« L’Arménie réelle » contre « l’Arménie historique » : les nouveaux fronts de la souveraineté arménienne

Khachkars, monastère Noravank, Arménie (Robert Levonyan, Unsplash)
Le 11 mars 2026, dans son discours devant le Parlement européen, le Premier Ministre arménien Nikol Pashinyan, a frontalement accusé l’Église arménienne de déstabiliser le pays en déclarant: “Certains clercs […] ont pris la tête du parti de la guerre en République d’Arménie, en consolidant autour d’eux les anciens dirigeants du pays, certaines forces qui leur sont associées, ainsi que des oligarques pro-russes et pro-biélorusses, et cherchent à sacrifier l’indépendance de l’Arménie aux intérêts de pays tiers”.
Ce discours constitue l’aboutissement d’une confrontation engagée depuis le printemps 2024. Il révèle une fracture interne profonde entre deux projets de souveraineté arménienne post-Karabakh, l’un tourné vers la normalisation et l’ancrage occidental, l’autre ancré dans une continuité identitaire et stratégique historiquement proche des réseaux d’influence russe. Les implications géopolitiques de ce conflit interne pourraient se jouer lors des élections législatives du 7 juin 2026.
Du Karabakh au Tavush: généalogie d’une rupture
En septembre 2023, l’opération militaire azerbaïdjanaise visant la République du Haut-Karabakh entraîne l’exode de la quasi-totalité de la population arménienne du territoire (établie à plus de 100 000 personnes par les Nations Unies, ou le Conseil de l’Europe) vers la République d’Arménie en l’espace de quelques jours. Cet exode constitue un choc fondateur, privant l’identité nationale arménienne de l’un de ses référentiels majeurs depuis l’indépendance de 1991. Le gouvernement arménien de Nikol Pashinyan est alors placé face à l’exigence contradictoire de conclure une paix durable avec l’Azerbaïdjan pour préserver la sécurité du territoire, tout en gérant le traumatisme d’une population qui perçoit toute négociation comme la continuation d’une capitulation.
C’est dans ce contexte de fragilité identitaire que sont nés les germes du conflit interne entre le gouvernement arménien et le mouvement ecclésiastique. Au printemps 2024, un processus de délimitation frontalière impliquant la rétrocession de quatre villages arméniens de la région du Tavush à la demande de l’Azerbaïdjan a déclenché une première vague de contestation.
La demande s’est accompagnée simultanément d’une exigence azerbaïdjanaise que Pashinyan a accepté de prendre en compte, sous réserve de remporter les élections législatives de juin 2026: la modification du préambule de la Constitution, qui fait référence à à la réunification du Haut-Karabakh avec l’Arménie, clause qu’Aliyev conditionne à la signature d’un traité de paix. C’est cette double dynamique (cessions territoriales et révision constitutionnelle) qui a déclenché la mobilisation “Tavush pour la Patrie” (Tavush hanun Hayrenik), menée par l’archevêque Bagrat Galstanyan.
Le mouvement a rapidement transformé la crise frontalière en un défi direct à la légitimité de l’exécutif, utilisant le réseau paroissial comme vecteur de mobilisation civile, en agrégeant le ressentiment des réfugiés du Karabakh. Nikol Pashinyan a implicitement reconnu, dans son discours du 11 mars 2026 devant le Parlement européen, que cette mobilisation constituait un levier politique actif que ses adversaires chercheraient à activer contre lui, et auquel il répondrait par la création d’un nouveau récit national, celui de l’ ”Arménie Réelle”.
La redéfinition identitaire de l’“Arménie réelle”
Le projet de l’”Arménie réelle” (Real Hayastan) repose sur une redéfinition radicale de l’identité nationale. Pashinyan l’a définie dans un discours du 19 février 2025 comme “la République d’Arménie avec un territoire internationalement reconnu de 29 743 kilomètres carrés”, dont le patriotisme consiste à identifier la patrie à l’État tel qu’il existe, et non à ses extensions historiques.
Ce projet se traduirait concrètement par une déconstruction des symboles de l’”Arménie historique”. À partir du 1er novembre 2025, l’image du mont Ararat, symbole identitaire majeur situé en Turquie, faisant écho au génocide arménien et à la perte des territoires associés, est supprimée des tampons de contrôle aux frontières. La question du génocide de 1915 suit la même logique: le 24 janvier 2025, Pashinyan a déclaré que sa reconnaissance internationale “ne figure pas aujourd’hui parmi les priorités de la politique étrangère” de l’Arménie, traçant ainsi une ligne rouge pour l’Église et une large partie de la diaspora.
