Les Nations Unies face aux crises énergétiques

Les Nations Unies face aux crises énergétiques - Xuthoria - Wikimedia Commons
Le 23 juin 2026, à l’occasion de la Semaine de l’action climatique de Londres, le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a présenté une feuille de route en sept points visant à accélérer la sortie mondiale des énergies fossiles. Le Secrétaire général a souligné que la dépendance mondiale au pétrole alimentait à la fois la crise climatique et une crise de souveraineté énergétique, cette dernière étant directement liée aux perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et au conflit opposant l’Iran, Israël et les États-Unis. Ce lien explicite entre agenda climatique et instabilité géopolitique structure l’ensemble du plan d’action climatique.
L’urgence climatique réaffirmée depuis Londres
Sur le plan des émissions, l’objectif fixé est clair : atteindre le pic immédiatement, puis la neutralité carbone d’ici 2050. Le G20, responsable d’environ 80 % des émissions mondiales, doit montrer la voie. Pour y parvenir, Guterres appelle à mettre fin aux subventions publiques accordées aux nouveaux projets fossiles et à taxer les bénéfices excédentaires du secteur, rappelant que les huit plus grandes entreprises de combustibles fossiles ont déclaré avoir empoché 6,5 milliards de dollars supplémentaires au seul premier trimestre 2026. Ces ressources doivent financer la transition et soutenir les populations les plus exposées.
La justice climatique constitue précisément le fil directeur du plan. Les pays africains ne reçoivent que 2 % des investissements mondiaux dans les énergies propres, alors qu’ils possèdent 60 % des meilleures ressources solaires de la planète. Face à ce déséquilibre, les pays développés doivent honorer leurs engagements avec une trajectoire claire vers le triplement du financement de l’adaptation, et des mesures concrètes pour mobiliser 1 300 milliards de dollars par an d’ici 2035. Le Secrétaire général cible également les grandes entreprises d’intelligence artificielle, dont les centres de données devront être alimentés en énergie renouvelable d’ici 2030. D’ici cette date, leur consommation en eau pourrait atteindre l’équivalent des besoins de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne pendant un an.
Ce cadre normatif ambitieux se heurte cependant à une réalité que Guterres lui-même nomme depuis Londres. En effet, la guerre au Moyen-Orient a déclenché ce qu’il qualifie de mère de tous les chocs énergétiques, comparable à la crise pétrolière des années 1970. Ainsi, les ambitions climatiques onusiennes sont indéniablement liées avec les conflits actuelles. Ces derniers redessinent les conditions mêmes dans lesquelles la transition peut, ou ne peut pas, s’opérer.
La crise d’Ormuz et des énergies fossiles
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une offensive contre l’Iran, déclenchant une guerre régionale au Moyen-Orient. En représailles, Téhéran a bloqué la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz, passage clé pour le commerce mondial d’hydrocarbures. La fermeture a duré près de quatre mois avant qu’un protocole de sortie de crise ne soit signé à la mi-juin, sous médiation pakistanaise.
Les effets économiques ont été immédiats et différenciés selon les acteurs. Au 9 mars 2026, le prix du pétrole (Brent) avait augmenté de 50 % par rapport au début de l’année pour atteindre plus de 100 dollars le baril, tandis que le prix spot du gaz naturel avait doublé, passant de moins de 30 euros/MWh à plus de 60 euros. En partant de ce fait la, un point rapide sur les conséquences s’imposent.
Les États-Unis ont, de leur côté, absorbé le choc de manière relative. Leur statut de premier producteur mondial leur a conféré une posture de domination énergétique, même si les prix se formant sur un marché mondial, le consommateur américain a lui aussi subi une hausse du prix à la pompe de près de 60 %.
L’Europe s’est, quant à elle, trouvée dans une position structurellement fragile. La crise de mars 2026 révèle sans ambiguïté que la diversification post-Ukraine n’a pas résolu le problème de dépendance énergétique, mais l’a simplement déplacé de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, zones géopolitiquement instables. Les stocks de gaz européens étaient, de surcroît, historiquement bas, avec environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 et 77 milliards les deux exercices précédents.
