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Syrie : entre normalisation diplomatique et vide sécuritaire

Publié le 01/04/2026
10 min de lecture
Par Bulent Alhas
Asie de l'ouest et Monde arabe
Syrie : une femme brandit le drapeau syrien (Omar Ramadan - Unsplash)

Syrie : une femme brandit le drapeau syrien (Omar Ramadan - Unsplash)

Alors que le gouvernement d’Ahmed al-Charaa est dans sa deuxième année, la Syrie est marquée par un paradoxe frappant : une accélération de la normalisation internationale couplée à un effondrement sécuritaire dans de nombreuses zones périphériques. Le 23 février 2026, les États-Unis ont franchi une étape décisive en entamant le retrait de leurs dernières bases militaires, notamment dans le Nord-Est, marquant une nouvelle partie de leur désengagement total prévu pour cette première partie de l’année. Ce départ intervient dans un contexte diplomatique inédit : le Conseil de sécurité de l’ONU a récemment levé les sanctions contre Hayat Tahrir al-Sham (HTS), signalant une volonté de « réinitialiser » les relations avec les structures de pouvoir désormais intégrées à la nouvelle formation étatique syrienne. Cette reconnaissance de fait par la communauté internationale se produit quelques mois après qu’Ahmed al-Charaa avait lui-même été retiré de la liste des sanctions de l’ONU à la suite d’une résolution portée par les États-Unis. Mais elle semble cependant déconnectée d’une réalité sécuritaire qui s’assombrit. En outre, la guerre des États-Unis et de l’État d’Israël contre l’Iran entamé le 28 février dernier a des répercussions jusqu’en Syrie.

Le retrait américain : un catalyseur de chaos ?

Le désengagement de Washington laisse un vide que l’armée nationale syrienne, encore en pleine restructuration, peine à combler. Cette fragilité a été immédiatement exploitée par certaines cellules dormantes de l’État islamique.

Ainsi, l’État islamique est vraisemblablement entré dans une nouvelle étape de sa restructuration interne lorsque le 21 février dernier, son porte-parole, Abou Huthaayfa al-Ansari a pris la parole après plus de deux années de silence. Il a notamment dénoncé le gouvernement « séculier » de l’État syrien comme leur cible prioritaire. Cela s’est rapidement fait entendre et une série d’attaques terroristes durant trois jours, ont été réalisées à l’encontre principalement des forces de sécurité nationales. Ces récents événements coïncident avec le départ progressif mais bien définitif des troupes américaines en Syrie, un retrait ayant commencé le 23 février par l’évacuation de la base majeure de Qasrak au nord-est du pays, dans une zone encore sous contrôle des forces kurdes. Ce retrait conséquent, provoque fatalement une érosion du contrôle frontalier dans cette région, abîmant la qualité des surveillances aériennes et technologiques visant les mouvements djihadistes situés entre la Syrie et l’Irak. Depuis l’intervention de la coalition internationale en 2014, les États-Unis maintenaient une présence stratégique d’environ un millier de militaires sur le sol syrien. Ce contingent était réparti au sein de bases opérationnelles situées dans des zones septentrionales et orientales qui, durant une décennie, ont constitué des enclaves autonomes échappant totalement à l’autorité centrale de Damas sous l’ère de Bachar al-Assad.

Al-Hol et le dossier kurde : le prix de la souveraineté

La volonté de Damas de restaurer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire bouscule la situation précaire maintenue par les FDS. Depuis le début de l’année 2026, l’équilibre syrien a basculé sous l’impulsion d’une offensive d’envergure de l’armée régulière. Sur ordre du président, les forces gouvernementales ont repris les quartiers kurdes d’Alep avant de pénétrer, pour la première fois depuis 2015, dans les territoires du nord-est administrés par les forces kurdes.

Ce retour de l’autorité centrale a été marqué par des scènes de liesse dans les régions à dominante arabe, de Raqqa à Deir Ez-Zor, où le rétablissement du drapeau national a été célébré après des années d’occupation par l’État islamique puis par l’administration kurde. Cependant, cette progression suscite une vive inquiétude chez les populations kurdes, notamment suite aux massacres perpétrés par les forces étatiques contre les Alaouites et les Druzes en 2025, entièrement répertoriés dans le rapport de HRW. Face à ce spectre d’un nouveau conflit intérieur, les dirigeants de l’Administration autonome tentent de maintenir une ligne étroite : apaiser les tensions pour éviter un bain de sang, tout en négociant fermement les conditions de leur intégration à l’État syrien. Ce souhait est loin d’avoir fonctionné pour l’instant, les affrontements de janvier 2026 auraient fait plusieurs dizaines de victimes, essentiellement chez les civils selon le Réseau syrien pour les droits de l’homme. Un bilan définitif est encore à prévoir.

Peu de temps après, le 20 janvier, sous la pression directe de l’armée syrienne qui a pris le contrôle de la zone, les forces kurdes ont abandonné le camp d’Al-Hol. Ce départ a provoqué une évasion massive : sur 24 000 résidents, le camp s’est vidé de sa majeure partie, incluant 6 300 femmes et enfants de djihadistes étrangers, créant une situation de chaos total. Ainsi bien que le ministère des Affaires étrangères déclare qu’aucun Français ne figure parmi les évadés à ce jour, l’incertitude demeure sur la destination de milliers d’autres individus radicalisés désormais en liberté. Cela illustre une désescalade totalement surévaluée, en effet malgré l’accord de cessez-le-feu du 30 janvier, les tensions restent vives à Hassaké, ville dans laquelle plus de 134 000 personnes ont été déplacées suite aux affrontements avec les forces kurdes. Le 6 février, des survols de drones et des échanges de tirs à l’arme légère ont été signalés sur la colline stratégique de Tell Kawkab, prouvant que le retrait mutuel des forces peine à se concrétiser. Ce désengagement américain coïncide avec une extension sans précédent de l’autorité de Damas sur les territoires orientaux, autrefois sous administration autonome. Ces récents événements ont aggravé les craintes qu’ont les minorités chrétiennes sur une possible reprise du conflit entre Damas et le Rojava au nord-est du pays.

