NANOOK-NUNALIVUT 2026 : le Canada affirme sa puissance arctique

Déploiement d'un obusier M777 à Cambridge Bay, opération NANOOK-NUNALIVUT 2026, Canada. Source : Caporale-chef Sarah Morley, Défense nationale
Du 4 février au 18 avril 2026, s’est déroulée l’opération NANOOK-NUNALIVUT 2026 (NA-NU 26) dans le cadre de l’opération NANOOK, exercice annuel qui constitue la plus importante opération des Forces armées canadiennes en Arctique.
Cette édition 2026 prend place dans un contexte de recomposition géopolitique rapide, entre remilitarisation russe, intérêt chinois pour la région et regain des tensions autour du Groenland. NANOOK-NUNALIVUT 2026 constitue un signal fort : celui d’un Canada qui entend s’affirmer comme acteur incontournable des dynamiques arctiques.
NA-NU 2026 : une opération qui change d’échelle
L’édition 2026 de l’opération NANOOK-NUNALIVUT marque une rupture nette avec les années précédentes ; elle constitue la plus importante opération hivernale jamais menée dans le cadre de NANOOK depuis son lancement en 2007. C’est près de 1300 militaires canadiens ainsi que 200 véhicules qui ont été mobilisés lors d’exercices terrestres, aériens et interarmées sur un espace s’étendant des Territoires du Nord-Ouest, au Yukon et au Nunavut, jusqu’aux provinces de Colombie-Britannique, d’Alberta et du Manitoba.
L’ampleur logistique et géographique de cet exercice démontre la volonté de l’État canadien de projeter et de maintenir une force opérationnelle importante dans des conditions environnementales extrêmes et sur l’ensemble du territoire canadien.
Au-delà des chiffres, c’est le choix des équipements déployés qui révèle la nouvelle dimension qu’a prise l’opération. Les forces armées canadiennes ont en effet déployé deux obusiers M777 de 155mm depuis la base de Shilo, au Manitoba, jusqu’à Cambridge Bay sur l’île Victoria, soit une distance de plus de 3500 km. Le trajet n’a pas uniquement été réalisé par voie aérienne, le convoi a d’abord rejoint Yellowknife par voie terrestre, en étant confronté aux routes glacées et aux températures polaires, avant d’être acheminé par avion vers l’Extrême-Arctique.
Ce déploiement visait à démontrer la capacité de mobilisation des forces armées canadiennes en Arctique et dans n’importe quelles conditions. Le choix des obusiers revêt une signification particulière, ce ne sont pas de simples équipements de surveillance ou de patrouille, ce sont des pièces d’artillerie de combat. En choisissant de les déployer au cœur de l’archipel arctique, le Canada considère l’Arctique comme un espace stratégique de projection de puissance qu’il n’entend pas seulement surveiller mais également défendre.
La dimension internationale de l’opération constitue un signal politique fort. Quatre alliés étrangers que sont la Belgique, le Danemark, la France et les États-Unis, ont été invités à prendre part à l’exercice aux côtés du Canada. De plus, l’opération NA-NU 26 s’est intégrée au programme de vigilance renforcée Arctic Sentry de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), un dispositif de surveillance et de présence militaire collective dans la région arctique. Dès lors, l’opération NANOOK, à l’origine strictement nationale, devient un élément d’une stratégie de défense arctique collective. Cette internationalisation reflète une perception partagée de la menace par les membres de l’Alliance, et positionne l’Arctique comme un espace stratégique nécessitant une implication collective coordonnée.
Un environnement stratégique transformé
L’opération NA-NU 26 s’inscrit dans un contexte marqué par la remilitarisation accélérée de l’espace arctique par la Russie. Principale puissance militaire de la région, Moscou dispose de la plus grande flotte de brise-glaces au monde, dont plusieurs à propulsion nucléaire, ainsi que de nombreuses bases militaires modernes, de systèmes de missiles S-300 et S-400 et de bases aériennes pouvant accueillir des appareils à capacité nucléaire.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, cette militarisation s’est encore intensifiée. La Russie cherche à sécuriser la Route maritime du Nord, axe vital pour l’exportation de ses hydrocarbures vers ses partenaires asiatiques et pour contourner les sanctions économiques occidentales. Pour Ottawa, cette dynamique est préoccupante ; elle se déroule aux portes de l’archipel arctique canadien, dans un espace dont la souveraineté est déjà disputée. Ces pressions structurelles confèrent à l’opération NANOOK-NUNALIVUT 2026 sa dimension stratégique.
Aux côtés de la Russie, un nouvel acteur tend à s’imposer progressivement dans la région arctique : la Chine. En effet, bien que géographiquement éloignée de la région, Pékin manifeste un intérêt croissant pour les dynamiques arctiques. En janvier 2018, la Chine a publié son livre blanc sur sa politique arctique, dans lequel elle se définit comme un État proche de l’Arctique (near-Arctic State), et a lancé son projet de Route de la soie polaire, volet arctique de son initiative des nouvelles routes de la soie.
Sur le plan économique, des entreprises chinoises investissent dans des projets gaziers russes. Par ailleurs, selon le NORAD, le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, les incursions russes et chinoises sont devenues de plus en plus fréquentes ; des bombardiers des deux nations ont mené des patrouilles communes à proximité de l’Alaska en 2024. La menace chinoise, bien que moins immédiate que la menace russe, ne peut être ignorée par Ottawa, ce qui renforce encore davantage l’importance stratégique d’une opération comme NANOOK.
Finalement, ce sont peut-être les États-Unis qui ont le plus contribué à déstabiliser l’ordre arctique. Les revendications de Donald Trump sur le Groenland ont fragilisé la relation entre Ottawa et Washington, accélérant par la même occasion le rapprochement entre le Canada et les pays nordiques. En mars 2026, Canada, Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède se sont réunis à Oslo lors d’un sommet pour approfondir leur coopération militaire et promouvoir la souveraineté arctique.
Par ailleurs, le Canada a inauguré un consulat à Nuuk, capitale du Groenland, et est entré en discussions avec les autorités danoises pour exporter le modèle des Rangers canadiens, unité de réserve assurant une présence permanente dans les régions arctiques isolées. Face aux menaces russe, chinoise et désormais américaine, le Canada se voit contraint de repenser sa stratégie arctique, ce qu’illustre parfaitement l’opération NANOOK-NUNALIVUT 2026.
Derrière la démonstration : les failles persistantes
L’opération NA-NU 26 ne peut cependant masquer les fragilités structurelles qui subsistent. Sur le plan logistique, Cambridge Bay n’est accessible que par voie aérienne et ne dispose d’aucune infrastructure militaire permanente. Cette dépendance au CC-130J Hercules illustre bien à elle seule les limites de la projection des forces canadiennes dans l’Arctique. Sur le plan capacitaire, les satellites de la constellation RADARSAT, lancés en 2019, arrivent en fin de vie, obligeant le Canada à s’appuyer sur des agences spatiales étrangères, notamment japonaise et européenne, pour maintenir une surveillance continue de cet espace. De plus, le Canada ne bénéficie d’aucun sous-marin moderne capable de naviguer dans les eaux arctiques.
Bien qu’ayant franchi, au cours de l’année 2025, l’objectif de l’OTAN des 2 % du PIB consacrés à la défense, cet effort semble tardif tant les besoins de modernisation et d’infrastructure sont conséquents. NANOOK-NUNALIVUT 2026 est donc un signal fort, mais il est pour l’heure insuffisant : le Canada a encore besoin d’investir davantage dans ses capacités arctiques s’ il veut tenir tête à Moscou, Washington ou Pékin.
À propos de l'auteur
Clément Martin
Biographie non renseignée



