Trafic de drogues international – point de situation au 01/04/2024

Début février, via sa chaine Youtube, le Sénat a publié les auditions des commissions d’enquête sur le narcotrafic en France, et notamment celle de celui qu’on surnomme Milou, de son vrai nom Émile Diaz, et ancienne figure de la « French Connexion », qui y évoque le Captagon et sa possible arrivée prochaine et massive en Europe.
Qu’est-ce que le Captagon ?
Créé dans les années 60 en Allemagne, la « Fénétylline », un composé de la famille des amphétamines et commercialisée sous le nom de Captagon, est un médicament qui a pour but de soigner les personnes souffrant de narcolepsie, de troubles déficitaires de l’attention ou de dépression.
Cependant, du fait de sa composition, ce cachet est rapidement considéré comme une drogue par les Etats-Unis qui sont les premiers à inscrire le médicament sur leur liste noire en 1986.
La France retire le médicament du marché en 1993, et interdit sa vente en 1995. Depuis, de nombreux pays de l’Union européenne ainsi que le Canada, l’Australie, le Japon est la Chine l’ont interdit sur leur sol.
Comment ce marché a-t-il proliféré et qui en sont ces principaux consommateurs ?
Alors que la valeur du commerce de Captagon était estimée à 3,46 milliards de dollars en 2020, sur la base des seules saisies à grande échelle, la valeur potentielle du commerce de détail en 2021 était estimée à plus de 5,7 milliards de dollars.
En 2023, le JDD estimait la valeur de ce commerce à 10 milliards de dollars annuels pour la Syrie. Par ailleurs, le gouvernement britannique estime que 80 % de cette drogue est produite en Syrie, générant pour le régime d’Assad « environ trois fois le commerce combiné des cartels mexicains« .
Le Captagon, vendu a des fins récréatives dans les pays du Golfe, coûte 20 dollars par cachet, tandis qu’on le trouve à 1 dollar la dose en Syrie.
Le début de sa production et de son commerce
L’année 2011 a probablement marqué le début de la production et de l’exportation du Captagon de Syrie. Le captagon a servi au régime de Bachar Al-Assad de manne financière considérable. En effet, les revenus générés ont permis d’acheter des armes, de financer des opérations militaires et de soutenir les groupes combattants à la répression des opposants au régime en place. Par ailleurs, cette drogue aurait également était distribuée aux combattants syriens afin d’annihiler leur peur, réduire les sensations de fatigue, et les garder éveillés et alertes.
Par la suite, son commerce a commencé à s’exporter dans d’autres pays notamment dans les États du Golfe, contribuant au trafic international de drogue et aux réseaux de crimes organisés, et ces centres de production se sont élargies dans les pays des Balkans, en Turquie et en Bulgarie.
Utilisés comme arme de guerre par la Syrie, ces cachets ont commencé a être consommé comme une drogue récréative dans les pays du golfe.

À la suite de l’entrée des pays des Balkans dans l’UE, les filières de ces pays ont été démantelées obligeant la production à être délocalisée au Proche-Orient, et notamment au Liban ou sa production est contrôlée par le Hezbollah.
En 2020, 173 millions de comprimés ont été saisis en provenance de Syrie, représentent une somme de 3,5 milliards de dollars. Cette saisie a mis au jour le commerce de Captagon mis en place par le régime de Bachar Al-Assad. Cet argent aurait permis de soutenir le régime dont l’économie s’est effondrée à la suite du conflit sur son territoire. Passant de 67 milliards de dollars avant le conflit à 17 milliards de dollars en 2020, le PIB syrien a été soutenu par le commerce de Captagon, devenant la première source de devise du pays.
Selon une étude publiée par le Jusoor Center for Studies en 2022, les revenus générés par l’économie parallèle en 2021 en Syrie équivalaient à 200 % de ceux de l’économie formelle.
