Situation au Karabakh – Point de situation au 06/04/24

Ex « Haut-Karabakh » : la situation humanitaire et sécuritaire sur le terrain
Dans l’ex-enclave séparatiste du Haut-Karabakh en Azerbaïdjan, les autorités ont achevé la démolition du bâtiment de l’ancienne « Assemblée nationale » des Arméniens de la région sécessionniste entamé le 26 février. A l’occasion de sa visite à Khankendi / Stepanakert pour la fête de Novruz le 18 mars, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a énuméré plusieurs cas de ce qui est considéré en Azerbaïdjan comme des détournements patrimoniaux (bâtiment du comité régional du Parti, bâtiment du pouvoir exécutif régional construit dans les années 70, un hôtel en cours de restauration, tous construits des architectes azerbaïdjanais) tout en annonçant la construction du mémorial de Khodjaly.
Plusieurs familles azerbaïdjanaises ont pu être réinstallées dans la ville de Fizouli au courant du mois le mars, les dernières en date le 27 mars selon le Comité d’État aux personnes réfugiées et déplacées internes portant ainsi le chiffre total de familles réinstallées dans cette ville à 631 ce qui représente 2379 personnes.
Le bureau du Procureur général et la commission d’État azerbaïdjanaise aux prisonniers de guerre, aux otages et aux personnes disparues a annoncé le 16 mars la découverte des restes de 18 personnes dans un charnier à Khodjali découvert au cours de travaux de restauration dans le centre ville, près de l’ancienne usine de tapis. Le 2 avril, le bureau du Procureur général a fait état de 3 blessés suite à deux accidents de mines terrestres.
Plus de 100 000 réfugiés ethniquement arméniens ont fui l’enclave depuis septembre 2023, pour l’Arménie qui éprouve des difficultés à les intégrer. Selon ICG, l’Union européenne a promis plus de 17 millions d’euros, alors que le UNHCR a évalué les besoins à près de 97 millions d’euros, 47 % de cette somme ayant été réunis par des organisations internationales et locales et le gouvernement arménien ayant contracté un prêt auprès de la Banque Mondiale. Le nombre de réfugiés seraient de 101 848 personnes selon les chiffres communiqués par Spoutnik Arménie. Par ailleurs, seulement 8277 familles auraient un logement en Arménie et 7825 personnes auraient déjà quitté l’Arménie.
Un soldat azerbaïdjanais a été libéré par l’Arménie dont le comité d’enquête a reconnu qu’il s’était égaré après un incident militaire le 28 février dernier.
La partie azerbaïdjanaise a dénoncé le 11 mars des tentatives de vols de reconnaissance avec un quadricoptère en direction de la colonie Asrik dans la région de Tovouz puis le 2 avril le même ministère de l’Intérieur a dénoncé des « une concentration de main-d’œuvre, de véhicules blindés, d’installations d’artillerie et d’autres puissances de feu lourdes des forces armées arméniennes », ce qui a été démenti par la partie arménienne, mais aussi des tirs arméniens en direction de la colonie Heydarabad dans la région de Sedarak et de la colonie Bichanak dans la région de Shabouz au Nakhitchevan. Le ministère de la Défense arménien a, lui, dénoncé des tirs azerbaïdjanais le 1er avril en direction sur Kut près de Gegharkunik et le lendemain à Regh dans la province de Siounik. La mission de l’Union européenne en Arménie a déclaré que toutes ses patrouilles avaient signalé que la situation était « calme et tranquille ».
7ème réunion de la commission de délimitation de la frontière et différends autour des 4 villages de la région de Tovoush : de quoi s’agit-il ?
Suite aux rencontres des MAE des deux pays à Berlin les 28-29 février dernier, une rencontre interparlementaire a eu lieu, réunissant Alen Simonian et Sahiba Gafarova le 22 mars à Genève dans le cadre de la 148ème Assemblée de l’Union interparlementaire. Mais la rencontre la plus importante a été celle de la 7ème réunion des commissions d’Etat sur la délimitation de la frontière du 7 mars sous-tendue par des revendications de l’Azerbaïdjan concernant 4 villages de la région de Tovoush sans enclave : Baghanis Ayrim, Ashagi Askipara, Kheyrimli, Gizilhajili). Les discussions concernent également 4 villages enclavés (Yukhari Askipara, Sofulu, Barkhudarli et Karki) sachant qu’un village arménien est également enclavé sur le territoire azerbaïdjanais. Ces territoires représentent 56,5km2 mais on peut aussi y ajouter le village de Kiark / Tigranashen proche du Nakhitchevan.
Des revendications pour lesquelles, Nikol Pachinian a déclaré lors d’une conférence presse le 12 mars qu’ « il ne [pouvait] y avoir aucune discussion sur le transfert d’un village de la région de Tavouch vers l’Azerbaïdjan », une position réitérée par son ministre des Affaires étrangères le 15 mars. Une rencontre a eu lieu également le 18 mars entre le Premier ministre et les habitants des villages concernés particulièrement inquiets des négociations en cours, et qui a fait polémique étant donné le manque de clarté habituel du chef de l’État arménien [une polémique alimentée notamment par le député d’opposition Garnik Danieian selon lequel le chef de l’État aurait avancé que « les quatre villages devaient être immédiatement remis à l’Azerbaïdjan, sinon il y aurait une guerre » mais aussi par l’ancien ministre de la Défense et chef du groupe d’opposition « Hayastan » Seyran Ohanian appelant l’Armée à défier le pouvoir, ou par Anna Grigorian].
Ces négociations provoquent le raidissement des positions de la population arménienne locale installée suite à l’occupation arménienne de 1991-1992 mais aussi l’impatience des autorités azerbaïdjanaises dont les intentions ont été clairement exprimées par le média Caliber, ce qui a été dénoncé par Toivo Klaar, représentant spécial de l’UE pour le sud-Caucase.
Cette situation commence à poser des problèmes sécuritaires au sein de la république d’Arménie. Le 24 mars, le ministère de l’Intérieur a informé de l’attaque d’un poste de police de la capitale par trois hommes armés de grenades. C’est pourquoi Nikol Pachinian a déclaré le 28 mars : « aucun autre gouvernement ne peut exister en Arménie que le gouvernement de la république d’Arménie » mettant en garde « pour que des forces extérieures n’utilisent pas certains cercles pour menacer la sécurité de la République d’Arménie ». Dans la journée, 49 membres de l’organisation « Fraternité de combat », soupçonnés de vouloir se rendre armés à Verin Voskepar pour des entraînements tactiques, avaient été arrêtés. Mais cette organisation a nié son implication.
La détérioration des relations arméno-russes et la question de la 102ème base militaire russe de Gyumri.
Le Forum Diplomatique d’Antalya, qui s’est tenu du 1er au 3 mars, [suspendu l’année dernière en raison du tremblement de terre] a permis de clarifier l’état des relations arméno-turques. Le 7 mars, le MAE arménien, Ararat Mirzoyan, rappelait qu’un accord avait été conclu pour la réouverture partielle de la frontière entre les deux pays pour les citoyens de pays tiers visitant les deux pays et qu’il avait été élargi aux détenteurs de passeports diplomatiques des deux pays et que la restauration du pont d’Ani était également en discussion de même que la construction d’infrastructures et de routes dans les régions frontalières.
Mais, ce Forum confirmait dans le même temps les relations pour le moins distendues avec la Russie. Une relation difficile pour laquelle le MAE russe Sergueï Lavrov a parlé le 29 mars de « diffamation de [leurs] militaires qui servent à la 102ème base militaire, [leurs] gardes-frontières et l’ensemble de l’Organisation du Traité de sécurité collective » de la part de l’Arménie.
Le 6 mars, le secrétaire du Conseil de sécurité Armen Grigorian déclarait que « les problèmes avec l’OTSC [persisteraient] jusqu’à ce que l’organisation déclare la reconnaissance des frontières internationales de l’Arménie » alors que Maria Zakharova, la porte parole du MAE russe invitait l’Arménie le même jour à des discussions interministérielles « pour répondre aux préoccupations ». Le 7 mars, Ararat Mirzoyan annonçait que la présence des forces russes à l’aéroport de Zvartnots (à 12km d’Erevan) n’était plus nécessaire puisque « la république d’Arménie [était] institutionnellement en mesure d’assurer elle même le service frontalier » [elles sont présentes depuis les années 90]. Le 19 mars, la Banque centrale arménienne annonçait, concernant le système russe de paiement par carte MIR, que les banques privées décidaient de façon indépendante avec quels systèmes de paiement coopérer, juste après l’annonce par l’agence TASS de l’interdiction de ce système en Arménie à partir du 29 mars du fait des sanctions internationales.
Mais au cœur des tensions, il y a la 102ème base militaire russe de Gyumri dont le contrat de location expire en 2044, fondée en 1941, et qui se situe à 10km de la frontière turque.
Au début du mois de mars, le ministre de la Défense arménien Suren Papikian a rencontré son homologue iranien Mohammed Reza Ashtiani avant de rencontrer le président Ebrahim Raïsi tandis que de son côté, le ministre de la Défense azerbaïdjanais Zakir Hasanov s’est rendu en Turquie pour rencontrer son homologe Yashar Güler et le directeur de la société d’armement Baykar, Seljouk Bayraktar.
Le 17 mars, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Soltenberg, rencontrait Ilham Aliev, saluant ses « liens de plus en plus étroits avec plusieurs alliés de l’OTAN » et son « rôle de plus en plus important dans la fourniture de gaz, mais aussi, à l’avenir, d’électricité aux principaux alliés de l’OTAN en Europe » ainsi que les participations azerbaïdjanaises passées au Kosovo et en Azerbaïdjan. Le 19 mars, il rencontrait Nikol Pachinian le félicitant également de la participation arménienne au Kosovo, et du « renforcement du contrôle démocratique sur ses forces armées » et sa participation au programme de renforcement de l’OTAN.
Un futur statut de candidat à l’UE pour l’Arménie ?
En contrepartie de la détérioration des relations sécuritaires avec la Russie, l’Arménie opère depuis plusieurs mois un rapprochement avec l’Union européenne qui semble s’accélérer.
C’est ainsi que Nikol Pachinian aurait déclaré au début du mois dernier qu’il fallait que l’Arménie postule pour devenir candidat à l’UE avant l’automne, avant d’annoncer le 12 mars que le développement des relations pourraient passe d’abord par la libéralisation des visas. Le même jour le Parlement européen faisait une proposition de résolution commune sur le rapprochement entre l’UE et l’Arménie estimant que « l’Union européenne devrait réagir positivement et tirer pleinement parti de ce changement géopolitique potentiel et aider l’Arménie à s’ancrer plus fermement dans la communauté des démocraties », invitant « la Commission et le Conseil à soutenir activement le désir de l’Arménie de renforcer sa coopération avec l’Union européenne, non seulement dans le domaine du partenariat économique, mais également dans le domaine du dialogue politique, des contacts entre les peuples, de l’intégration sectorielle et de la coopération en matière de sécurité », se disant « pleinement conscient du niveau et de la diversité des menaces que la Fédération de Russie pourrait tenter d’utiliser contre l’Arménie pour la punir de ses choix politiques et stratégiques indépendants », reconnaissant « la nécessité urgente de renforcer la coopération entre l’Union européenne et l’Arménie dans les domaines de la sécurité et de la défense, alors que l’Arménie reconsidère son adhésion à l’OTSC », estimant également « qu’il est temps d’entamer un dialogue sur la libéralisation des visas avec l’Arménie », exprimant « son soutien aux activités de l’EUMA et souligne le rôle important qu’elle joue; demande que son mandat soit prolongé au-delà de 2025 et que ses effectifs soient encore augmentés », soulignant que « l’Union européenne devrait être prête à imposer des sanctions à toute personne ou entité qui menacerait la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Arménie ».
Un rapport a également été publié par Fogh Rasmussen, ancien Premier ministre danois, ancien secrétaire général de l’OTAN et directeur du réseau des Amis de l’Arménie intitulé « plus d’Europe en Arménie, plus d’Arménie en Europe », fortement critiqué par le porte parole du MAE azerbaïdjnaais. Aykhan Hadjizadeh, accusant l’auteur de « fournir des services de lobbying et d’influence douteux » par la voie de sa société « Rasmussen Global ».
Les dernières passes d’arme orales franco-azerbaïdjanaises : des narratifs azerbaïdjanais et russe bien accordés
Le MAE français a profité du 8 mars, Journée de la Femme, pour se dire « gravement préoccupée par la récente vague d’arrestations en Azerbaïdjan qui a une nouvelle fois pris pour cible des voix de la société civile et des médias indépendants » et pour saluer « le rôle et le courage des femmes journalistes indépendantes azerbaïdjanaises », déclaration fermement rejetée par le MAE azerbaïdjanais en ces termes : « La France, où les droits de l’homme sont violés de manière flagrante, où les manifestants sont tués lors des émeutes, où les pots-de-vin et la corruption dans les structures législatives, l’islamophobie et les attaques contre les musulmans sont largement répandus, et où aucune mesure n’est prise pour empêcher un certain nombre d’autres violations des droits de l’homme, n’a aucun droit moral de formuler des allégations contre l’Azerbaïdjan ».
Le 20 mars, le Premier ministre français Gabriel Attal accusait la Russie de vouloir punir l’Arménie à l’occasion de sa participation au Conseil de coordination des organisations arménienne de France, tout en demandant que l’Azerbaïdjan retire ses forces armées des « territoires occupés en Arménie », ce qui a une nouvelle fois été critiquée par le MAE azerbaïdjanais en ces termes : « Il est scandaleux que la France, qui ne s’est pas opposée à l’agression et à l’occupation des territoires azerbaïdjanais par l’Arménie pendant près de 30 ans, ainsi qu’au fait que l’Arménie continue de maintenir 8 villages azerbaïdjanais sous occupation, accuse l’Azerbaïdjan d’utiliser la force sans aucune raison apparente ». Maria Zakharova, porte parole du MAE russe a, elle, répondu le 27 mars ainsi : « Il est naïf de croire que la France est prêt ou capable d’assurer la sécurité du Caucase du Sud. Si la France disposait de telles capacités, cet État les aurait utilisées dans les pays où Paris avait des obligations contractuelles ».
À propos de l'auteur
Morgan Caillet
Morgan est socio-anthropologue de formation, diplômé de l’IEP d’Aix en Provence en Management interculturel et médiation religieuse et de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques en gestion de projets internationaux. Il mène une recherche indépendante sur la résolution des conflits et la construction de la paix dans la région sud-caucasienne.



