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Gaza : l’impasse de la reconstruction

Publié le 18/05/2026
6 min de lecture
Par Nans AMAIL
Monde
Déplacement forcé de Palestiniens dans la bande de Gaza - 29 janvier 2025. Auteur : Jaber Jehad Badwan Source : Wikimédia

Déplacement forcé de Palestiniens dans la bande de Gaza - 29 janvier 2025. Auteur : Jaber Jehad Badwan Source : Wikimédia

Le 14 mai 2026, alors que la Journée de Jérusalem voyait des jeunes Israéliens défiler dans la vieille ville de Jérusalem, une agence des Nations Unies publiait un rapport sur la reconstruction de Gaza à partir de ses propres décombres. Ces deux événements simultanés illustrent l’écart croissant entre les dynamiques sur le terrain et les tentatives onusiennes d’amorcer une réflexion sur l’avenir de l’enclave palestinienne.

 Gaza, le point sur une situation humanitaire dramatique

Le cessez-le-feu entré en vigueur en octobre 2025 n’a pas mis fin aux hostilités. Entre octobre 2025 et mars 2026, l’armée israélienne a violé l’accord des centaines de fois. Ainsi, les opérations militaires israéliennes à Gaza, pilonnages, démolitions militarisées et frappes aériennes, se sont poursuivies. Pour ne faire qu’aggraver la situation, les autorités israéliennes ont implémenté une nouvelle frontière arbitraire à l’intérieur de Gaza, la « ligne orange« , une zone tampon illégale dont les limites sont invisibles pour les habitants et dont le franchissement a déjà coûté la vie à plusieurs civils.

La situation humanitaire est de son côté critique. Le ministère de la Santé de Gaza fait état de 630 morts palestiniens entre la signature du cessez-le-feu en octobre 2025 et fin février 2026, dont 202 enfants, s’ajoutant aux plus de 72 000 personnes tuées depuis le 7 octobre 2023. Si l’état de famine déclaré en août 2025 a officiellement été levé en décembre, la population reste confrontée à une insécurité alimentaire aiguë, et 90 % des habitants de Gaza vivent au milieu des gravats. Plus de 1 000 patients souffrant de maladies, dont des cancers, n’ont pu être traités depuis le début de l’année 2026, les autorités israéliennes ayant refusé l’entrée de fournitures médicales.

C’est dans ce contexte que le rapport conjoint ONU-UE-Banque mondiale chiffre à 71,4 milliards de dollars les besoins de reconstruction sur dix ans, et à plus de 1,7 milliard de dollars les seuls coûts de déblaiement des 68 millions de tonnes de débris.

Le plan de reconstruction par les débris : limites techniques et enjeux politiques

C’est dans ce contexte que le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) a publié son rapport du 14 mai 2026. Face aux millions de tonnes de débris accumulés, plusieurs scénarios sont à l’étude, parmi lesquels le recyclage des gravats pour étendre le littoral méditerranéen ou créer des îles artificielles au large de Gaza.

Les limites de cette proposition sont cependant rapidement posées par le PNUE lui-même. Le plan arabo-islamique de reconstruction prévoit la réhabilitation de 14 km² de terres, nécessitant près de 200 millions de mètres cubes de granulats. Sur ce volume, seuls environ 10 millions de mètres cubes pourraient provenir de débris recyclés, soit à peine 5 % des besoins. Même avec un taux de recyclage supérieur à 50 %, les gravats ne couvriraient qu’environ 10 % des besoins estimés. À cela s’ajoute l’interdiction par Israël, pour des raisons de sécurité, de l’acheminement des équipements lourds nécessaires aux opérations.

Cette initiative onusienne intervient dans un contexte de concurrence ouverte sur la vision de l’après-Gaza. Jared Kushner, gendre de Donald Trump, a présenté à Davos en janvier 2026 un projet de réaménagement total de l’enclave, incluant hôtels de luxe, gratte-ciels et hubs de transport modernes, sans consultation des populations gazaouies. Des experts ont souligné qu’une telle logique, doublée de la création d’îles artificielles, effacerait la topographie et le cadastre existants de Gaza. Les évaluations de l’ONU indiquent par ailleurs que le seul déblaiement des débris pourrait durer jusqu’en 2032, faisant de ce délai un levier politique de fait sur les contrats et les conditions de la reconstruction.

Les réalités politiques qui bloquent toute perspective

L’ONU et l’Union européenne ont rappelé que la reconstruction devait être dirigée par les Palestiniens, et que sans cessez-le-feu durable, sans accès humanitaire facilité et sans libre circulation des personnes et des biens, ni le redressement ni la reconstruction ne peuvent réussir.

Or les actes israéliens en Cisjordanie, concomitants à la guerre de Gaza, dessinent une trajectoire inverse. Le 8 février 2026, le cabinet de sécurité israélien a approuvé une série de mesures foncières étendant le contrôle israélien aux zones A et B, théoriquement sous administration palestinienne en vertu des accords d’Oslo. Ces mesures autorisent notamment les Israéliens à acheter directement des terres en Cisjordanie et ouvrent au public l’accès aux registres fonciers jusqu’ici confidentiels.

La haute responsable onusienne Rosemary DiCarlo a qualifié ces décisions d’étape vers une annexion progressive de facto de la Cisjordanie. Ce n’est pourtant aucunement surprenant, dès septembre 2025, le  Premier ministre Netanyahou avait déclaré qu’il n’y aurait pas d’État palestinien, une déclaration qui ne fait que s’empiler parmi des dizaines indiquant une direction claire vers un objectif d’éradication de toute trace du peuple palestinien.

La Journée de Jérusalem du 14 mai 2026 s’est inscrite dans ce même contexte. Des dizaines de milliers d’Israéliens ont défilé dans la vieille ville pour célébrer ce que les autorités israéliennes présentent comme la réunification de la ville après la conquête de Jérusalem-Est en 1967. Des participants ont scandé des slogans anti-arabes, tambouriné sur les devantures des commerçants palestiniens contraints de fermer boutique, et collé des autocollants portant l’inscription « Gaza est à nous pour toujours ». Pour rappel, L’ONU ne reconnaît pas l’annexion de Jérusalem-Est et la juge illégale au regard du droit international, un fait qui n’a jamais été respecté par Israël ni par son allié de toujours, Washington.

La question de la reconstruction de Gaza se heurte ainsi à une contradiction que les propositions techniques onusiennes ne peuvent résoudre seules. La Commission d’enquête internationale indépendante mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a estimé qu’Israël commet un génocide à Gaza, reprochant notamment le meurtre d’un nombre sans précédent de Palestiniens, l’imposition d’un blocus humanitaire ayant conduit à la famine et la destruction systématique des hôpitaux et des écoles. Sur ce fond, les discussions sur les débris et les îles artificielles posent une question que les rapports techniques ne formulent pas encore explicitement : celle de l’existence d’une autorité palestinienne souveraine pour décider de l’avenir de son propre territoire.

À propos de l'auteur

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Nans AMAIL

Nans Amail est étudiant en Master de Relations Internationales, Sécurité et Défense. Passionné par la diplomatie multilatérale et le rôle des organisations internationales, il se spécialise dans l’étude des Nations Unies face aux menaces contemporaines et hybrides. Au sein d’EURASIAPEACE, il analyse l’évolution des formes de conflictualité et la capacité d’adaptation des institutions onusiennes.

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