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La Turquie s’impose dans l’armement mondial : des salons de défense d’Istanbul à Paris

Publié le 10/07/2026
9 min de lecture
Par Noé Champain
Asie de l'ouest et Monde arabe
Stand Roketsan, entreprise de défense de Turquie, au salon de la défense Eurosatory 2026. Juin 2026. Crédit : Noé Champain

Stand Roketsan, entreprise de défense de Turquie, au salon de la défense Eurosatory 2026. Juin 2026. Crédit : Noé Champain

Du 5 au 9 mai 2026 à Istanbul, puis du 15 au 19 juin 2026 à Paris, deux des plus grands salons de défense mondiaux ont ouvert leurs portes : SAHA Expo et Eurosatory. Au cours de ces événements, la Turquie a démontré qu’elle a cessé d’être un acheteur d’armement pour devenir l’un des fournisseurs les plus incontournables du milieu de la défense. Les différentes firmes turques ont signé au cours de ces six semaines de nombreux contrats, ainsi que noué des partenariats industriels avec l’Allemagne, la France ou encore l’Espagne, tout en dévoilant des technologies affirmant la puissance d’Ankara.

De consommateur à exportateur : un basculement en une décennie

Il y a dix ans, la Turquie importait massivement ses équipements militaires auprès des États-Unis et de pays européens : elle était alors un client. Ce modèle a commencé à changer dans les années 2010, lorsque Ankara a décidé d’investir massivement dans sa propre industrie de défense pour réduire sa dépendance. Le tournant définitif est venu en 2019 : exclue du programme américain F-35 après l’achat de missiles russes S-400, la Turquie s’est retrouvée privée de l’avion de combat le plus avancé de l’OTAN. Plutôt que de reculer face aux sanctions américaines, elle a accéléré le développement de son industrie de défense. En 2025, ses exportations d’armement ont atteint 10 milliards de dollars, dont 5,6 milliards, vers des pays membres de l’OTAN ou de l’Union européenne (4,3 milliards pour l’Europe seule). Pour 2026, ce chiffre devrait dépasser 11 milliards. En une décennie, la Turquie est ainsi passée du statut d’importateur à celui d’exportateur, vendant désormais à ses propres alliés.

SAHA Expo 2026 : la vitrine nationale de l’industrie de la défense turque

Chaque deux ans, Istanbul accueille le SAHA Expo, le grand salon de défense turc. En 2026, l’édition a battu tous les records : 182 contrats signés, pour un total de 8 milliards de dollars, dont 6 milliards de ventes à l’étranger. Des délégations de 120 pays étaient présentes. Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, qui a présidé la cérémonie de clôture, a affirmé que la Turquie avait « fièrement inscrit son nom » parmi les pays ayant les industries de défense les plus développées à l’échelle mondiale. Au-delà des discours, plusieurs annonces ont retenu l’attention du milieu de l’armement.

La révélation technologique du salon a été dévoilée par le ministère turc de la Défense qui a présenté un nouveau moteur d’avion de chasse baptisé GÜÇHAN. Le GÜÇHAN affiche une puissance de 42 000 livres de poussée, soit le même niveau que le moteur qui propulse le F-35 américain, l’avion de combat le plus avancé de l’OTAN. C’est également l’annonce de l’obtention d’une technologie extrêmement difficile à maîtriser, que seuls les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni savent aujourd’hui produire. La Turquie s’ajoute ainsi à cette liste.

Mais l’annonce soulève aussi certaines problématiques. Le moteur est apparu sans historique de tests en vol, sans contrat officiel, et sans que l’on sache précisément pour quel avion il est conçu. Des contradictions majeures peuvent être notées: le chasseur national KAAN, pour lequel ce moteur semble destiné, a été conçu pour un moteur moins puissant. L’adapter au GÜÇHAN nécessiterait de reconcevoir l’avion de zéro.  Cette annonce peut être également vue comme une manière de faire pression sur TEI, l’entreprise officiellement chargée de développer le moteur du KAAN, pour qu’elle accélère son programme. Ce sont deux équipes qui travaillent en parallèle sur deux moteurs différents pour un seul avion, dans deux institutions qui ne se coordonnent pas. C’est donc ambitieux et potentiellement coûteux pour la Turquie.

Au-delà du débat sur le moteur, SAHA Expo a livré une décision concrète : l’agence de défense turque SSB et le constructeur TUSAŞ ont signé le premier contrat de production en série du KAAN. 20 avions de combat seront livrés à l’armée de l’air turque entre 2028 et 2030, alors que le KAAN n’existait jusqu’ici qu’à l’état de prototype. Ce chasseur incarne l’ambition turque d’indépendance dans le secteur aérien. En dehors de la Turquie, l’Indonésie a déjà commandé 48 appareils, et des discussions sont en cours avec l’Arabie Saoudite. Si ces ventes se concrétisent, la Turquie ne sera plus seulement un producteur national de ses propres avions, mais elle deviendra un exportateur de chasseurs de cinquième génération en concurrence directe avec les pays exportateurs de l’OTAN, comme la France.

La dernière innovation turque lors du salon a été la présentation du Yıldırımhan, annoncé comme le premier missile à très longue portée turc, capable d’atteindre des cibles à 6000 kilomètres. Son dévoilement en plein pic de tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran n’est pas anodin. Ce n’est pas tant la performance technique qui compte ici, mais bien le message politique : la Turquie veut être perçue comme une puissance militaire autonome, capable de dissuasion à grande échelle.

