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Le Forum du Cercle Arctique à Rome : dialogue fragile dans un Arctique fracturé

Publié le 26/06/2026
7 min de lecture
Par Clément Martin
Monde
La ministre italienne de la Recherche, Anna Maria Bernini, lors du Forum du Cercle Arctique à Rome, mars 2026. Source : X / Arctic Circle

La ministre italienne de la Recherche, Anna Maria Bernini, lors du Forum du Cercle Arctique à Rome, mars 2026. Source : X / Arctic Circle

Les 3 et 4 mars 2026, c’est au siège du Conseil National de la Recherche à Rome que s’est tenu le Forum du Cercle Arctique (Arctic Circle Forum), espace de dialogue sur l’Arctique né en 2013 à Reykjavik, réunissant décideurs politiques, chercheurs, représentants autochtones et industriels autour des enjeux polaires.

Bien que située à plus de 3 000 km du cercle polaire, l’Italie a accueilli cette édition en réunissant plus de 500 participants venus de plus de 40 pays. Ce déplacement géographique traduit l’intérêt croissant porté par les acteurs non-arctiques concernant les enjeux d’une région qu’ils jugent désormais stratégique.

Dans un contexte marqué par le ralentissement des activités du Conseil de l’Arctique depuis 2022 et par les tensions autour du Groenland, Rome s’est imposée comme un espace de dialogue de substitution entre ambitions scientifiques affichées et fractures géopolitiques non résolues.

Rome comme carrefour : quand l’Arctique devient affaire mondiale

Le choix de la capitale italienne n’est pas isolé : depuis 2023, le Forum du Cercle Arctique a pris place dans différentes grandes métropoles éloignées de la région, parmi lesquelles Tokyo, New Delhi, Berlin et désormais Rome.

Créé en 2013 à Reykjavik par l’ancien président islandais Ólafur Ragnar Grímsson, l’objectif initial du forum était d’offrir un espace de dialogue informel entre les huit États riverains de la région polaire, en marge des canaux diplomatiques classiques. En s’installant dans des capitales non-arctiques, le forum illustre le souhait des puissances extérieures de s’impliquer davantage dans les dynamiques de cette région.

L’Italie n’est géographiquement pas un État arctique, cependant elle entend ne pas en être absente. Position mise en lumière par la sous-secrétaire à la Défense Isabella Rauti lors de l’Assemblée du Cercle Arctique à Reykjavik en octobre 2025.

Cet intérêt n’est pas nouveau : il s’inscrit dans une longue tradition d’explorations polaires, incarnée par Umberto Nobile et le duc des Abruzzes, ce qui a conduit Rome à obtenir le statut d’observateur au Conseil arctique dès 2013.

Le 16 janvier 2026, six semaines avant le Forum, les ministères des Affaires étrangères, de la Défense et des Universités ont conjointement présenté la nouvelle stratégie arctique italienne. Elle est articulée autour de la sécurité, de la recherche scientifique et du développement économique, que Rome présente comme un jalon dans son engagement dans la région.

Parmi les intervenants du Forum figuraient la secrétaire parlementaire canadienne Mona Fortier, la ministre finlandaise des Affaires étrangères Elina Valtonen et le ministre norvégien Eivind Vad Petersson. Leur présence fait du Forum un espace de dialogue politique autant que scientifique. Isabella Rauti, sous-secrétaire italienne à la Défense, responsable des environnements arctique et antarctique, participait également au Forum : sa présence traduisait la volonté du gouvernement italien d’intégrer la dimension sécuritaire au dialogue scientifique.

La composition du Forum traduit ainsi l’élargissement du Cercle Arctique à des acteurs qui n’en sont pas riverains, mais qui entendent peser sur son avenir. Elle pose aussi, en creux, la question de ceux qui n’y figurent pas, notamment la Russie, dont l’absence dit autant sur les fractures arctiques que la présence de tous les autres.

La science comme langage diplomatique de substitution

Le rôle premier du Forum de Rome était d’être un espace de dialogue scientifique autour de sujets tels que le changement climatique, la recherche polaire et les droits des peuples autochtones. Cette dimension scientifique est particulièrement importante dans un contexte marqué par la paralysie du Conseil de l’Arctique depuis 2022.

La science s’impose comme le dernier espace où la coopération reste possible entre des États que les fractures géopolitiques, notamment la guerre en Ukraine, ont séparés. C’est précisément sur ce terrain que l’Italie a structuré son approche de l’Arctique : sa stratégie de janvier 2026 place la recherche scientifique au fondement de son engagement dans la région. Cependant, la vocation scientifique affichée ne signifie pas que le Forum est apolitique.

La participation canadienne au Forum en est l’illustration immédiate. Mona Fortier, secrétaire parlementaire de la ministre des Affaires étrangères, a choisi d’ouvrir les débats sur la souveraineté autochtone : un sujet scientifique en apparence, mais éminemment politique. La question autochtone occupe une place importante au sein de la politique arctique canadienne. Pour Ottawa, c’est un argument de légitimité territoriale dans le Grand Nord, notamment face aux pressions américaines sur le Groenland et à la remilitarisation russe.

Mona Fortier a prononcé l’allocution d’ouverture d’une table ronde réunissant des dirigeants autochtones : un choix cohérent avec la politique arctique canadienne construite sur la consultation avec les Inuits, les Premières Nations et les Métis, dans un pays où plus de 50% de la population arctique est autochtone. Ce faisant, Ottawa pose la présence autochtone comme fondement juridique et politique de sa souveraineté sur l’Arctique.

La science et les droits autochtones deviennent ainsi un langage diplomatique, permettant de maintenir un dialogue sans avoir à aborder les sujets qui divisent réellement : la militarisation, les routes arctiques et le partage des ressources.

Les failles du dialogue : quand la géopolitique reprend ses droits

Le Forum de Rome a démontré que le dialogue arctique pouvait subsister malgré les fractures géopolitiques, mais il n’a pas démontré qu’il pouvait les résoudre. La principale fracture est la paralysie du Conseil de l’Arctique depuis 2022. En réponse à l’invasion de l’Ukraine, les sept membres occidentaux ont suspendu leur participation aux réunions politiques de haut niveau, privant la région de son principal espace de gouvernance collective. Si certains groupes de travail continuent de fonctionner, le dialogue politique entre les huit États arctiques est, lui, interrompu.

C’est précisément ce vide que le Forum de Rome tente de combler, sans pour autant pouvoir s’y substituer : il reste un espace de dialogue, sans mandat de gouvernance ni réelle capacité de décision.

Ce vide est d’autant plus préoccupant que la Russie, première puissance militaire arctique, n’apparaît pas parmi les participants identifiés du Forum. Dans un contexte marqué par la remilitarisation de la région par Moscou, son absence est révélatrice. Elle illustre les limites d’un dialogue qui se tient sans l’acteur qui transforme le plus radicalement la région. 

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, cette dynamique s’est encore accélérée. La Route maritime du Nord constitue pour Moscou un axe vital, à la fois pour l’exportation de ses hydrocarbures vers ses partenaires asiatiques et pour contourner les sanctions économiques occidentales. Le Forum de Rome, certes utile pour préserver le dialogue, ne peut prétendre peser sur les dynamiques qui reconfigurent réellement la région.

Les tensions arctiques ne se limitent plus à la fracture russo-occidentale : elles traversent désormais le camp occidental lui-même. Ce constat s’est accentué avec les revendications du président américain Donald Trump sur le Groenland, qui ont semé la méfiance au sein même de l’alliance transatlantique. En réponse, le Canada et les pays nordiques ont amorcé un rapprochement, concrétisé par le sommet d’Oslo de mars 2026, réunissant le Canada, le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède autour de questions liées à la souveraineté arctique. Ottawa a par ailleurs inauguré un consulat à Nuuk, capitale du Groenland — signal diplomatique fort dans un contexte où l’île est devenue un objet de tensions entre alliés. 

Le Forum de Rome s’est donc tenu dans un Arctique en pleine recomposition, où des fractures apparaissent au sein même du camp occidental, rendant tout dialogue global d’autant plus fragile.

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