En effet, les forces et civils kurdes composés par une grande partie de femmes ne sous-estiment pas le risque de confrontation du régime islamiste dans leur réalité quotidienne, risquant de porter atteinte à des années de combat pour des lois en faveur de la protection des femmes. Plus globalement en mars 2026, une décision du pouvoir de restreindre la consommation et distribution d’alcool va dans ce sens de réduction de certaines libertés individuelles. Ce 22 mars, plusieurs centaines de manifestants, en majorité des quartiers chrétiens, ont manifesté à Damas contre cette décision. Le pouvoir central quant à lui justifie une volonté « d’éliminer les pratiques contraires aux bonnes mœurs » et de répondre à des plaintes de citoyens. Ce basculement s’appuie également sur le soutien de Washington au processus d’intégration des milices kurdes au sein des forces régulières syriennes, une mutation structurelle actée par l’accord bilatéral de la fin janvier 2026. Pour la diplomatie américaine, la mission historique des forces kurdes en tant que point d’ancrage de la lutte contre l’État islamique serait arrivée à son terme, dès lors que le président Ahmed Al-Charaa a formellement engagé la Syrie dans la coalition internationale antijihadiste.

Les stigmates toujours intacts de la guerre civile syrienne

Ainsi, touché par des contradictions internes, des tensions intercommunautaires non apaisées, voire pour certains encouragées dans certains cas, le gouvernement syrien a encore un long chemin de reconstruction à parcourir. Une reconstruction éminemment victime d’une longue période de guerre civile. Cette dernière a pour visage -en partie- celle de la minorité chiite des Alaouites, de l’ancien dirigeant Bachar-Al Assad et une partie importante des anciennes élites du pays. Concentrés essentiellement dans la ville de Homs, les Alaouites ont été à plusieurs reprises victimes de lynchages depuis la chute de l’ancien dirigeant. A ce sujet, un habitant de la ville, Liman Assad a fondé l’association Homs Capitale de la Paix. Selon lui, « l’idée que personne ne doit rejeter l’autre commence à s’imposer. Mais pour que cela fonctionne, il faut demander des comptes à tous les camps. Il faut juger les gens qui ont commis des massacres pendant l’ancien régime, mais aussi ceux qui en ont commis depuis le changement à la tête de l’État« .

Les répercussions de l’embrasement régional

A cela, se rajoutent les répercussions politiques, militaires et économiques de la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février 2026, puis les attaques qui ont suivi de la part de l’État hébreu envers le Liban. Davantage que la Turquie par exemple, la Syrie est impactée en premier lieu économiquement par ce conflit, du fait de son statut fragile, la déstabilisation de l’Iran et de son environnement proche a ralenti de manière non négligeable la reconstruction de l’État syrien. En effet, comme le soulignent Imad Khillo et Jean Marcou, Al-Charra doit faire un jeu d’équilibriste, en gardant sa relation américaine intacte, tout en restant cohérent dans sa position de dénonciation des victimes civiles de l’État hébreu principalement au Liban. Il en est de même pour les différentes communautés du pays ; ainsi les Kurdes se sont bien gardés de soutenir les Américains au vu des récents revirements les concernant. L’impopularité du conflit au sein de la société américaine et son impact sur le blocage du détroit d’Ormuz, sont des facteurs qui pourraient permettre à la Syrie de jouer la montre sur son action, ou son inaction. De plus, il faut souligner que de l’autre côté du spectre, la Russie possède toujours ses bases syriennes hautement stratégiques, dont celle de Tartous ce qui ajoute aux tensions pour Damas.

L’économie du pays est touchée, ne serait-ce que par un ralentissement des reconstructions, et des projets d’investissements d’État voisins (l’Arabie Saoudite) susceptibles d’être annuler. En outre, il faut compter sur les répercussions d’un point de vue matériel, entre les débris des drones iraniens Shahed à la frontière, et les frappes récurrentes de la part d’Israël contre des infrastructures du régime syrien ou plus rarement de la part de milices pro-iraniennes, le pays se retrouve pris en étau mais est encore loin de l’engrenage. Par conséquent, dès début mars, Damas a pris les devants en déployant des centaines de forces militaires à la frontière libanaise en espérant y contenir les différents dommages collatéraux liés aux déplacements de population (trafics de drogues, humains, risque sécuritaire).

Une normalisation à marche forcée ?

La levée des sanctions internationales et le début du retrait américain semblent être un pari sur la capacité d’Ahmed al-Charaa à incarner une alternative stable et sécuritaire. Toutefois, la simultanéité de ces événements pose un risque majeur : celui d’une normalisation diplomatique qui devancerait la réalité des capacités de l’État syrien. Le nouveau régime doit désormais prouver qu’il peut sécuriser et contrôler son territoire contre une insurrection djihadiste revigorée par les évasions d’Al-Hol, tout en intégrant les forces kurdes sans déclencher un conflit civil de grande ampleur. A cela se rajoute le conflit américano-israélo-iranien embrasant la région, jouant un jeu d’équilibriste vital pour sa survie, Damas doit parvenir à limiter les répercussions de la guerre à ses frontières.  La crédibilité internationale du nouveau régime ne tiendra pas sur des accords onusiens donc, mais bien sur sa capacité à réussir cette reconstruction économique et sociale dans un contexte géopolitique hautement instable.

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