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De Bayraktar à LBA Systems : une nouvelle stratégie de la Turquie pour ses drones de combat

Publié le 09/08/2026
10 min de lecture
Par Noé Champain
Asie de l'ouest et Monde arabe
Bayraktar Kızılelma fabrication en Turquie - Wikimedia Commons - Ata Barış

Bayraktar Kızılelma fabrication en Turquie - Wikimedia Commons - Ata Barış

Au sein du marché de l’armement, la Turquie a vendu ses drones à des pays auxquels l’Occident ne s’était pas encore intéressé. Le drone turc Bayraktar TB2 a fait ses preuves en Ukraine, en Libye, et au Haut-Karabakh. Au total, il a été exporté vers 36 pays. La diplomatie du drone turc a fait de Baykar le premier exportateur mondial de drones armés. Mais en juillet 2026, à quelques jours d’intervalle, deux annonces ont montré que la Turquie change d’échelle : la coentreprise LBA Systems entre Baykar et Leonardo est devenue opérationnelle au Farnborough Airshow, et le drone de combat Kızılelma a signé son premier contrat d’export avec l’Indonésie.

Retour aux origines : comment Baykar est devenu le fleuron de l’armement turc

Pour comprendre ce qui change, il faut d’abord comprendre ce qui existait déjà. Baykar a construit ses appareils sur des principes simples : des drones robustes, éprouvés sur des théâtres de guerre réels, vendus à des prix compétitifs, sans les conditionnalités politiques que les États-Unis ou l’Europe imposent souvent à leurs clients. Le TB2 est devenu l’arme de référence des puissances moyennes qui n’ont pas accès aux systèmes occidentaux, et parfois même pour celles qui y ont accès mais préfèrent la flexibilité turque.

Au total, Baykar a réalisé 2,2 milliards de dollars d’export en 2025, établissant un nouveau record de l’entreprise tout en conservant sa position de premier exportateur mondial de drones armés pour la troisième année consécutive. Depuis ses débuts sur le marché de l’armement en 2003, Baykar a tiré 88% de l’ensemble de ses revenus des exportations vers l’étranger. En 2023 et 2024, l’entreprise figurait parmi les dix premiers exportateurs turcs toutes catégories confondues.

Cependant, cette stratégie à une limite : elle fonctionne pour vendre des drones d’observation et de frappe à des pays en guerre ou en tension, mais elle ne fonctionne pas pour s’installer dans les grandes architectures de défense des pays membres de l’OTAN, qui ont des exigences de certification, d’interopérabilité et de normes techniques incompatibles avec les produits turcs. La création de la coentreprise LBA Systems peut donc être vue comme une solution à ce problème.

LBA Systems : une coentreprise turque et européenne

En juin 2025, lors du Paris Air Show, Baykar et Leonardo, entreprise aéronautique et de défense italienne, ont annoncé la création d’une coentreprise à parts égales baptisée LBA Systems. Depuis, le but était d’obtenir les approbations réglementaires et structurer l’entité. Le 21 juillet 2026 a eu lieu l’annonce officielle de lancement : LBA Systems est désormais pleinement opérationnelle, avec les autorisations réglementaires en place et une direction nommée. Son siège social est établi en Italie.

Cette nouvelle coentreprise à déjà établi une structure industrielle, avec une division dédiée au sein de Leonardo et des lignes de production déjà actives. Le premier produit de LBA Systems, l’Astore Levante, est déjà en cours de fabrication dans les usines de Leonardo en Italie. Les premières livraisons sont prévues avant la fin de l’année 2026 pour un client en Italie.

L’Astore Levante : un drone naval fait pour l’Europe

Le premier produit de LBA Systems illustre la logique de la coentreprise. L’Astore Levante combine la plateforme TB3 de Baykar, déjà capable de décollages et atterrissages autonomes depuis un porte-avions, avec les capteurs, systèmes de mission et station de contrôle au sol de Leonardo. Cette combinaison de technologies turques et italiennes répond aux exigences des marines européennes, qui cherchent des drones capables d’opérer depuis leurs porte-avions et frégates, mais avec des systèmes certifiés selon les normes OTAN.

Le TB3 effectue déjà des décollages et atterrissages autonomes de routine depuis le porte-avions TCG Anadolu de la marine turque. En combinant cette plateforme éprouvée avec les capteurs et les capacités de certification européennes de Leonardo, l’Astore Levante offre une voie à court terme vers une capacité de drone naval embarqué interopérable pour l’Europe. C’est un argument commercial important, alors que plusieurs marines européennes cherchent ce type de capacité.

Un portefeuille de six systèmes, du plus simple au plus avancé

LBA Systems ne se limite pas à l’Astore Levante. Le portefeuille initial de la coentreprise comprend six systèmes couvrant plusieurs catégories de missions : le Kalkan qui est une plateforme légère de 80 kg pour la surveillance et le renseignement, le drone TB2 en deux variantes, l’Astore Levante pour les opérations navales depuis des pistes courtes, le drone Akıncı en haute altitude et longue endurance, et le drone Kızılelma qui est un drone de combat à réaction. C’est un catalogue complet qui a pour but de subvenir à tous les besoins des armées modernes : de la surveillance discrète aux frappes de précision en passant par la supériorité aérienne.

La répartition de la production entre les deux partenaires est stratégiquement pensée. L’Astore Levante et le Kızılelma seront produits dans les usines de Leonardo, tandis que les travaux sur le TB2 et l’Akıncı seront réalisés dans l’usine de Baykar en Italie. Cette usine est l’ancienne Piaggio Aerospace, acquise par Baykar en 2025. En quelques mois, Baykar s’est ainsi doté d’une présence industrielle complète en Italie, avec plusieurs sites de production sur le sol européen.

Pourquoi Leonardo ?

Baykar est le premier exportateur mondial de drones armés. Il n’a pas besoin de Leonardo pour vendre ses produits en dehors de l’Europe. Pourtant, il cherche à s’allier à ce partenaire italien pour deux raisons majeures.

D’abord, la question des normes et des certifications : vendre des drones armés en Europe n’est pas seulement une affaire industrielle, c’est une affaire politique et réglementaire. L’Astore Levante intègre les capacités de mission, de certification et d’intégration système de Leonardo dans une configuration adaptée aux exigences de défense européennes. Sans ce travail d’adaptation, aucun pays de l’OTAN ne peut intégrer un drone turc dans son architecture de commandement. Leonardo résout ce problème en apportant sa légitimité institutionnelle et sa maîtrise des processus de certification européens.

Ensuite se pose la question de l’interopérabilité avec les avions pilotés. C’est ici que LBA Systems franchit une étape technologique majeure. Le Kızılelma a récemment réussi des tests de coopération homme-machine avancés avec le chasseur léger M-346F de Leonardo. Autrement dit, un pilote aux commandes d’un M-346 peut désormais coordonner ses actions avec un Kızılelma autonome, les deux appareils partageant des données en temps réel. C’est la définition même du « Manned-Unmanned Teaming » que l’OTAN cherche à généraliser dans ses forces aériennes, et la Turquie en fait désormais la démonstration avec un appareil européen.

Le Kızılelma entre en scène : le premier export d’un drone de combat à réaction turc

Simultanément à l’annonce de l’opérationnalisation de LBA Systems, une autre nouvelle a permis de constater une avancée majeure dans l’exportation de drones turcs : Baykar a signé son premier accord d’exportation pour le Kızılelma avec l’Indonésie lors du salon de l’armement SAHA Expo 2026. L’accord avec PT Republik Aero Dirgantara prévoit la livraison d’un premier escadron de 12 appareils à partir de 2028, avec des options pour 48 appareils supplémentaires et des installations de production et maintenance locales en Indonésie.

Le Kızılelma est un drone de combat à réaction, c’est-à-dire propulsé par un moteur à réaction comme un avion de chasse, capable de vitesses élevées, d’emport de missiles air-air et de missiles de croisière, et d’opérations autonomes de bout en bout. Baykar se positionne ainsi comme l’un des rares fournisseurs non occidentaux proposant un drone de combat à réaction déjà en service, dans un segment dominé par des programmes américains et européens comme le Boeing MQ-28 Ghost Bat ou encore l’Anduril Fury. La Turquie ne dispute plus le marché des drones d’observation, elle entre dans le marché des systèmes de combat aérien de nouvelle génération.

L’Indonésie n’est d’ailleurs pas un client isolé. La relation industrielle entre les deux pays est déjà dense : Republikorp avait signé un accord de coentreprise avec Baykar en 2025 pour la production locale du TB3 et de l’Akıncı. L’Indonésie a également commandé séparément le TB2. Et lors de SAHA Expo 2026, Aselsan a signé deux contrats supplémentaires avec des autorités indonésiennes pour des systèmes navals et des communications militaires. L’Indonésie est en train de devenir le premier grand partenaire industriel de défense de la Turquie en Asie du Sud-Est.

Panorama de la nouvelle stratégie turque

Pris ensemble, LBA Systems et le contrat Kızılelma-Indonésie dessinent une évolution claire et délibérée. La Turquie ne renonce pas à sa stratégie historique (vendre des drones abordables et sans conditionnalités à des pays du Sud). Elle monte en gamme, s’intègre dans les architectures de sécurité occidentales via Leonardo, et commence à concurrencer directement les programmes de drones de cinquième génération en développement en Europe et aux États-Unis. Si ce modèle se généralise, Baykar ne sera plus un fournisseur externe de l’Europe, il deviendra une composante de son tissu industriel de défense.

Lors du sommet de l’OTAN à Ankara en juillet 2026, Haluk Bayraktar, PDG de Baykar, a plaidé pour des partenariats industriels plus profonds entre membres de l’alliance pour accélérer le développement et la production de drones : « La plupart de nos clients sont hors OTAN, mais nous voulons développer davantage nos relations avec les pays alliés ». Ce discours tenu en marge du sommet de l’OTAN n’est pas anodin. Baykar se positionne non plus comme un fournisseur alternatif à l’Occident, mais comme un partenaire de l’Occident, tout en continuant à vendre à tous ceux qui veulent acheter.

La doctrine turque en matière de défense s’articule donc autour de plusieurs principes : ne jamais se fermer de marché, ne jamais dépendre d’un seul partenaire, et avancer sur plusieurs fronts en même temps.

À surveiller dans les prochains mois

Deux éléments méritent d’être suivis. D’abord, les premières livraisons de l’Astore Levante à l’armée de l’air italienne, prévues avant fin 2026 : elles constitueront le premier test concret de l’intégration industrielle Baykar-Leonardo, et un signal fort pour les autres marines européennes qui observent le programme. Enfin, la concrétisation des options indonésiennes sur le Kızılelma : si les 48 appareils supplémentaires sont commandés et la production locale confirmée, l’Asie du Sud-Est deviendra le premier grand bassin d’export de drone de combat turc, et d’autres pays de la région suivront probablement.

À propos de l'auteur

Photo de Noé Champain

Noé Champain

Étudiant en double master Relations Internationales - Science Politique (parcours Sécurité Globale Analyste Politique International), spécialisé dans les dynamiques sécuritaires et l'industrie de la défense de la région Moyen-Orient. Research Intern au Vienna International Institute for Middle East Studies (VIIMES), avec des recherches portant sur la politique de sécurité et de défense de la Turquie. Contributeur au sein de la Türkiye Division de l'Institut Français des Mondes Eurasiatiques (IFME). Contributeur au sein de la veille géopolitique Asie de l'Ouest et Monde arabe sur la thématique « La Turquie face aux enjeux de sécurité et de défense » pour EurasiaPeace.

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