Face à ce projet, la contestation portée par la “Lutte Sacrée” (Surb Paykar) de l’archevêque Galstanyan mobilise un contre-récit fondé sur la continuité historique, la résistance à l’effacement identitaire et le rejet du pivot occidental. Le 26 mai 2024, devant des dizaines de milliers de partisans rassemblés sur la place de la République à Erevan, Galstanyan a formalisé cette ambition en annonçant sa candidature au poste de Premier ministre et en appelant à la démission de Nikol Pashinyan, donnant une dimension politique à la contestation.
La formation politique de la “Lutte sacrée”
À partir de ce moment, Galstanyan structure la “Lutte Sacrée” comme force politique formalisée, soutenu par l’opposition qui se structure autour de plusieurs pôles: les anciennes élites associées aux ex-présidents Robert Kotcharian et Serjik Sargsyan à travers les alliances ”Arménie” (Hayastan) et “J’ai l’honneur” (Pativ Unem), rejointes par le mouvement « Notre Voie » (Mer Dzevov) de Narek Karapetyan. Ce dernier est le neveu du milliardaire russo-arménien Samvel Karapetyan, propriétaire des Réseaux électriques d’Arménie et du groupe Tashir, qui a pris publiquement position en faveur de l’Église le 17 juin 2025, déclarant : « Un petit groupe, ayant oublié l’histoire arménienne et l’héritage millénaire de l’Église arménienne, a attaqué à la fois l’Église et le peuple arménien. Si les dirigeants politiques échouent, nous interviendrons à notre manière. » La perquisition de son domicile par les forces de sécurité est intervenue moins d’une heure après cette déclaration.
La contestation dépasse rapidement le stade protestataire. Selon le Comité d’enquête arménien, un groupe coordonné par Galstanyan aurait recruté environ 1 000 personnes chargées de bloquer ou d’attaquer des infrastructures stratégiques, dont le Parlement et des bâtiments gouvernementaux. Galstanyan est arrêté le 25 juin 2025 aux côtés de 14 autres membres pour tentative de coup d’État, et demeure en détention dans l’attente de son jugement.
À l’issue d’attaques réciproques entre des représentants ecclésiastiques et Pashinyan, marquées par l’émergence de clercs dissidents et des procédures de défroquage envers des membres du clergé trop politisés, Pashinyan a annoncé le 5 janvier 2026 la création d’un Conseil de coordination. Composé de clercs dissidents, ce conseil vise explicitement l’éviction du Catholicos Garegin II et l’instauration d’un organe ecclésiastique sous contrôle gouvernemental.
Cette requalification judiciaire de la contestation pourrait ainsi neutraliser les principaux adversaires à l’approche des élections. Elle se heurte néanmoins à un profond décalage de légitimité. Selon un sondage de l’International Republican Institute (IRI) de février 2026, l’Église apostolique arménienne reste la deuxième institution la plus approuvée du pays avec 61 % de satisfaction (derrière l’armée à 77 %), tandis que le Bureau du Premier ministre ne recueille que 46 % d’opinions favorables. Galstanyan lui-même conserve 44 % d’opinions positives, talonnant ainsi la popularité de Nikol Pashinyan (46%) dans un contexte de forte polarisation.
La rhétorique de l’influence étrangère
Dans ce conflit, les arguments de chacun des camps semblent ainsi se structurer autour de l’accusation réciproque de trahison nationale, présentant systématiquement l’adversaire comme un agent au service d’intérêts étrangers. Pashinyan construit sa rhétorique en désignant l’opposition comme un vecteur de la Russie et de la Biélorussie, tandis que l’opposition présente ses décisions comme guidées par les intérêts de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.
Ce clivage rhétorique recouvre des reconfigurations géopolitiques réelles. L’intégration du projet TRIPP (Trump Route for International Prosperity), dont l’accord est signé le 8 août 2025 sous médiation américaine, vise à instaurer une route de transport le long du Corridor de Zangezur au sud de l’Arménie et reliant l’Azerbaïdjan à la Turquie. En privilégiant un contrôle américain au détriment des agences de sécurité russes, tel qu’initialement prévu, Erevan chercherait à réduire sa dépendance structurelle à Moscou, au risque d’exacerber les tensions avec ce dernier et avec l’Iran, particulièrement vigilant sur l’intégrité de sa frontière nord.
Ce pivot occidental radical est en réalité opéré depuis 2023: gel de la participation à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) en février 2024, signature d’une Charte de partenariat stratégique avec les États-Unis en janvier 2025 et accélération du processus d’adhésion à l’Union Européenne depuis janvier 2026. Sur le plan sécuritaire, l’Arménie a créé en novembre 2025 un Service de contre-espionnage étranger dont l’objectif déclaré est d' »identifier et neutraliser les actifs du renseignement russe dans l’armée, la politique, le clergé, les médias et les milieux d’affaires« .
Ce repositionnement a en retour suscité une réaction russe active. Selon un rapport de l’European External Action Service de mars 2026, la propagande russe a considérablement accru ses opérations de manipulation de l’information et d’ingérences étrangères (FIMI) en s’appuyant sur les fractures internes du pays, dont le conflit entre l’État et l’Église. Les liens entre l’opposition et les réseaux d’influence russe font par ailleurs l’objet de documentations croissantes: les alliances associées aux anciens présidents Kotcharian et Sargsyan, ainsi que le mouvement “Notre Voie” de Narek Karapetyan, sont identifiés comme les principaux relais de cette influence. Kotcharian lui-même est régulièrement cité par les médias pour ses liens étroits avec Poutine et a appelé en mai 2025 à « restaurer le partenariat stratégique avec la Russie« .
C’est, de fait, l’objectif que poursuit une nouvelle unité administrative du Kremlin créée en avril 2025 et placée sous la supervision de Sergueï Kirienko, chargée de répondre à “la dérive du pays vers l’Occident, qui est inacceptable d’une point de vue de la politique d’État russe”, selon un média pro-Kremlin, tout en reconnaissant qu’ »il n’y a personne pour parler au nom de la Russie” en Arménie.
Moscou conserve néanmoins un levier de coercition majeur par le biais de la dépendance énergétique du pays. Selon la Banque mondiale, le gaz naturel représentait 63% de l’approvisionnement énergétique total de l’Arménie en 2025, lequel est hautement dépendant de l’approvisionnement russe via Gazprom, qui contrôle l’intégralité de la filiale locale. À l’image du mode opératoire employé en Géorgie ou, plus récemment, en Moldavie, la Russie pourrait utiliser cette dépendance pour maintenir une pression susceptible d’influencer l’opinion publique et les scrutins locaux, rendant le pivot occidental particulièrement vulnérable.
Perspectives: juin 2026 comme échéance
L’opinion arménienne quant à elle, semble rester ambivalente sur les orientations stratégiques du pays, hésitant à s’aligner complètement sur l’Occident et ne souhaitant pas une rupture totale avec la Russie, malgré une forte chute de l’image de cette dernière. C’est ce qu’illustrent les résultats du sondage de l’IRI de 2026. Si 51 % des citoyens voteraient pour l’adhésion à l’UE, 56 % privilégient une approche multistratégique plutôt qu’un alignement exclusif. Ainsi, l’UE (62 %) et la France (60 %) dominent les perceptions, mais la Russie demeure un partenaire clé pour 41% des sondés. Enfin, si la politique étrangère est un critère important pour 85% des électeurs, seul 1 % d’entre eux considère l’alignement géopolitique spécifique d’un parti comme le facteur déterminant de son choix.
Les élections législatives du 7 juin 2026 pourraient ainsi dépasser le simple renouvellement parlementaire. Les fractures identitaires et institutionnelles sont doublées d’une vulnérabilité géostratégique concrète, où les dépendances énergétiques et les routes de transport pèsent autant que la légitimité politique. En déclarant le 25 mars 2026 que ”Si le peuple décide que le mouvement du Karabakh doit continuer, cela signifie la guerre. S’il décide qu’il ne doit pas continuer, cela signifie la paix”, Pashinyan résume ainsi les élections de juin 2026 à un référendum entre les ambitions historiques de l’Arménie et sa sécurité nationale.
À propos de l'auteur
Lou Terzian
Titulaire d’un Master en Relations internationales et diplomatie, Lou Terzian est spécialisée en communication institutionnelle et stratégique en contexte international. Elle a travaillé au sein d’organisations humanitaires et multilatérales, notamment en Arménie et aux Nations Unies à Genève. Elle s’intéresse aux dynamiques d’influence et de lutte informationnelle, ainsi qu’aux politiques de coopération européenne dans le Sud-Caucase et en Asie centrale.



