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Houthis : la légitimité par les armes

Publié le 28/08/2026
11 min de lecture
Par Lucas Calmon Miranda
Asie de l'ouest et Monde arabe
Accord énergétique entre Arabie Saoudite et Le conseil de direction présidentiel (09.06.2026) - Source : SPA Agence de presse officielle - Etat saoudien

Accord énergétique entre Arabie Saoudite et Le conseil de direction présidentiel (09.06.2026) - Source : SPA Agence de presse officielle - Etat saoudien

Le 26 mars, Abdul Malik Al Houthi a tenu un discours d’une heure sur le Yémen et l’Arabie Saoudite, pour le 11e anniversaire de la guerre. Sans omettre Israël et les Etats-Unis, le leader du mouvement met l’accent sur la culpabilité de Riyad et liste les infrastructures détruites, selon lui, par l’invasion saoudienne. À cet instant, il ne menace pas encore d’entrer en guerre, mais réclame l’indemnisation de 57 milliards de dollars de pertes. En juillet, les Houthis ont entamé une nouvelle campagne militaire contre le gouvernement yéménite ; une escalade qui vise autant à affaiblir Riyad et isoler tactiquement le conseil de direction présidentiel (CDP) qu’à canaliser les divisions internes. Par la coercition économique, les tactiques militaires et la guerre d’information, Ansar Allah cherche à provoquer une riposte saoudienne et mobiliser le khurūj (la lutte contre un pouvoir injuste) pour asseoir sa légitimité.

Affaiblir Riyad et isoler le conseil de direction présidentiel (CDP)

Le conflit actuel commence avec la compagnie Mahan Air, qui a relié à deux reprises Sanaa et Téhéran le 3 juillet et le 13 juillet. Une délégation houthie avait été envoyée dans la capitale iranienne pour assister aux funérailles du guide suprême Ali Khamenei. Au retour, au moment de l’atterrissage à Sanaa, un missile est tiré sur l’aéroport. Le gouvernement yéménite revendique l’attaque, affirmant défendre sa souveraineté aérienne, mais les Houthis accusent Riyad et ripostent le lendemain en frappant l’aéroport international d’Abha en Arabie saoudite.

Le 20 juillet, ils annoncent le début d’un blocus maritime contre les vaisseaux saoudiens et font chuter le trafic maritime dans la région de 90 %, obligeant les exportations saoudiennes vers l’Europe à transiter par Yanbu, le canal de Suez et l’oléoduc SUMED. La milice vise des points stratégiques, tel que les raffineries de Jizan et Yanbu, qui menaceraient le commerce énergétique saoudien et ses ramifications au Yémen, afin de provoquer une riposte qui légitimerait l’élargissement du conflit et justifierait la rhétorique anti saoudienne. Trois théâtres concentrent cette pression : Taïz et le port de Mokha, verrou de la façade maritime ; Marib, cœur énergétique de l’État yéménite ; et l’Hadramaout, couloir logistique vers les forces alliées à Riyad.

Au sud, le gouvernorat de Taiz et le port de Makha représentent un objectif tactique majeur dont la prise leur ouvrirait l’ensemble des côtes yéménites sur la mer Rouge et par conséquent le détroit de Bab el-Mandeb dans son entièreté. Ainsi, les Houthis ont mené ponctuellement des frappes sur la ville portuaire : du 9 au 16 août, plusieurs vagues de frappes ont été menées. On recense plus de 25 missiles tirés sur Makha, le 15 août. Faute de pouvoir prendre le port, ils visent l’approvisionnement : une logique de siège plutôt que de conquête. Depuis 2015, Ansar Allah est fixée à Taïz et ne parviennent pas à atteindre ce port.

À Marib, la crainte d’une catastrophe humanitaire se précise également. Situé au centre-ouest du Yémen, à la frontière entre les régions houthies et gouvernementales, ce gouvernorat représente une réserve de pétrole essentielle à Aden : Marib produisait en 2025 15 000 barils de pétrole par jour, soit plus de 80 % de la production de pétrole totale du pays. Al Jazeera et South24 ont recensé plusieurs épisodes de frappes sur le gouvernorat de Marib, visant des infrastructures pétrolières et des quartiers résidentiels. Ces frappes ne cherchent pas à occuper le territoire, mais à tarir la seule ressource pétrolière qui reste au gouvernement yéménite.

Le 6 août, 8 frappes sont tirées en direction d’Al Thiniya à Marib et à Al Abr dans le gouvernorat de l’Hadramaout, à l’est du Yémen, ainsi que d’autres camps affiliés aux première et troisième Brigades d’Urgence, affiliées au gouvernement. Bien que partiellement autonome et possédant sa propre administration et armée tribale, la région reste néanmoins sous l’autorité du gouvernement, qui s’en sert de carrefour logistique militaire. L’enjeu n’est pas la région elle-même, mais le couloir logistique qui relie les forces tribales alliées à Riyad au reste du dispositif saoudien.

Chacune des opérations balistiques houthies menées contre le gouvernement yéménite vise la neutralisation des points vitaux de la logistique armée et énergétique des groupes affiliés à l’Arabie Saoudite, avec pour objectif d’isoler son ennemi local. Parallèlement, Sanaa provoque l’Arabie Saoudite en visant directement les infrastructures pétrolières, pour les plonger dans la guerre et justifier une escalade au Yémen, au nom du Khuruj. Pour ce faire, ils s’appuient également sur une guerre d’information alimentée par la rhétorique religieuse zaydite anti-saoudienne qu’ils associent à la présence des Etats-Unis et d’Israël dans l’Asie de l’ouest.

La guerre d’information : la religion au service d’une propagande anti-saoudienne

Né d’une scission de la religion chiite au VIIIe siècle, le zaydisme est un courant religieux qui a décidé de continuer la lutte armée contre le pouvoir omeyyade (sunnite) dans l’objectif d’affirmer la continuité de l’imamat chiite. En l’absence d’imam [1], alors que la légitimité religieuse houthie reste discutée, le khurûj devient l’instrument rhétorique du parti qui s’est imposé en 2014 par la force. Les préceptes zaydites sont des fondamentaux de la compréhension du comportement d’Ansar Allah.

Selon Laurence Louër, spécialiste du chiisme politique, les Zaydites pensent que l’imamat doit revenir à une personne plongée dans « l’exégèse religieuse », mais également, « prête à mener la lutte armée contre les pouvoirs injustes ». En l’absence d’imam reconnu par son exégèse, la famille Al Houthi cherche à légitimer sa gouvernance par la foi religieuse. Elle se sert de la deuxième condition en faisant de sa politique une révolte contre le mal au nom du zaydisme. Hussein Badreddin Al Houthi, le fondateur du parti, faisait scander après la prière du vendredi « Dieu est le plus grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction aux Juifs, gloire à l’islam ». L’auteur précise que ce slogan était très consensuel dans le contexte anti-américain et anti-israélien de l’époque, y compris chez les non-zaydites. Ces mécanismes de propagande, datant d’avant le début de la lutte armée houthie en 2004, sont mobilisés en 2026 contre l’Arabie Saoudite, par la communication politique houthie.

Sous la coupole de la rhétorique anti-saoudienne, le gouvernement yéménite est effacé et résumé à une extension de l’Arabie saoudite ; une stratégie qui vise à pousser le Yémen vers la guerre totale tout en dédouanant Sanaa de toute responsabilité dans l’escalade. Le 16 août, Nasruddin Amer, vice-président de l’autorité des médias houthistes et éditeur à Saba News, avançait sur X que le CDP était un outil utilisé par l’Arabie Saoudite pour les distraire et disparaître de leur vue. Comparant le gouvernement yéménite à une kalachnikov, Amer affirmait qu’il faudrait la casser et s’attaquer au « cerveau qui prend les décisions », en l’occurrence Riyad.

Le leadership houthi ancre son identité résistante dans l’antisionisme et délégitime le gouvernement yéménite, en le réduisant à une simple extension du bloc pro-saoudien « sioniste ». Dans un communiqué d’Al Masirah (partagé par Nasrussin Amer sur X), Abdul Malik Al Houthi renforce cette idée en affirmant le droit des Houthis, « dans [leur] juste position, [leur] cause légitime et [leurs] revendications légitimes, de mettre fin au siège injuste et à l’occupation perfide menés par l’agresseur saoudien sous la supervision américaine depuis 12 ans ». Il ajoute : « le régime saoudien, agresseur et agent du sionisme, porte l’entière responsabilité de tout ce qui résulte de ses attaques contre notre peuple. »

En se positionnant comme garant du bien contre le mal, Ansar Allah range le gouvernement yéménite dans le camp adverse, par association avec l’Arabie Saoudite, et hérite la charge du khurûj. La légitimité politique de la milice zaydite passe autant par l’affrontement contre Riyad que par le discrédit du PLC, en tant sa qualité d’entité yéménite.

La délégitimation atteint son point culminant lorsque la télévision d’État contrôlée par Ansar Allah franchit un pas supplémentaire. Selon l’analyste Mohammed Basha, YemenNewsTV a cité « des informations attribuées aux médias hébraïques Serugim et Maariv [et] présentées comme la preuve d’un prétendu plan saoudien, coordonné avec Washington et soutenu par les services de renseignement israéliens, visant à s’emparer de toute la côte yéménite de la mer Rouge ».

En 2016, Middle East Eye rapportait que les Houthis s’étaient « excusés sincèrement » auprès des Etats-Unis pour leur slogan « mort à l’Amérique », expliquant qu’ils visaient « la consommation intérieure comme moyen de rallier des soutiens dans la rue et de créer une cause commune entre leurs partisans afin de les maintenir unis. » Le khurûj est un répertoire mobilisé, et pas une cause, comme l’analyse Louër.

Les Houthis face à leurs faiblesses internes

Le 28 août 2025, une frappe israélienne avait décapité partiellement le sommet de la pyramide politique du parti houthiste. Surnommée par Israël « opération Lucky Drop » , elle avait ciblé une réunion à huis clos (pour écouter le discours du leader Abdul Malik Al Houthi) qui avait réuni au moins 11 officiels du groupe armé. Parmi les personnes tuées se trouvaient le « Premier ministre » du parti Ahmed al-Rahawi et le chef d’état-major Muhammad al-Ghamari. L’appareil décisionnel de Ansar Allah n’a néanmoins pas été affecté. Dans les mois qui suivent, la répression interne s’intensifie : au 13 août 2026, 73 membres du personnel des Nations Unies restent détenus arbitrairement par les autorités houthies, accusés par Ansar Allah d’appartenir à « un réseau d’espionnage américano-israélien ».

À l’échelle nationale, plus de 18 millions de Yéménites sont touchés par la faim aiguë. Dans les zones houthies, l’ONU admet « manquer d’accès, et donc de visibilité » sur l’ampleur réelle de la crise à cause de la répression des Houthis contre le personnel humanitaire. Marib, qui est actuellement visé par la milice, témoigne partiellement de la crise en cours : Marib accueille près de 1,9 million de déplacés, soit 60% de l’ensemble des personnes déplacées recensées en zones gouvernementales, selon l’évaluation DTM/IOM d’avril-mai 2026.

Une mobilisation tribale à l’encontre du mouvement houthi a eu lieu dans le gouvernorat d’Al Jawf, à la frontière des territoires houthis et s’étend au sein des territoires sous son autorité (à Nihm et à l’est d’Al Jawf). Les tribus de la région d’Al Rayyan ont lancé un nakaf (un appel tribal aux armes), après la détention arbitraire et la torture de leur leader Fadgham, libéré en juin. Cette impasse politique a pesé dans la décision de mener une offensive contre le PLC et l’Arabie Saoudite : ne pouvant réprimer les tribus du centre-nord du Yémen, car en dehors de son autorité, Sanaa choisit de menacer indirectement, par le survol de drones et la démonstration de force contre le gouvernement, afin de négocier avec les tribus yéménites indépendantes.

La fragilisation du pouvoir houthi est intervenue alors que le camp adverse se renforçait : en mars 2026, au lendemain de l’offensive ratée du Conseil de Transition du Sud (CTS), le CDP s’est restructuré, formant aujourd’hui un bloc consolidé autour de Riyad. Une menace pour Ansar Allah. Ce mouvement n’est donc ni acculé ni en position de force : l’escalade contre Riyad sert autant à isoler le CDP qu’à ressouder un front intérieur fragilisé par la répression, la faim et la contestation tribale. Une réponse saoudienne aux provocations houthies, sur le territoire yéménite comme dans le sud du royaume, offrirait le prétexte idéal à une mobilisation nationale contre un gouvernement présenté par la rhétorique houthiste comme une simple extension étrangère.

 

[1] « L‘imam est un chef à la fois politique et religieux choisi par les notables de la communauté parmi les descendants d’Ali et Fatima pour ses compétences en matière d’exégèse religieuse autant que pour son courage physique, c’est-à-dire sa capacité à mener la guerre contre les pouvoirs injustes (le khurûj) » Laurence Louër, Sunnites et chiites, histoire politique d’une discorde. 

À propos de l'auteur

Photo de Lucas Calmon Miranda

Lucas Calmon Miranda

Étudiant passionné par la géopolitique du monde arabe, il décrypte les dynamiques régionales à travers le conflit au Yémen. Lucas s’oriente vers le journalisme d’investigation et l'analyse des relations internationales. Il propose ici ses analyses d’une région marginalisée par les médias, mais centrale pour comprendre l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient.

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