Situation au Karabakh – Point de situation au 13/10/23

Le ministère russe de la Défense a annoncé les 5 et 6 octobre la suppression de plusieurs postes d’observation des forces de maintien de la paix : dans les districts d’Askeran, Merdakert et Choucha. Puis le 7 octobre, la suppression d’autres postes dans les districts de Martouni et Merdakert.
Vladimir Poutine a répondu, lors de la session plénière de la 20ème réunion du club de discussion international de Valdaï, à l’accusation de Charles Michel selon laquelle « la Russie [avait] trahi le peuple arménien » en faisant état de l’intransigeance de plusieurs décennies de l’Arménie à faire des compromis alors qu’elle occupait 20 % du territoire de son voisin, et son souhait de se battre en réponse aux potentielles offensives de l’Azerbaïdjan. Il a également rappelé que l’Arménie n’avait non seulement jamais officiellement reconnu l’indépendance du Karabakh mais qu’elle avait aussi reconnu explicitement à Prague puis à Bruxelles récemment que le Karabakh appartenait à l’Azerbaïdjan. Concernant la situation humanitaire, il a déclaré : « nous sommes également prêts à apporter notre aide, l’Arménie ne cesse d’être notre alliée ».
Par ailleurs, le président azerbaïdjanais a réitéré lors de son échange avec Charles Michel le 7 octobre que son absence au sommet de Grenade était dû à « la position bien connue de la France » et que « la fourniture d’armes par la France à l’Arménie n’était pas une approche au service de la paix, mais qu’elle visait à déclencher un nouveau conflit, et que si un nouveau conflit survenait dans la région, la France serait responsable d’avoir provoqué ». Il a avancé que c’était « le soi-disant régime [autoproclamé du Haut-Karabakh] qui avait forcé les Arméniens à quitter le territoire ».
Une réunion particulièrement importante dans le contexte du désenclavement économique et de transport dans la région et particulièrement étonnante dans le contexte des relations exécrables de l’Azerbaïdjan avec son voisin iranien, allié traditionnel de l’Arménie, est celle d’Ilham Aliev et d’une délégation iranienne emmenée par le ministre des Routes et du Développement urbain Mehrdad Bazrpach. En effet, ceux-ci ont inauguré les « travaux de construction d’un pont et d’infrastructures frontalières et douanières, ainsi que des projets de fortification dans la zone proche d’Aghband dans le district de Zangilan ». Cette ville limitrophe du territoire arménien et du territoire iranien est cruciale pour le développement des corridors de transport aussi bien nord/sud qu’est/ouest.
Cette réunion a suivie celle de Mehrdad Bazrpach avec le vice-Premier ministre azerbaïdjanais Shahin Moustafayev au cours de laquelle a été signée une lettre d’intention pour la construction d’une nouvelle ligne ferroviaire et de ponts ferroviaires pour relier la zone économique orientale de Zanguezour en Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan via le territoire de l’Iran. Un autre document a été signé : le procès verbal d’un groupe de travail conjoint « sur la construction d’un pont automobile à la frontière et d’un passage piéton sur la rivière Araz aux points de passage frontaliers azerbaïdjano-iraniens Aghband (Azerbaïdjan) et Kalaleh (Iran) ».
Lors de la visite d’Ilham Aliev auprès du Premier ministre géorgien Irakli Garibashvili, ce dernier a de nouveau proposé ses services en matière de médiation avec l’Arménie, proposition à laquelle a réagi le président azerbaïdjanais en ces termes : « compte tenu à la fois des relations historiques et du facteur géographique, l’option la plus correcte dans ce domaine serait certainement la Géorgie ».
La reconfiguration des équilibres géopolitiques du sud-Caucase s’accélère désormais au profit de l’Azerbaïdjan, grand pourvoyeur énergétique de la région et leader du mouvement des non-alignés. Le retrait progressif des forces russes de maintien de la paix de la région économique du Karabakh et les accords de cette semaine avec l’Iran rendent compte d’une bonne entente avec les puissances régionales et d’un apaisement temporaire avec son voisin chiite du sud, allié traditionnel de l’Arménie. Le pays devrait pouvoir, à partir de janvier 2024, commencer à exercer la souveraineté sur l’entièreté de son territoire, définitivement et pour la première fois depuis la chute du bloc soviétique.
La durabilité d’une telle configuration tient à deux points sensibles principaux à résoudre:
– La question de la réintégration des réfugiés arméniens ethniques au sein de la nation azerbaïdjanaise de jure et de facto qui doit passer d’abord pas le retour de ceux-ci dans leurs foyers. Et donc un dialogue à suivre entre les représentants de l’État azerbaïdjanais et ceux de la minorité arménienne d’Azerbaïdjan. Un travail passionnant peut désormais se mettre en place dans le respect de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, dans cette région, qui est un « berceau » culturel pour les deux nations. Cette démarche passera-t-elle par la mise en place d’un processus de justice transitionnelle et de commissions vérité et réconciliation ?
– Le passage au sud entre l’Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan sera-t-il mis en valeur par l’Arménie pour faciliter le transport international est-ouest depuis la Chine et l’Asie centrale vers la Turquie ? Ce genre d’aménagement pourrait-être également à son avantage et lui permettre de s’insérer davantage dans le tissu économique régional, faciliter son développement économique et juguler l’émigration de sa population, pour autant que l’Azerbaïdjan abandonne le terme de « corridor » pour qualifier ce projet, un terme qui pourrait laisser entendre un abandon potentiel de la souveraineté arménienne sur cette portion de son territoire et sur sa frontière avec l’Iran au profit d’une gouvernance internationale. Un projet est en en tout cas en train de se concrétiser entre l’Azerbaïdjan et l’Iran pour contourner ce passage qui pourrait ne plus être aussi indispensable.
Des accords relatifs à ces deux points devraient découler la résolution de tous les points de discorde humanitaire (déminage de la région anciennement occupée, libération des prisonniers arméniens y compris des anciens responsables politiques arméniens, réinstallation des Azéris du Karabakh, reconstruction de villes dévastées, préservation patrimoniale, liberté de pratique de la langue etc…….) et la délimitation et la démarcation frontalière entre les deux pays ainsi que leur enregistrement officiel au niveau international.
À propos de l'auteur
Morgan Caillet
Morgan est socio-anthropologue de formation, diplômé de l’IEP d’Aix en Provence en Management interculturel et médiation religieuse et de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques en gestion de projets internationaux. Il mène une recherche indépendante sur la résolution des conflits et la construction de la paix dans la région sud-caucasienne.