La Chine , qui ne peut que difficilement cacher son lien avec le régime iranien, a subi l’exposition la plus directe. Dépendante de cette voie maritime pour près d’un tiers de ses importations de pétrole, soit environ 5,5 millions de barils par jour, la Chine s’expose à un risque de crise économique en cas de blocage prolongé, d’autant que sa croissance est attendue à moins de 5 % en 2026. Pékin a réagi en plafonnant administrativement les hausses de prix intérieurs, tout en tentant de maintenir un canal diplomatique avec Téhéran.
Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’Agence internationale de l’énergie, les investissements bas carbone déployés depuis 2015 ont permis d’éviter 260 milliards de dollars d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices. En 2026, ces économies pourraient atteindre 350 à 400 milliards de dollars, dont une centaine de milliards pour l’UE. La crise d’Ormuz confirme ainsi un principe central, chaque capacité décarbonée constitue une police d’assurance géopolitique dont la valeur augmente mécaniquement en période de conflit.
Les pays du Sud, victimes oubliées d’une crise qu’ils n’ont pas provoquée
Bien que l’attention médiatique s’est concentrée sur les grandes économies industrielles, les conséquences pour les pays du Sud ont été largement sous-documentées, alors qu’elles sont structurellement les plus graves.
Le détroit d’Ormuz ne constitue pas seulement un axe d’exportation d’hydrocarbures. Il est également une voie de transit pour les matières premières, les engrais, les denrées alimentaires et les produits industriels à destination des marchés émergents et en développement. Sa fermeture prolongée a donc reproduit, dans une certaine mesure, la dynamique observée lors de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, quand le blocage des exportations céréalières de la mer Noire avait provoqué une pénurie alimentaire mondiale. Guterres a désigné ce phénomène comme un choc de la dette, un choc alimentaire et un choc du développement pour les pays en développement.
Ce contexte se superpose à une vulnérabilité climatique déjà critique. En 2025, plus de 13 millions de personnes ont été affectées par des phénomènes météorologiques extrêmes sur le continent africain, causant plus de 3 000 morts. L’Afrique se réchauffe désormais plus vite que la moyenne mondiale, avec un taux de réchauffement observé depuis 1991 nettement supérieur à celui des périodes précédentes. Les populations concernées font ainsi face à la dégradation climatique d’une part et la désorganisation des chaînes d’approvisionnement liée à des conflits géographiquement lointains de l’autre.
La guerre, une variable incontournable de la transition énergétique
La conjonction entre la feuille de route onusienne et la crise d’Ormuz pose une question centrale. La guerre accélère-t-elle ou ralentit-elle la transition vers les énergies renouvelables ?
Les données disponibles suggèrent une réponse nuancée. Pour les économies industrialisées disposant de capacités d’investissement, chaque choc fossile renforce mécaniquement l’argument en faveur de la décarbonation comme stratégie de sécurité (et de souveraineté) économique. Guterres l’a formulé sans ambiguïté depuis Londres, il n’y a pas d’embargo sur la lumière du soleil ni de blocus sur le vent.
Pour les pays du Sud, la logique est inverse. Les conflits perturbent les flux de financement international, renchérissent les importations d’intrants industriels, et détournent les budgets publics vers la gestion de crises immédiates. Les ressources nécessaires à la transition énergétique, déjà insuffisantes dans ces États, se raréfient davantage.
La crise d’Ormuz n’est pas une anomalie. Elle s’inscrit dans une série d’épisodes récurrents qui jalonnent la géopolitique de l’énergie depuis les années 1970. Ce que la situation de 2026 révèle avec une clarté nouvelle, c’est que la dépendance aux énergies fossiles n’est plus seulement une question climatique. Elle est devenue une question de souveraineté, de stabilité et d’équité internationale.
À propos de l'auteur
Nans AMAIL
Nans Amail est étudiant en Master de Relations Internationales, Sécurité et Défense. Passionné par la diplomatie multilatérale et le rôle des organisations internationales, il se spécialise dans l’étude des Nations Unies face aux menaces contemporaines et hybrides. Au sein d’EURASIAPEACE, il analyse l’évolution des formes de conflictualité et la capacité d’adaptation des institutions onusiennes.



