Nouvelle étape dans la mobilisation ukrainienne : en recherche de motivation ?

Le délai de 60 jours pour mettre à jour les données personnelles auprès des autorités militaires pour les hommes ukrainiens a expiré le 16 juillet 2024. Cette norme a été précisée dans la loi sur la mobilisation militaire, entrée en vigueur le 18 mai, pour remédier au manque de soldats sur le front ukrainien.
La mise à jour des données s’applique aux hommes âgés de 18 à 60 ans (y compris ceux vivant à l’étranger) et aux femmes ayant suivi une formation médicale ou pharmaceutique. Ils doivent mettre à jour leurs informations personnelles auprès des Services administratifs centraux de l’Ukraine ou encore dans les Centres territoriaux des effectifs militaires. De plus, pour faciliter cette tâche, le ministère de la Défense ukrainien a lancé une application, Reserve+ (Резерв+) qui fournit un document d’enregistrement militaire électronique, l’équivalent d’un document papier.
Une nouveauté : convocations militaires par courrier
La nouvelle loi a légalisé les convocations par courrier recommandé. Lors d’une réunion, le 9 juillet, le Conseil des ministres a émis une résolution sur la procédure de conscription au service militaire. Une convocation sera considérée comme livrée par courrier, même si le destinataire était absent de son lieu de résidence pour la recevoir. Un citoyen sera considéré comme notifié d’un appel au bureau d’enrôlement militaires, même si le bureau de poste constate l’absence de la personne à l’adresse de résidence.
La loi indique qu’à partir du 17 juillet, les autorités militaires commenceront à envoyer massivement des convocations militaires par courrier. Le processus de contrôle des documents dans la rue va s’intensifier également.
Quelles sont les amendes et restrictions qui s’appliqueront aux assujettis au service militaire qui n’auront pas mis à jour leurs données personnelles ?
Selon le directeur du Département de la politique des ressources humaines du ministère de la Défense ukrainien, le colonel Mark Andrusyak, malgré l’expiration d’un délai pour mettre à jour les données personnelles, la possibilité d’utiliser l’application demeure et les utilisateurs peuvent toujours mettre à jour leurs données. Toutefois, cela ne dispense pas de la responsabilité administrative en cas de mise à jour tardive.
« Les citoyens qui n’ont pas mis à jour leurs données personnelles avant le 16 juillet peuvent être poursuivis administrativement. Le Code ukrainien des infractions administratives prévoit le montant de cette responsabilité entre 17 000 et 25 500 hryvnias », a-t-il noté.
Mark Andrusyak a toutefois ajouté que la loi ukrainienne et d’autres réglementations ne prévoient pas de procédure d’imposition automatique d’amendes. Selon le Code ukrainien des infractions administratives, des amendes sont infligées pour les infractions administratives identifiées dans un délai de trois mois à compter de la découverte de celle-ci.
Cependant, l’absence des données personnelles à jour auprès des autorités militaires prive les citoyens du droit de recourir aux services consulaires à l’étranger (par exemple : obtenir un passeport).
De plus, il est obligatoire de présenter les documents d’identité militaire actualisés pour quitter le territoire ukrainien. Selon le porte-parole du Service national des frontières de l’Ukraine, Andriy Demchenko : « Le 17 juillet, 87 citoyens se sont vu refuser le passage de la frontière pour défaut de données actualisées ». Il a également souligné que pour les hommes ayant le droit de traverser la frontière en raison d’un sursis à la conscription ou d’une exclusion de l’enregistrement militaire pour des raisons de santé, les documents d’enregistrement militaire doivent contenir des informations sur l’obtention d’une telle autorisation.
Mobilisation des prisonniers et la « Légion ukrainienne » en Pologne
Le 8 mai, le Parlement ukrainien a adopté en deuxième lecture le projet de loi n° 11079−1, qui permet à certaines catégories de prisonniers d’être mobilisés dans les rangs des forces armées ukrainiennes. Ils ne peuvent le faire qu’après décision de justice et volontairement. De plus, ces détenus volontaires vont devoir passer des commissions médicales obligatoires pour rejoindre des unités spéciales de l’armée. Par ailleurs, les personnes reconnues coupables de certains crimes graves (les meurtres, les viols, les violences sexuelles, etc.) ne pourront pas rejoindre les forces armées. Le 17 mai, la vice-ministre ukrainienne de la Justice, Olena Vysotska, a déclaré que 4 500 condamnés avaient accepté la libération conditionnelle en concluant un contrat de service militaire. Le ministre de la Justice de l’Ukraine, Denys Maliouska, a lui déclaré que le premier groupe de condamnés destiné à servir dans les forces ukrainiennes iront au front jusqu’à la fin de l’été 2024.
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le premier ministre polonais, Donald Tusk, ont signé, le 8 juillet, un accord bilatéral de sécurité entre Varsovie et Kiev. Cela implique une interaction dans le domaine de la défense et de la sécurité pour une durée de 10 ans. Les parties ont convenu de développer la coopération, notamment dans le secteur de la défense, d’implanter les entreprises polonaises de défense en Ukraine et d’explorer de nouvelles opportunités de production de défense commune. L’accord de sécurité prévoit aussi la création d’une « légion ukrainienne », unité spéciale de bénévoles sur le territoire polonais pour former le futur personnel des forces armées ukrainiennes. Les citoyens ukrainiens résidant en Pologne et dans d’autres pays pourront rejoindre cette légion.
« Dans notre accord de sécurité avec la Pologne, nous avons également fixé la préparation de la Légion ukrainienne – une nouvelle unité militaire volontaire. Nous donnerons la possibilité aux citoyens ukrainiens qui se trouvent actuellement en Pologne, en Lituanie et dans d’autres pays de l’Union européenne de participer volontairement à la défense de l’Ukraine », a expliqué Volodymyr Zelensky.
La mobilisation qui vise les moins motivés ?
La mobilisation reste l’un des sujets les plus délicats en Ukraine. La reconstitution des forces armées ukrainiennes en hommes en âge de servir, capables de tenir la ligne de front, est l’une des tâches les plus difficiles auxquelles sont confrontées les autorités ukrainiennes ces derniers mois. Pour stimuler l’afflux de recrues, l’État ukrainien a mis en place plusieurs dispositions (nouvelle loi sur la mobilisation, restrictions de circulation, amendes, etc.). Cependant, cela contribue faiblement à attirer les futurs soldats. Les hommes les plus déterminés à se battre se trouvent déjà au front. La mobilisation actuelle a pour objectif de mobiliser les autres, visiblement moins motivés.
Beaucoup d’Ukrainiens sont prêts à utiliser divers moyens dangereux pour échapper à la mobilisation : traverser les rivières, payer pour passer illégalement les frontières, etc. Le porte-parole du Service national des frontières, Andriy Demchenko, a déclaré que depuis le début de l’invasion, plus de 35 personnes sont mortes lors du passage illégal de la frontière, dont 28 tentant de traverser la rivière Tysa pour rejoindre la Roumanie. Le 14 juillet, 4 soldats se sont échappés de leur unité d’entraînement pour tenter de traverser à pied la frontière avec la Moldavie.
« Des tentatives illégales de passage des frontières se produisent chaque jour, la plupart en dehors des postes frontières avec la Moldavie et la Roumanie. Les personnes munies de faux documents se présentent le plus souvent à la frontière avec la Pologne », a déclaré Andriy Demchenko. Chaque jour, les gardes-frontières arrêtent les hommes qui tentent de quitter illégalement l’Ukraine.
Deux aspects principaux peuvent être à l’origine de ces difficultés, les humeurs hostiles envers la mobilisation qui semble devenir de plus en plus forcée et la guerre totale depuis deux ans.
Les exemples des derniers mois illustrent la fatigue, la peur, le sentiment d’injustice et le mécontentement.
Il existe un certain renoncement de la jeunesse. L’idée d’une impossibilité de reprendre les territoires perdus par les armes se développe de plus en plus au sein de la société ukrainienne. Le sentiment de fatigue commence à s’étendre.
L’élan patriotique du début de la guerre laisse place aux difficultés réelles, comme la peur d’être mobilisé contre son gré et le refus de se conformer aux règles de la mobilisation jugée opprimante.
Enfin, la perte de confiance dans les autorités politiques qui continuent de s’enrichir pendant la guerre, ne tiennent pas leurs promesses et envoient leurs enfants en âge de combattre à l’étranger, provoquent le sentiment d’injustice chez les futurs mobilisés.
Les ressources humaines constituent l’élément fondamental de la guerre. Et l’Ukraine, actuellement en position défensive sur le front, place de grands espoirs dans cette seconde vague de mobilisation. Mais est-il vraiment dans l’intérêt de l’Ukraine de poursuivre cette longue guerre ?
À propos de l'auteur
Olga Chekhurska
Olga est diplômée d’une Licence en Sciences politiques de l’Université Paris Nanterre et d’un Master en Relations internationales à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales – Langues O’). Spécialisée en géopolitique de l’Europe centrale et orientale, et plus particulièrement de l’Ukraine, elle s’intéresse aux dynamiques politiques, sécuritaires et sociétales de la région.