Eurosatory 2026 : la Turquie s’installe dans l’écosystème européen

Si SAHA Expo a été la scène nationale de l’armement turc, Eurosatory a été le test de crédibilité internationale. Ce sont 58 institutions et entreprises turques qui ont participé au salon de défense Eurosatory 2026, avec des grands groupes comme ASELSAN, ROKETSAN, HAVELSAN, BMC et OTOKAR, ainsi que de nombreux fournisseurs spécialisés. Il y a dix ans, la Turquie n’était représentée que par une poignée de grands fabricants. Aujourd’hui, elle présente un écosystème industriel complet.

ASELSAN, fleuron de l’industrie de défense électronique turque, n’a pas seulement exposé ses produits à Paris : elle a conclu deux accords qui illustrent parfaitement la nouvelle stratégie turque. Le premier est un accord avec Daimler Truck, une entreprise allemande de l’automobile, pour intégrer des systèmes de défense antiaérienne et de guerre électronique d’ASELSAN sur des camions Mercedes-Benz. Autrement dit, des véhicules allemands équipés de technologies turques seront vendus à des armées européennes. C’est exactement le type de partenariat que la Turquie cherche à multiplier, en s’insérant dans les chaînes de production européennes plutôt qu’en tentant de les concurrencer frontalement.

Le second accord a été signé avec VIC TEC, une entreprise lettone spécialisée dans les drones navals pour renforcer les capacités anti-drones de la Lettonie. C’est un pays balte qui est en première ligne face à la Russie, et qui se tourne vers la technologie turque pour se défendre. C’est un signal fort de la crédibilité internationale d’ASELSAN.

Sur le segment des véhicules blindés, l’entreprise turque FNSS a signé à Paris un accord avec le groupe industriel CSG pour créer une co-entreprise commune. Le directeur général de FNSS a résumé la logique souhaitée dans ce contrat en une formule : « Technology from us, manufacturing from Europe». Toutes les licences et droits de conception restent en Turquie, mais la production aurait lieu en Europe pour répondre aux exigences de contenu local des pays acheteurs. C’est une formule qui est avantageuse pour Ankara : elle permet à la Turquie d’entrer dans des programmes d’armement européens sans déclencher les réticences politiques liées aux achats hors Union européenne.

Une stratégie d’intégration, pas seulement d’exportation

Si ces événements paraissent être une succession d’accords commerciaux, ils forment en réalité une stratégie cohérente menée par la Turquie : Ankara ne cherche par à remplacer les grandes puissances d’armement, mais cherche à devenir indispensable à leurs chaînes de production. Elle propose à ses partenaires européens ce qu’ils ne trouvent plus facilement ailleurs : des équipements qui respectent les normes OTAN, livrés rapidement, à des prix compétitifs, avec des transferts de technologie que Washington refuse souvent d’accorder. Ankara a signé près de 90 accords de coopération en défense ces derniers mois avec plusieurs puissances, créant des dépendances de long terme avec ses clients.

Ce modèle repose sur une logique simple : s’insérer dans les besoins urgents de l’Europe plutôt que d’en attaquer les marchés frontalement. L’Europe réarme en urgence depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, et ses industries peinent à suivre la demande. La Turquie comble ce vide avec des offres considérées comme compétitives en termes de prix, de délais de livraison et de performance, qui sont de plus en plus sélectionnées dans les appels d’offres internationaux.

Le résultat commence à se voir concrètement. En décembre 2024, un chantier naval turc a décroché son premier contrat naval avec un pays de l’OTAN (le Portugal) pour la construction de deux navires logistiques. En janvier 2026, une entreprise turque a signé son premier contrat d’exportation de munitions vers un pays de l’Union européenne, les systèmes KARGU et ALPAGU étant intégrés sur des véhicules terrestres. À cela s’ajoute la présence de Baykar en Italie via Piaggio Aero, d’ASELSAN dans les camions Mercedes-Benz, et de FNSS dans les programmes blindés d’Europe centrale. Étape par étape, contrat par contrat, la Turquie installe ses technologies dans l’architecture de défense du vieux continent.

Trois indicateurs permettront de mesurer si cette montée en puissance est durable. D’abord, les résultats des premiers tests de qualification du GÜÇHAN prévus fin 2026 : s’ils sont concluants, la Turquie rejoindra le cercle très fermé des pays capables de motoriser eux-mêmes un chasseur de cinquième génération. Ensuite, la concrétisation des partenariats européens initiés à Eurosatory : si les coentreprises avec Daimler, CSG et VIC TEC débouchent sur des contrats fermes, la Turquie ne sera plus un fournisseur externe de l’industrie européenne, elle en sera un composant. Enfin, l’avancement du KAAN vers le domaine manned-unmanned teaming coordonnés aux drones turcs ANKA-3. Les premiers appareils doivent être livrés entre 2028 et 2030, mais les tests de coordination entre le chasseur et ses drones ailiers n’ont pas encore débuté. Tout retard sur ce programme phare fragiliserait l’image d’Ankara comme puissance aéronautique crédible, et relancerait la question du F-35, toujours en suspens.

À propos de l'auteur

Photo de Noé Champain

Noé Champain

Étudiant en double master Relations Internationales - Science Politique (parcours Sécurité Globale Analyste Politique International), spécialisé dans les dynamiques sécuritaires et l'industrie de la défense de la région Moyen-Orient. Research Intern au Vienna International Institute for Middle East Studies (VIIMES), avec des recherches portant sur la politique de sécurité et de défense de la Turquie. Contributeur au sein de la Türkiye Division de l'Institut Français des Mondes Eurasiatiques (IFME). Contributeur au sein de la veille géopolitique Asie de l'Ouest et Monde arabe sur la thématique « La Turquie face aux enjeux de sécurité et de défense » pour EurasiaPeace.

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