Criminalité
Equateur

Trafic de drogues international – Point de situation au 26/01/24

Publié le 26/01/2024
7 min de lecture
Par Elisabeth Nagy Nagy
Monde

L’affaire des Métastases, ou comment le bureau du procureur équatorien tente de sortir du joug des gangs qui gangrènent les organes politiques, policiers et judiciaires du pays. Le 14 décembre 2023, la procureure générale Diana Salazar Méndez et son bureau, ont lancé la plus grande opération judiciaire contre des fonctionnaires et des opérateurs des organes politiques, policiers et judiciaires prétendument liés au trafic de drogue en Equateur.

Des organes judicaires, politiques et policiers corrompus jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. 

En effet, à la suite de l’assassinat en prison du narco-criminel Leandro Norero, le 3 octobre 2022, des téléphones saisis dans sa cellule ont été placés sous la garde de la police et du bureau du procureur. Plusieurs mois plus tard, et grâce à l’aide d’un collaborateur externe, la police a réussi à infiltrer une partie de la messagerie cryptée utilisée sur les téléphones et par laquelle échangeait les narco-trafiquants concernant leurs différents trafics.

Ces investigations ont révélé l’implication de très hauts membres du système politique et judiciaire équatorien tels que l’ancien député Ronny Aleaga, la maire de Simón Bolívar, María Fernanda Vargas ou encore Alexandra Arce, membre de l’Assemblée. Après le meurtre de Leandro Norero, une vidéo a également fuité montrant les liens du narco-trafiquant avec Claudia Garzón, membre de la commission de pacification des prisons créée par Guillermo Lasso, ancien président d’Equateur accusé de corruption. Les médias ont rapidement qualifié cette affaire judiciaire comme le plus grand « complot de corruption du pays ».

Une violence endémique

En effet, depuis de nombreuses années, les forces de police du pays ont été infiltrées par des membres du crime organisé. Des membres des forces de police auraient vendu des armes aux gangs et servi de gardes du corps aux barons de la drogue. Par ailleurs, des membres du système judiciaire équatoriens auraient aidé les narco-trafiquants en amoindrissant leur peine, ou en les rendant nulles. En 2021, l’ambassadeur des États-Unis en Équateur, Michael Fitzpatrick, avait tiré la sonnette d’alarme sur la corruption de la police, avertissant que des « narco-généraux » s’employaient activement à faire échouer d’importantes affaires criminelles. Les États-Unis ont alors annulé les visas de 19 hauts fonctionnaires de police. Trois d’entre eux ont été soupçonnés de liens avec le crime organisé après un examen interne, selon l’ancien ministre de l’Intérieur d’Equateur, Patricio Carrillo.

Depuis l’entrée en fonction du président sortant Guillermo Lasso en 2021, la violence a augmenté de plus de 300 % dans le pays, ce qui constitue de loin l’augmentation la plus importante en Amérique latine, et plaçant le pays dans le top 10 des pays les plus dangereux de la région andine. Le taux d’homicide est passé de 6,9 pour 100,000 habitants en 2019, à 46 pour 100,000 habitants en 2023. Les assassinats ont également augmenté de 800 % entre 2018 et 2023. L’augmentation de ces taux de violence s’explique principalement par les guerres de pouvoir et de territoire que se mènent les gangs sous fond de trafics de drogue, d’extorsions, de trafics d’êtres humains et de trafics d’armes. L’Equateur, fort de ses 8 ports et de sa position stratégique en Amérique Latine, est devenu la plaque tournante du transport de cocaïne produite au Mexique et au Pérou vers les USA et l’Europe. En 2023, 220 tonnes de cocaïne y ont été saisies. Ce marché, représentant plusieurs milliards de dollars par an, a permis à de nombreux gangs équatoriens tels que Los Choneros et Los Lobos, de développer un véritable arsenal de guerre, supérieur à celui que possède la police du pays, et de faire régner leurs lois une grande majorité de villes et prisons du pays.

