Le mois de mars 2023 au sud-Caucase en bref…

Le mois de mars a été marqué au Karabakh par le début des rencontres entre les représentants du « Haut-Karabakh » et ceux de l’Azerbaïdjan, perçues de façon très différentes par les deux parties. L’Azerbaïdjan vise par ces négociations à l’intégration nationale de la minorité arménienne présente sur son territoire souverain alors que les autorités locales auto-proclamées persistent à réclamer l’autodétermination et à réclamer une médiation internationale. Toivo Klaar a réfuté toute volonté de compétition avec la Russie de la part de l’UE dès le début du mois, alors que la Russie continue de dénoncer une récupération politique des efforts entrepris par elle en matière de médiation entre les deux protagonistes et des efforts « occidentaux » de saper l’amitié arméno-russe. L’Arménie a pris des distances supplémentaires en laissant planer la menace de rejoindre le statut de Rome de la CPI, alors qu’un mandat d’arrêt a été émis contre Vladimir Poutine. L’Arménie a néanmoins émis une réserve quant à la demande de retrait des forces russes du territoire ukrainien à l’occasion du Somment pour la démocratie 2023 organisé par Joe Biden. La France, de son côté prend désormais des positions ouvertement pro-arméniennes dans le conflit, ce qui amène à des attaques verbales frontales de la part de l’Azerbaïdjan de plus en plus marquées, ce dernier misant sur son statut de présidence du Mouvement des Non Alignés pour critiquer des positions « néo-coloniales » françaises.
Sur le terrain, les manifestations écologistes pro-gouvernementales azerbaïdjanaises se poursuivent dans le corridor de Latchin (110ème jour au 31 mars) ne permettant que le passage quotidien des véhicules des forces de maintien de la paix russe et du CICR, et occasionnant une crise humanitaire qui s’aggrave de jour en jour pour la population arménienne du Karabakh. Plusieurs ruptures du cessez-le-feu ont été dénoncées de part et d’autres et une rhétorique assez agressive sur fond de blocage du processus de paix fait craindre une reprise ouverte des hostilités au printemps. La partie azerbaïdjanaise a notamment dénoncé des travaux arméniens (construction de tranchées, routes) et des transports de munitions vers l’enclave, démentis par la partie arménienne qui, elle, dénonce des tirs sporadiques réguliers autour de travailleurs agricoles. De nouvelles positions ont été conquises par l’armée azerbaïdjanaise : «plusieurs hauteurs entre les villages de Jaghazur et Zabukh de la région de Latchin, les routes principales et auxiliaires, ainsi que de vastes zones le long de la frontière». Tandis que la partie arménienne confirmait avoir fini un nouveau tracé routier, « la route de terre Tegh-Kornidzor », permettant de relier l’Arménie à l’enclave en contournant le blocage actuel.
Dès les premiers jours du mois de mars 2023, la Géorgie a été secouée par une crise politique d’ampleur. Le gouvernement a promulgué une loi contraignante pour toute organisation recevant des financements étrangers. L’opposition a alors fait bloc, dénonçant une loi arbitraire et une influence du Kremlin, ce que Moscou a démenti. Après plusieurs jours de manifestations, le projet de loi a été abandonné le 9 mars. Cette crise à été largement commentée par les partenaires actuels de la Géorgie, comme les États-Unis ou la France. En parallèle, on a pu observer une reprise des négociations avec l’UE, concernant le statut de pays candidat refusé précédemment. Cela, malgré une vive critique par les instances européennes de la politique sévère menée par le gouvernement géorgien d’Irakli Garibashvili. Également, des désaccords sont survenus dans la deuxième partie du mois avec le gouvernement ukrainien, que la Géorgie a accusé d’ingérence durant cette crise. La présidente actuelle du pays, Salomé Zourabichvili a quant à elle exprimé son souhait de voir le pays intégrer l’Union Européenne, et se pose en critique de la politique du gouvernement en place.
Au début du mois de mars, le «ministère de l’intérieur» abkhaze s’est rendu en Ossétie du Sud afin notamment de visiter les installations de sécurité. Par la suite, il a été constaté une forte tension face aux manifestations en Géorgie, mesurée par l’augmentation du niveau d’alerte des forces de sécurité abkhazes et sud-ossètes tout en ayant maintenu des liens diplomatiques avec des intermédiaires externes tel que Toivo Klaar, représentant spécial de l’Union Européenne pour le Caucase Sud. Les relations bilatérales Russo-Abkhazes se sont renforcées avec les deux visites officielles du Tatarstan et du Bashkortostan en Abkhazie et la rencontre entre «le président abkhaze» Aslan Bzhania et l’ambassadeur russe, Mickaïl Shurgaline. De plus, la politique internationale de l’Abkhazie s’est tournée vers le Moyen-Orient expliquant les visites officielles de délégations abkhazes en Syrie, Liban et en Afghanistan. Enfin, ce mois a été marqué par un arrêt rendu par la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui, pour la première fois, constate les violations des droits de l’Homme sur le territoire de la République autoproclamée d’Abkhazie.
Le département d’État états-unien a publié ses rapports nationaux 2022 sur les pratiques en matière de droits de l’homme pour les trois pays sud-caucasiens mettant en exergue de grands points de progression, particulièrement pour l’Azerbaïdjan où le nombre de prisonniers politiques s’élèverait à une centaine de personnes. Tandis qu’en Abkhazie la commissaire aux droits de l’homme a dénoncé à la fois la politique gouvernementale visant à « l’auto-isolement » que les « doubles standards européens ».
Il est à noter à la fin du mois la visite du MAE azerbaïdjanais en Israël et l’instauration d’une ambassade dans le pays, à l’occasion de laquelle son homologue israélien a déclaré « Nous devons agir ensemble pour empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires ». Ce qui a provoqué l’ire de l’Iran parlant de « complot sioniste », l’Azerbaïdjan affirmant de son côté que « la fraternité entre l’Iran et l’Arménie [restait] une menace pour toute la région». Une visite qui jette de l’huile sur le feu des relations entre les deux pays et qui complexifie d’autant la situation géopolitique de la région.
À propos de l'auteur
Morgan Caillet
Morgan est socio-anthropologue de formation, diplômé de l’IEP d’Aix en Provence en Management interculturel et médiation religieuse et de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques en gestion de projets internationaux. Il mène une recherche indépendante sur la résolution des conflits et la construction de la paix dans la région sud-caucasienne.



