Que retenir de la visite d’Emmanuel Macron en Serbie ?

Le Président Français s’est rendu jeudi 29 août à Belgrade pour signer plusieurs accords avec le gouvernement Serbe d’Aleksandar Vučić avnt de se rendre le lendemain à Novi Sad pour une rencontre avec des entrepreneurs lors d’un forum économique consacré à l’intelligence artificielle. Si la vente d’avions Rafale a été largement soulignée par la presse française, cette rencontre acte la coopération dans bien d’autres domaines.
Cette visite avait une dimension économique marquée par la signature de onze accords bilatéraux. Le contrat de vente des Rafales représente un succès diplomatique pour la France, mais d’autres accords ont été conclus dans des domaines variés, tels que le nucléaire, l’environnement, la coopération universitaire, et l’intelligence artificielle, qui a occupé une place centrale lors de la visite à Novi Sad. La France s’engage également à apporter son expertise dans la gestion du futur métro de Belgrade, et les deux présidents ont inauguré ensemble le nouveau terminal de l’aéroport Nikola Tesla, construit par Vinci. En outre, cette visite a permis de renforcer les liens avec un pays quelque peu isolé dans sa région. Les Balkans sont entourés de pays membres de l’Union européenne, et à l’exception de la Serbie et peut-être du nouveau gouvernement de Macédoine du Nord, ils sont généralement pro-européens. Ces accords offraient donc une belle occasion de raccrocher le wagon serbe à l’Europe, car le pays tend parfois à se tourner vers l’Est.
Dans le contexte actuel, peut-on parler d’un revirement stratégique de la Serbie ?
La Serbie multiplie les partenariats, ce qui reflète la position officielle du gouvernement d’Aleksandar Vučić, qui consiste à diversifier ses alliances sans s’aligner sur un camp particulier dans les dossiers internationaux qui ne la concernent pas directement. D’un point de vue économique, la Serbie reste proche de l’UE, dont elle est toujours officiellement candidate à l’adhésion. Elle a récemment signé un accord avec l’UE et l’Allemagne sur le lithium, ressource dont elle dispose en abondance. Cependant, elle ne mise pas tout sur l’UE. Sur le plan idéologique, elle reste proche de Moscou, avec un président conservateur, opposé au « wokisme » et peu progressiste. La présence chinoise, bien que controversée au sein d’une population qui commence à déchanter face aux projets entrepris, demeure également influente. En résumé, la Serbie maintient une politique de non-alignement et coopère avec tous les partenaires disposés à travailler avec elle, ce qui suggère une continuité plutôt qu’un changement stratégique.
Pour la Russie, peut-on parler d’un camouflet ?
De l’avis de certains observateurs, cette rencontre illustrerait un peu plus l’isolation dans laquelle se trouverait la Russie, puisque la Serbie constitue l’un des rares partenaires du Kremlin sur le continent européen. Bien qu’Aleksandar Vučić ait parfois tenu des propos critiques à l’égard des Européens et semble proche du Président Poutine, il n’a pas l’intention de s’aligner aveuglément sur Moscou. En témoignent le vote de la Serbie à l’ONU condamnant l’agression russe en Ukraine et sa position sur le Kosovo : le pays, qui refuse de promouvoir le séparatisme, soutient l’intégrité territoriale de l’Ukraine tout en refusant de se joindre aux sanctions occidentales contre Moscou. De son côté, la Russie ne devrait pas se formaliser de la vente d’armes par la France, pas plus qu’elle ne critique d’autres pays multi-alignés comme l’Inde. En réagissant ainsi, Moscou éviterait de perdre son plus proche allié dans les Balkans, ce qu’elle ne peut se permettre. Malgré les déclarations d’Emmanuel Macron évoquant un « changement stratégique », nous nous trouvons là aussi dans une certaine continuité. D’ailleurs, le président Serbe a affirmé en conférence de presse qu’il ne changerait pas sa politique, qu’il juge « différente », même s’il sait qu’elle ne plaît pas toujours aux occidentaux, et Emmanuel Macron a rappelé que la Serbie, en pays souverain ne faisant pas partie de l’UE, était libre de choisir sa politique, bien que cette dernière soit également impactée par les sanctions dont le régime russe fait l’objet.
Qu’en est-il de l’intégration européenne ?
Emmanuel Macron l’a répété lors de la conférence de presse : « la place de la Serbie est dans l’Union Européenne. » Il a réitéré le soutien et l’aide de l’UE et de la France aux réformes nécessaires à l’avancement du processus d’adhésion, précisant que l’entrée des Balkans occidentaux dans l’UE n’était pas liée à la situation en Ukraine. Il en a profité pour plaider de nouveau en faveur d’une autonomie stratégique européenne incluant la Serbie, qui pourrait jouer un rôle clé grâce à ses réserves de lithium, notamment face à la domination chinoise dans ce secteur. Malgré tout, Aleksandar Vučić ne considère pas l’intégration européenne comme sa vocation absolue. Il a souligné que les accords signés visent avant tout à améliorer les conditions de vie des Serbes et à renforcer les relations avec divers partenaires, ce qui est une priorité plus importante.
La situation au Kosovo a-t-elle été évoquée ?
Sur ce sujet, Emmanuel Macron est resté prudent, rappelant la nécessité de poursuivre le dialogue entre Belgrade et Pristina. Il a souligné que la France et l’UE continueraient à jouer un rôle de médiateur, bien que certains pays membres de l’UE, comme l’Espagne, la Grèce ou Chypre, ne reconnaissent pas l’indépendance du Kosovo. Macron a surtout appuyé la position de la Serbie en insistant sur la « vigilance particulière » à l’égard des communautés serbes du Kosovo et en critiquant les actions unilatérales de Pristina, telles que l’interdiction du dinar serbe au nord. La France a déjà réagi en faveur de Belgrade à l‘ONU en février dernier. Ici encore, rien de révolutionnaire : la France s’en tient à la position européenne et s’engage à garantir les accords d’Ohrid signés en mars 2023, espérant une mise en œuvre pleine et entière.
À propos de l'auteur
Maxime Coulet
Maxime est titulaire d’un Master 2 en Administration Publique, parcours Diplomatie et Relations Internationales (Université de Brest), et d’un titre d’Analyste en Stratégie Internationale obtenu à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris). Formateur en veille stratégique et fondateur du blog lua-mater.fr, il concentre ses recherches sur le processus d’intégration des Balkans occidentaux dans l’Union européenne ainsi que sur les dynamiques géopolitiques liées à l’esport et au jeu vidéo.