Une impunité générale

Ainsi, et bien que la police et le système judiciaire équatorien tentent de lutter contre ces gangs, dont les affrontements tuent des centaines de civils chaque année, les moyens de défense de la police restent insuffisants. À titre d’exemple, les places en prison manquent. Avec à peine plus de 30,000 places disponibles pour plus de 31,000 détenus, ces prisons sont le vecteur de la prolifération des gangs, dans lesquelles ils y appliquent leurs lois, devenant au fil des années, une place de non-droit et des points centraux d’organisations criminelles. Par ailleurs, lorsque que l’affaire des Métastases a été révélée au grand public fin 2023, s’en ai suivi la « disparation » de prison des deux chef de cartels les plus dangereux du pays, Adolfo Macias dit « Fito », à la tête de l’organisation criminelle la plus importante du pays Los Choneros, et aujourd’hui considéré comme l’« ennemi public numéro 1 en Équateur », et Fabricio Colón Pico, lié au gang Los Lobos. Leurs fuites ont déclenché des vagues de violences partout dans le pays, et notamment des mutineries et des prises d’otages de gardiens dans plusieurs établissements pénitentiaires du pays, ainsi qu’à une prise d’otage en direct sur une chaîne de télévision.

En réponse, le président nouvellement élu fin 2023, Daniel Noboa, a déclenché l’état d’urgence dans le pays le 9 janvier dernier. L’armée a ainsi été autorisée à participer pendant 60 jours au maintien de l’ordre dans les rues et les prisons du pays, où un couvre-feu a été mis en place entre 23 heures et 5 heures (heure locale). Cependant, la violence ne s’est pas tarie, et les gangs semblent aujourd’hui prêts à tout pour protéger leurs territoires et leurs « affaires ». L’assassinat du procureur anti-mafia, César Suárez, le 18 janvier dernier, en est l’exemple concret. Son assassinat en pleine rue et en pleine journée sonne comme une menace directe adressée au bureau du procureur et à quoiqu’onques s’opposerait aux gangs. César Suárez enquêtait notamment sur les gangs et la prise d’otages qui avait eu lieu dans les studios d’une chaîne de télévision le 9 janvier dernier. Cet assassinat fait suite à une longue série comme avec le meurtre du procureur Leonardo Palacios en juin dernier, tué par des hommes armés dans la ville de Duran, ville voisine de Guayaquil. Diana Salazar a également fait état de menaces directes de mort de la part du cartel Los Lobos.

Mise en place de mesures drastiques 

Ainsi, le 10 janvier dernier, le président Daniel Noboa a publié un décret désignant 22 gangs de trafiquants de drogue comme des groupes terroristes et autorisant l’armée équatorienne à « neutraliser » les factions criminelles « dans les limites du droit humanitaire international« . Le président a adopté une position plus dure, promettant d’utiliser l’armée pour patrouiller dans les ports, les aéroports et les autoroutes afin de réprimer les gangs. Il envisage même d’exiler les criminels les plus dangereux sur des navires-prisons en mer. Daniel Noboa prévoit également de mettre en place le « Plan Phoenix«  pour la sécurité, qui comprend la création d’une nouvelle unité de renseignement, des armes tactiques pour les forces de sécurité, de nouvelles prisons de haute sécurité et le renforcement de la sécurité dans les ports et les aéroports. Ce plan coûtera quelque 800 millions de dollars, a-t-il déclaré, mais les États-Unis fourniront 200 millions de dollars en nouvelles armes pour l’armée équatorienne.

A l’instar des mesures mises en place en Honduras et au Salvador pour lutter contre les narco-trafiquants et la violence omniprésente dans leur pays, Daniel Noboa fait de la lutte contre le trafic de drogue et les narco-trafiquants sa priorité pour les mois à venir. Cependant, le manque de moyen humain et financier, et la corruption systémique des organes policiers et judiciaires d’Equateur pourrait être un frein à cette lutte.

À propos de l'auteur

Photo de Elisabeth Nagy Nagy

Elisabeth Nagy Nagy

Biographie non renseignée

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Arctique
Italie
+ 2
il y a 19 jours
En savoir plus
Energie
Iran
+ 2
il y a 20 jours
En savoir plus
Arctique
Défense
+ 2
il y a 2 mois
En savoir plus
Diplomatie
Humanitaire
+ 1
il y a 2 mois
En savoir plus
Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic