externes exercées sur eux.

Les tensions régionales brisent le cycle de négociation actuel

En 2023, le 7 octobre et la guerre qui a suivi ont eu un impact considérable sur les discussions. En effet, les Houthis se positionnant en résistance à Israël et attaquant les navires commerciaux en Mer Rouge, les frappes américano-britanniques sur le Yémen ont, selon les propres termes de Hans Grundberg « réduit l’espace disponible pour [ses] efforts de médiation« . L’impact du conflit à Gaza sur la diplomatie au Yémen est d’ailleurs encore d’actualité.  Concernant la question des employés de l’ONU, retenus arbitrairement à Sanaa depuis mai 2024,  le négociateur houthi Mohammed Abdulsalam a explicitement lié, en octobre 2025,  leur libération aux progrès sur la feuille de route de paix saoudienne-ONU, transformant des détenus humanitaires en monnaie d’échange politique.

Le cycle de négociation actuel semble donc être au point mort depuis la frappe du gouvernement yéménite sur l’aéroport de Sanaa, le 13 juillet 2026. Les Houthis ayant frappé l’Arabie Saoudite pour la première fois depuis la trêve de 2022, le point de non-retour semble être plus que jamais atteint. Le 20 juillet, les Houthis ont également annoncé le début d’un blocus maritime à l’encontre des navires provenant du royaume saoudien.

Une double faiblesse structurelle

L’accord de Stockholm souffre d’une double faiblesse structurelle conséquente: il se repose d’une part exclusivement sur la bonne volonté des parties, l’OSESGY lui-même le qualifie de « voluntary accord« . Par conséquent, le manque de coercition donne une liberté aux parties, notamment aux Houthis, de politiser l’accord. C’est le cas, par exemple, du dossier Mohammed Qahtan, un des politiciens les plus connus de l’opposition au Yémen, détenu arbitrairement depuis avril 2015. Son importance au sein du parti sunnite Al Islah, soutenu par l’Arabie Saoudite et le Qatar, en fait une monnaie d’échange précieuse, utilisée pour obtenir des concessions de l’adversaire. Le débat sur son sort a traversé plusieurs cycles de négociation, de la 8e réunion de juin 2023 à l’accord de juillet 2024, aboutissant à un échange de 50 prisonniers houthis pour sa libération. Le 9 juillet 2026, les Houthis ont remis un corps qu’ils présentaient comme celui de Qahtan, incomplet, sans la tête, une restitution immédiatement contestée par le parti Al-Islah. Selon Yemen Monitor, son cas a été traité comme un outil de négociation politique plutôt que comme une question humanitaire. Le cas Qahtan illustre ainsi comment l’absence de mécanisme coercitif transforme chaque détenu politiquement sensible en levier de négociation.

D’autre part, sa conception s’ancre dans un contexte passé; les mutations causées par les nombreux conflits régionaux et les évolutions politiques internes ne peuvent pas être prises en considération par un accord-cadre figé et non adaptable. Chaque avancée humanitaire a exigé une pression politique extérieure pour compenser l’absence de contrainte interne à l’accord. Les limites structurelles de l’ONU est un problème global reconnu et avéré, c’est dans ce contexte que les médiations tribales et locales ont démontré une efficacité que le mécanisme onusien n’a pas su maintenir.

Les médiations locales et tribales plus efficace ?

Selon Nadwa al-Dawsari, les médiations tribales auraient permis la libération de 5 200 prisonniers et détenus entre 2015 et 2019, contre 2 625 par les voies diplomatiques internationales entre 2019 et 2025. L’Association des mères des disparus, une ONG yéménite, à elle seule a libéré plus de 650 civils, tandis que dans le gouvernorat d’Al-Jawf :  « Hadi Jumaan, un membre de la tribu locale, a obtenu la restitution des dépouilles de 1 000 combattants tués et a servi de médiateur pour la libération de 226 prisonniers entre les deux principales parties en février 2019 » . Les médiateurs tribaux ne sont pas soumis aux pressions diplomatiques régionales et opèrent dans une logique d’honneur tribal, ce qui leur permet de contourner la qualification juridique des détenus et d’obtenir des résultats plus probants à l’échelle locale.

C’est en réalité l’accord de Stockholm qui a court-circuité la médiation du leader tribal Sheikh Naji Murait à Al-Hayma, qui avait pourtant libéré plus de 2 500 prisonniers. Après 2018, les Houthis ont cessé de traiter avec les médiateurs locaux, invoquant le cadre onusien. En temps d’escalade régionale, les canaux informels restent la seule alternative opérationnelle. L’efficacité antérieure de la médiation tribale démontre que la médiation onusienne s’est révélée contre-productive à l’échelle locale.

L’ONU, avec l’accord de Stockholm, s’est imposée comme acteur incontournable des négociations sur les détenus au Yémen, afin de protéger les canaux humanitaires internationaux. Ce faisant, elle a tenté de traiter le dossier des détenus comme une question humanitaire autonome, mais les négociations actuelles sont à nouveau otages des dynamiques politiques régionales. Or la médiation internationale a montré ses limites structurelles à plusieurs reprises, ne parvenant pas à préserver les canaux humanitaires des dynamiques politiques régionales. Au contraire, l’ONU est aujourd’hui directement menacée par les Houthis, qui retiennent 73 de ses personnels depuis mai 2024. Ces limites sont celles de l’accord lui-même, un voluntary accord, sans mécanisme coercitif, conçu pour un moment diplomatique que le conflit a depuis longtemps dépassé.

À propos de l'auteur

Photo de Lucas Calmon Miranda

Lucas Calmon Miranda

Étudiant passionné par la géopolitique du monde arabe, je décrypte les dynamiques régionales à travers le conflit au Yémen. Je m’oriente vers le journalisme d’investigation et l'analyse des relations internationales. Je vous propose ici mes analyses d’une région marginalisée par les médias, mais centrale pour comprendre l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient.

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Arabie saoudite
drones
+ 1
il y a 2 mois
En savoir plus
Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic