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Les Etats-Unis et le droit international, le cas Nicolàs Maduro

Publié le 05/01/2026
10 min de lecture
Par Nans AMAIL
Monde
Les Etats-Unis et le droit international, le cas Nicolàs Maduro

Les Etats-Unis et le droit international, le cas Nicolàs Maduro

Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les États-Unis ont lancé l’opération « Absolute Resolve », une intervention militaire d’envergure contre le Venezuela. Plus de 150 avions ont bombardé des installations militaires à Caracas et dans le nord du pays, tandis que des forces spéciales capturaient le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores pour les transférer à New York. Cette opération constitue une violation flagrante du droit international et ravive les fantômes de l’interventionnisme américain en Amérique latine, posant la question fondamentale de la légitimité de l’action unilatérale dans l’ordre mondial contemporain.

Un précédent historique inquiétant : de Panama 1989 au Venezuela 2026

L’opération menée contre le Venezuela n’est pas sans rappeler l’invasion du Panama en décembre 1989, dernière intervention militaire directe des États-Unis en Amérique latine. À l’époque, l’administration de George H.W. Bush avait déployé plus de 26 000 soldats pour renverser Manuel Noriega, officiellement pour le traduire en justice sur des accusations de trafic de drogue. Si l’opération « Just Cause » avait permis la capture rapide de Noriega, elle s’était soldée par la mort de 200 à 300 combattants panaméens et de plus de 300 civils, selon les estimations officielles, certaines sources évoquant un bilan bien plus lourd. Le quartier d’El Chorrillo à Panama City avait été dévasté, laissant des milliers de personnes sans abri.

Trente-sept ans plus tard, le scénario se répète avec une troublante similitude. Le président Trump a déclaré lors d’une conférence de presse depuis Mar-a-Lago que les États-Unis entendaient « diriger le Venezuela » jusqu’à ce qu’une transition « sûre, appropriée et mesurée » soit mise en place. Il a ajouté que des compagnies pétrolières américaines moderniseraient et rénoveraient les infrastructures du pays pour « générer des revenus« . Cette rhétorique s’inscrit dans la continuité d’une politique étrangère américaine qui, depuis la doctrine Monroe de 1823, considère le continent américain comme sa zone d’influence privilégiée.

Le prétexte du narcotrafic, une justification contestée

L’administration Trump justifie son intervention par la nécessité de traduire Maduro en justice pour « narcoterrorisme« . Cette accusation, bien qu’elle s’appuie sur des inculpations fédérales datant de 2020, rappelle étrangement le prétexte des armes de destruction massive invoqué en 2003 pour envahir l’Irak. Dans les deux cas, l’argumentaire officiel masque mal des motivations géopolitiques et économiques plus profondes.

Le Venezuela détient les plus importantes réserves de pétrole au monde. Lors de sa conférence de presse, Trump a d’ailleurs été explicite sur ses intentions : « nous allons extraire une quantité formidable de richesses du sol, et cette richesse ira au peuple vénézuélien, aux personnes qui vivent au Venezuela, et aussi aux États-Unis. » Cette déclaration révèle la véritable nature de l’intervention, il s’agit moins de lutter contre le trafic de drogue que de sécuriser l’accès aux ressources énergétiques vénézuéliennes à un moment où la géopolitique mondiale de l’énergie connaît des bouleversements majeurs.

Trump a par ailleurs justifié cette action par sa volonté de s’entourer de « bons voisins« , déclarant : « nous voulons nous entourer de bons voisins. Nous voulons nous entourer de stabilité. Nous voulons nous entourer d’énergie. » Cette rhétorique s’inscrit dans une vision impérialiste du voisinage américain, où tout gouvernement jugé hostile ou idéologiquement contraire aux intérêts de Washington devient une cible potentielle.

La violation du droit constitutionnel américain et du droit international

L’opération « Absolute Resolve » souffre d’une double illégalité qui compromet gravement sa légitimité juridique. Au niveau national américain, le président Trump n’a pas sollicité l’autorisation du Congrès avant de lancer cette action militaire. La Constitution des États-Unis confère au Congrès le pouvoir exclusif de déclarer la guerre, et la War Powers Resolution ne permet au président d’agir unilatéralement qu’en cas de menace imminente contre des citoyens ou des troupes américaines. Or, aucune menace de cette nature n’a été établie concernant le Venezuela.

Plusieurs législateurs démocrates ont dénoncé cette violation constitutionnelle. Cette absence de consultation parlementaire renforce le caractère arbitraire de l’intervention et affaiblit les garde-fous démocratiques censés encadrer l’usage de la force militaire.

Au niveau international, l’intervention constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies. L’article 2, paragraphe 4, interdit le recours à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État. Les deux exceptions à ce principe fondamental sont l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU (Chapitre VII de la Charte) et la légitime défense (article 51). Or, ni l’une ni l’autre de ces conditions n’est remplie dans le cas vénézuélien.

Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est déclaré « profondément alarmé » par ces développements, affirmant qu’ils « constituent un dangereux précédent« . La condamnation a été largement partagée sur la scène internationale. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a condamné une « grave atteinte à la souveraineté du Venezuela » qui menace « la préservation de la région en tant que zone de paix« . Le Mexique, le Chili et la Colombie ont tous exprimé leur réprobation, soulignant le caractère unilatéral et illégal de l’intervention américaine. Seul le président argentin Javier Milei, proche allié de Trump, a publiquement loué l’opération.

Un impérialisme assumé sous couvert de lutte contre le crime

L’intervention américaine au Venezuela présente des similitudes troublantes avec d’autres entreprises interventionnistes récentes justifiées par des prétextes humanitaires ou sécuritaires. Tout comme Vladimir Poutine invoque la lutte contre le nazisme pour justifier l’invasion de l’Ukraine, Trump brandit la menace du narcotrafic pour légitimer son action au Venezuela. Dans les deux cas, le droit international est bafoué au profit d’une logique de puissance qui ne dit pas son nom.

Cette rhétorique fait également écho aux méthodes employées par les États-Unis pendant la guerre froide en Amérique latine. Entre les années 1950 et 1990, Washington a systématiquement soutenu des coups d’État et installé des gouvernements autoritaires, parfois des dictatures sanglantes, pour lutter contre l’influence communiste dans la région. Du Guatemala (1954) au Chili (1973), en passant par le Brésil (1964) et l’Argentine (1976), les États-Unis ont privilégié leurs intérêts géopolitiques au détriment de la démocratie et des droits humains.

Cette politique a laissé des cicatrices profondes dans la mémoire collective latino-américaine. Néanmoins, pour le cas du Venezuela, Washington fait preuve d’une transparence brutale dans ses ambitions impériales, ce qui représente une rupture avec les pratiques habituelles et témoigne d’un mépris croissant pour les normes internationales.

La responsabilité indélébile du régime Maduro

Il est fondamental de souligner que l’illégalité de l’intervention américaine ne saurait occulter ni atténuer les crimes graves commis par le régime de Nicolás Maduro contre le peuple vénézuélien. Comme l’a rappelé une mission d’enquête de l’ONU mandatée depuis 2019 par le Conseil des droits de l’Homme, « l’illégalité de l’attaque américaine n’atténue en rien la responsabilité évidente des responsables vénézuéliens, y compris de M. Maduro, pour des années de répression et de violence qui constituent des crimes contre l’humanité. »

Les violations documentées par cette mission incluent des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées, des actes de torture et le crime contre l’humanité de persécution pour des motifs politiques. Selon les rapports d’Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains, le gouvernement Maduro a mené une politique systématique de répression depuis 2014, utilisant la détention arbitraire comme outil principal pour étouffer toute opposition politique et sociale. Plus de 900 personnes ont été arrêtées arbitrairement lors des manifestations de janvier 2019, et la répression s’est intensifiée après l’élection présidentielle contestée de juillet 2024. Plus de huit millions de Vénézuéliens ont fui leur pays depuis 2014, selon l’ONU, créant l’une des plus grandes crises migratoires de l’histoire récente du continent américain.

Cependant, ces crimes avérés ne peuvent en aucun cas justifier une intervention militaire unilatérale qui viole le droit international. Comme l’a souligné Alex Neve, membre de la mission d’enquête onusienne « Le bilan de longue date du gouvernement Maduro en matière de graves violations des droits humains ne saurait justifier une intervention militaire américaine qui enfreint le droit international. » Cette position reflète un principe fondamental du droit international contemporain. En effet, même face aux pires violations des droits humains, les États ne peuvent agir unilatéralement par la force sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU.

Les implications pour l’ordre international

L’intervention américaine au Venezuela représente un coup sévère porté à l’architecture de sécurité internationale édifiée après 1945. En agissant sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU et sans réelle menace pour sa sécurité nationale, Washington établit un précédent extrêmement dangereux. Si la plus grande puissance militaire mondiale peut impunément envahir un État souverain sous des prétextes aussi ténus, qu’est-ce qui empêchera d’autres puissances régionales ou mondiales de faire de même?

Comme l’a justement relevé le représentant républicain Don Bacon, membre de la commission des forces armées de la Chambre : « Ma principale préoccupation maintenant est que la Russie utilise cela pour justifier ses actions militaires illégales et barbares contre l’Ukraine, ou que la Chine le fasse pour justifier une invasion de Taïwan. » Cette crainte est fondée. L’action américaine fournit un précédent rhétorique que les adversaires de Washington ne manqueront pas d’exploiter pour légitimer leurs propres entreprises expansionnistes.

L’intervention soulève également des questions fondamentales sur l’avenir du multilatéralisme et le rôle des Nations Unies dans le maintien de la paix et de la sécurité internationales. Si les États peuvent contourner le Conseil de sécurité chaque fois qu’ils jugent leurs intérêts menacés, le système de sécurité collective devient caduc. Nous revenons alors à une logique de puissance pure, où seule la force militaire détermine les rapports entre États. Cette évolution marque un retour vers l’anarchie internationale qui avait conduit aux deux guerres mondiales du XXe siècle.

Face à cette situation, la communauté internationale doit réaffirmer avec force son attachement au droit international et exiger que tous les acteurs, y compris les plus puissants, se conforment aux règles qu’ils ont contribué à établir. L’avenir de l’ordre mondial multilatéral en dépend.

À propos de l'auteur

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Nans AMAIL

Nans Amail est étudiant en Master de Relations Internationales, Sécurité et Défense. Passionné par la diplomatie multilatérale et le rôle des organisations internationales, il se spécialise dans l’étude des Nations Unies face aux menaces contemporaines et hybrides. Au sein d’EURASIAPEACE, il analyse l’évolution des formes de conflictualité et la capacité d’adaptation des institutions onusiennes.

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