Par ailleurs, fin 2022, le New York Times a révélé dans une enquête que non seulement des membres de la famille du président syrien Bachar El-Assad étaient impliqués dans la production et le trafic de Captagon, mais également de puissants hommes d’affaires liés ou régime syrien ou au groupe armé libanais Hezbollah.
Les centres de production ont été repartis à travers les zones contrôlées par le régime syrien, dont certains à la frontière libanaise tenue par le Hezbollah, dans les environs de la capitale, Damas et autour de la ville portuaire de Lattaquié d’où une grande partie de la production est exportée. Ces laboratoires, appelés « cuisines » en Amérique Latine, sont gardés par des soldats ou fermés au public.
La Syrie, un narco-état ?
Depuis 2011, la Syrie avait été exclue de la Ligue arabe suite aux répressions meurtrières perpétrées par le régime à l’égard de la population. Cependant, et malgré une guerre civile qui se poursuit dans le nord-ouest du pays, le pays de Bachar Al-Assad a été réintégré à l’organisation fondée en 1945, en 2023. Cette réintégration n’a pas été sans condition car les pays composant la ligue arabe ont stipulé clairement l’obligation pour le président syrien de stopper le trafic de Captagon.
Prises de conscience et débuts des sanctions
Depuis 2019, plus d’une dizaine de saisies ont eu lieu en Europe, dans les pays du Golfe, en Chine, ou encore au Nigeria. Fin 2022, les Etats-Unis ont promulgué le Captagon Act afin de lutter contre la prolifération de cette drogue et son trafic à l’échelle mondiale par le régime de Bachar Al-Assad. Cette interdiction fait écho à la peur des Etats-Unis de voir leurs pays partenaires de la région impactés par les conséquences de ce commerce et leurs échanges.
Par ailleurs, certains États du Golfe comme l’Arabie saoudite semblent vouloir se diriger dans cette voie. En effet, selon le journal Reuters, Riyad aurait offert 4 milliards de dollars au régime syrien afin qu’il renonce à ce marché.
Quel avenir pour le captagon ?
La multiplication des conflits armés à travers la planète et les sanctions internationales liées, les récessions auxquelles pratiquement plus aucun pays n’échappe, et l’augmentation toujours croissante de la pauvreté dans le monde, ne font que fructifier les économies parallèles et leur commerce adjacent.
Le marché international de drogue ne s’est jamais aussi bien porté et ne touche, depuis déjà de nombreuses années, plus que les pays les plus pauvres.
En effet, comme on a pu le voir ces derniers mois, des saisies record de drogue ont été faites en Europe, aux Etats-Unis et en Chine. Au commerce de ces marchandises illégales, s’ajoutent l’augmentation de la violence liée aux guerres de territoire entre gangs, et des règlements de comptes qui ne se cantonnent plus qu’aux quartiers contrôlés par ces organisations criminelles. La violence s’inscrit dans les rues, et fait de plus en plus de victimes « collatérales ».
De plus en plus aguerris, les trafiquants n’hésitent plus à utiliser les canaux officiels de transport afin de faire transiter leur marchandise, et semblent agir en toute impunité, soutenus par des régimes étatiques forts.
Le commerce de Captagon, tout comme celui de la cocaïne ou de l’héroïne nourrissent des économies entières et servent a générer des financements pour les guerres menées par les États. Ainsi, et bien que les pays composant la Ligue arabe aient explicitement demandé au régime de Bachar Al-Assad d’arrêter le trafic de Captagon, la résurgence des conflits armés dans la région, et qui s’étendent de façon drastique à l’ensemble des pays de la région, tendent à s’interroger sur cette possibilité. Il est naturel de se demander si les menaces et sanctions internationales de certains pays forts sur les pays producteurs de drogue sont réellement en mesure de faire face aux profits générés par ce commerce.
Si l’argent est le nerf de la guerre, nul doute que sa source soit asséchée, du moins de façon officielle.
À propos de l'auteur
Elisabeth Nagy Nagy
Biographie non renseignée



