Humanitaire
Nations Unies
Washington

L’effondrement financier des Nations Unies

Publié le 17/02/2026
6 min de lecture
Par Nans AMAIL
Monde
Effondrement financier des Nations Unies

Effondrement financier des Nations Unies

Dans une lettre adressée aux 193 États membres de l’Organisation des Nations Unies, le Secrétaire général António Guterres n’a pas mâché ses mots, l’ONU fait face à un « effondrement financier imminent« . Avec 1,57 milliard de dollars d’impayés, l’organisation internationale se trouve dans la situation la plus précaire de son histoire récente. Cette crise financière sans précédent révèle une continuité inquiétante d’effondrement du multilatéralisme. Au cœur de cette débâcle, les États-Unis montrent la voie de tout ce qu’il ne faut pas faire.

Une crise structurelle, pas une simple récurrence

Les crises budgétaires de l’ONU ne datent pas d’hier. Depuis sa création en 1945, l’organisation a régulièrement connu des tensions financières liées aux retards de paiement des États membres. Dans les années 1980, Washington avait même orchestré une « révolte » budgétaire pour contraindre l’organisation à des réformes structurelles par le biais de l’amendement Kassebaum-Solomon.

Ces dernières années, la situation est devenue chronique. En 2019 déjà, António Guterres alertait sur des problèmes de trésorerie qui menaçaient le paiement des salaires. L’année 2025 avait commencé avec un déficit de 135 millions de dollars, et fin septembre, seulement 66,2 % des contributions annuelles avaient été collectées. Les arriérés cumulés sont passés de 760 millions de dollars en 2024 à 1,586 milliard en 2025, soit plus du double.

Face à cette hémorragie, le budget 2026 adopté en décembre dernier a été ramené à 3,4 milliards de dollars, soit une baisse de plus de 7 %. Cette réduction drastique s’accompagne de la suppression d’environ 2 400 postes et d’une baisse de 21 % des ressources destinées aux missions politiques spéciales. L’ONU fonctionne désormais en dessous des niveaux budgétaires approuvés par l’administration.

Washington, architecte du chaos multilatéral

Au cœur de cette débâcle financière se trouve Washington, premier contributeur historique de l’ONU et principal responsable de l’impasse actuelle. Les États-Unis, qui doivent verser 22 % du budget ordinaire de l’organisation (environ 759 millions de dollars pour 2026), accumulent environ 2,2 milliards de dollars d’arriérés, dont 827 millions au titre de 2024 jamais réglés.

Mais le problème n’est pas seulement une question de retard de paiement. Cette fois, ils semblent que plusieurs états seraient tentés de refuser de verser leurs contributions obligatoires. Le 7 janvier 2026, l’administration Trump a franchi un cap en annonçant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont 31 entités relevant du système des Nations Unies.

Le décret présidentiel ne laisse aucune ambiguïté. Washington estime que ces institutions sont « redondantes, mal gérées, inutiles, source de gaspillage, ou constituent une menace pour la souveraineté américaine« . Le Secrétaire d’État Marco Rubio a résumé cette position en exprimant qu’il n’est plus acceptable d’envoyer à ces institutions « le sang, la sueur et les trésors du peuple américain, sans rien obtenir en retour« .

L’exemple de l’Organisation mondiale de la santé illustre parfaitement cette logique. Les États-Unis ont officialisé leur retrait de l’OMS le 22 janvier 2026, en refusant de régler les 260,6 millions de dollars d’arriérés pour l’exercice 2024-2025. « Les États-Unis n’effectueront aucun paiement à l’OMS avant leur retrait« , a déclaré le département d’État. Cette décision place l’OMS dans une situation jamais connue, l’obligeant à réduire son budget de 6 milliards de dollars à 4,2 milliards.

Le scandale n’a pas épargné le sommet de l’administration. Robert F. Kennedy Jr., nommé Secrétaire à la Santé, a défrayé la chronique le 13 février 2026 en révélant qu’il avait « l’habitude de sniffer de la cocaïne sur les sièges de toilettes« , expliquant qu’il n’a pas peur des germes. Cette déclaration ne servant qu’à maladroitement induire l’idée que l’OMS est inutile. Le contraste entre les prétentions morales de l’administration Trump et les déclarations de ses hauts responsables illustre l’hypocrisie d’un discours qui prétend moraliser les institutions internationales.

Pour mesurer pleinement l’impact du désengagement américain, il faut rappeler le poids de Washington dans le système onusien. Les États-Unis représentent 22 % du budget ordinaire de l’ONU, contre 15,2 % pour la Chine (deuxième contributeur), 6,1 % pour l’Allemagne, 4,4 % pour le Royaume-Uni et 4,3 % pour la France. Pour les opérations de maintien de la paix, l’écart est encore plus marqué : 27 % pour les États-Unis, 18,7 % pour la Chine. La Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, ne contribue qu’à hauteur de 2 à 3 %.

Le contraste entre l’attitude américaine et celle de la Chine est frappant. Alors que Washington accumule les impayés et multiplie les retraits spectaculaires, Pékin a réglé l’intégralité de sa contribution fin octobre 2025. Cette différence de comportement nourrit la stratégie chinoise qui vise à présenter le pays comme un partenaire fiable face à un Occident jugé déclinant.

L’effondrement du multilatéralisme

La crise financière de l’ONU révèle une crise existentielle du multilatéralisme. António Guterres a clairement posé les termes du choix. Soit les États membres acceptent de revoir en profondeur nos règles financières, soit ils doivent accepter la perspective très réelle d’un effondrement financier.

Au-delà des mécanismes financiers, c’est la capacité de la communauté internationale à agir collectivement qui est en jeu. Le multilatéralisme onusien repose sur un principe simple, les États acceptent de mutualiser une partie de leur souveraineté pour gérer ensemble les défis transnationaux. Lorsque les plus puissants refusent de respecter leurs engagements financiers, c’est tout le système qui vacille.

Les conséquences concrètes sont déjà visibles. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a réclamé en février 2026 une enveloppe d’urgence de 400 millions de dollars, avertissant que sans cette injection, l’organisation devra réduire ses effectifs dans des bureaux cruciaux. Les programmes de maintien de la paix sont contraints de réduire leurs mandats au strict minimum.

L’histoire nous enseigne que l’effondrement des systèmes de sécurité collective ouvre la voie aux logiques de puissance pure. Les années 1930 ont vu la Société des Nations sombrer dans l’impuissance, incapable de freiner les ambitions expansionnistes des dictatures fascistes. Sommes-nous condamnés à répéter les erreurs du passé ? La réponse dépend de la capacité des États membres à surmonter leurs divisions et à réaffirmer leur engagement en faveur du multilatéralisme. Sans cela, l’ONU risque de devenir ce que le général de Gaulle nommait « le machin« , une institution vidée de sa substance, survivant par inertie mais incapable de peser sur le cours des événements.

À propos de l'auteur

Photo de Nans AMAIL

Nans AMAIL

Nans Amail est étudiant en Master de Relations Internationales, Sécurité et Défense. Passionné par la diplomatie multilatérale et le rôle des organisations internationales, il se spécialise dans l’étude des Nations Unies face aux menaces contemporaines et hybrides. Au sein d’EURASIAPEACE, il analyse l’évolution des formes de conflictualité et la capacité d’adaptation des institutions onusiennes.

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Diplomatie
Etats-Unis
+ 1
il y a 23 jours
En savoir plus
Amérique latine
Conflits
+ 2
il y a un mois
En savoir plus
Conflits
Diplomatie
+ 2
il y a un mois
En savoir plus
Conflits
Humanitaire
+ 2
il y a 3 mois
En savoir plus
Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic